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PHILOSOPHIQUES
SUR
LES EGYPTIENS
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RECHERCHES
PHILOSOPHIQUES
SUR
LES EGYPTIENS
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LES CHINOIS.
Par Mr. îdeP*^*. ^'hîe:/r des RECF.ERCB.m
Philosophiques sur les Américains.
TOME IL
A AMSTERDAM & à LEYDE,
CB A R T H. V L A M,
Chez^ &
^ J. M U R R A y.
MDCCLXXIII.
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SECONDE PARTIR
SECTION VI.
Confidéraùons fur Péîat de rArchlte^ire
chez les Egyptiens & les Chinois.
^^^^ous NE CONSIDERONS îcilesprîncT-
^\.T ^ paux Ouvrages élevés par les Chinois & les
tO JN Qa Egyptiens, que pour faire fentir que le
S^:^S génie de ces deux peuples a e{îentiel!e-
^^"SvVc^ ^ent différé. Car nous ne prétendons
pas parler de l'Architefture comme en parleroit un
Architefte, qui voudroit toujours infifter l\vr les rè-
gles & les principes : ceft-là le devoir de \ Artifte;
mais ce n'eft pas celui du Philofophe.
Après avoir examiné quelques monuments en ge-
îiéraU nous décrirons avec plus de détail la grande mu^
raille oui a fermé l'Esypte du cote de l Orient: &
pour ou'on ne foit point tenté de croire , qu_il y a
quelque rapport entre ce rempart & celui de la Chine,
r,c)us en Indiquerons un nombre étonnant d autres fur
la furface de l'ancien Continent ,^ dont queiquei-uns
A £ ^^^
4 Ke cher de s F/iilofoph/ques
ont été d'une telle étendue, que fi on les eût con-
llruits fur une même ligne, ils auroient pu coupera
peu près" tout noire hémifphere en deux : c elt-à-
dire que, il cette chaîne de murailles eût commencé
fous le premier Méridien en fuivant toujours la direc-
tion de l'Equateur, elle feroit venue aboutir pres-
qu'aux extrémités de l'Allé. Et il eft remarquable
que ce {bit principalement contre les Tartares & les
Arabes qu'on a tâché de fortifier sinfi tant de ré-
gions dans trois différentes parties de notre Globe ;
car en Amérique on n'a point découvert la moindre
apparence de quelque retranchement de cette efpece.
Un Chinois , qui entreprendroit aujourd'hui le
voyage de l'Egypte, feroit bien furpris en voyant les
Obélifques d'Alexandrie & de la Matarée , & encore
plus furpris en confidérant cette fuite de Pyramides
rangées à fOccident du Nil depuis Hauara jusqu'à
Gizeh. Car, loin qu'on trouve ét^ Pyramides & des
Obélifques à la Chine, on n'y a pas même ouï parler
de quelque monument femblable. L'Empereur Kien-
/o;^^- de la Dynafiie Daj-dzin, qui vit encore dans
l'inllant que j'écris , peut avoir dans fes appartements
que'ques talleaux moins m.al faits que ceux qu'on y a
vus jufqu'en 1730. Mais ce Prince n'a pas dans tou-
tes fes maifons une belle coîcmne de marbre ou d'al-
bâtre. Ses prédéceiTeurs depuis Tao , s'il eft vrai
(^'STao ait exiilé , n'ont employé dans leurs Palais ,
dans leurs Pagodes , dans leurs Tombeaux , que des
colomnes de bois fans aucune proportion déterminée.
De-là il refaite déia que le caradlere de l'Architec-
ture Chinoife ed: diamétralement oppofé au génie de
Tx^rchiteclure Egyptienne, qui tendoit à rendre in-
deQruuLlble , à. pourainfi dire immortel, tout ce que
les Chinois rendent extrêmement fragile, <&. encore
extrêmement inflammable à caufe du vernis, dont ils
recouvrent leurs colomnes, & de cette pâte de chaux,
.de fiiaiTe de de papier mâché dont ils remplirent \t^
ca-
fur les Egyptiens ^ les Chincis, B
caf'rtés du bois, lorsqu'il s'en trouve fur le corps du
fufl:, ou fur les parties apparentes deTentablement.
Le feu ayant gagné quelques quartiers de./V^/7A7/;,
on tenta inutilement de l'éteindre: il ne fut paspos-
fible de fauver une maifon, & tro's jours après fin-
cendie on ne voyolt plus dans tout ce lieu défo'.é la
moindre ruïne d'habitation : tandis que la viliedeThé-
bes, quia été brûlée, faccagée tant de fois depuis
Cambyfe, oiîre encore dts vefiiges conildérables ,
qu'on fait avoir occupé longtemps MM. Pococke
& Norden , qui en ont donné des deflins & des des-
criptions; cependant il s'en faut de beaucoup quils
ayent tout décrit & tout deffiné. On eil perfuadé
que les ruïnes du grand Temple de Thébes dureront
encore plus longtemps que dès Palais bâtis de nos
J'ours en Europe, & furtout que la Coupole de Saint
^ierre , qui ne paroît plus pouvoir réflfter longtemps.
Quand on connoît la vanité àes Chinois, à. leur
peu de fcrupule furlesmenfonges hiftoriques , alors il
faut apprécier à fa jufie valeur tout ce qu'ils rappor»
tent àds édifices merveilleux , conftruits parleurs pre-
miers Empereurs. Quelques-unes de ces fabriques
n'ont jamais exifté, comme le prétendu château de
l'Impératrice Ta-kia, dont la defcription purement
fabuleufe ou romanefque , a été faite par des Ecri-
vains qui n'avoient aucune idée de toutes ces chofes ,
pour ofer dire que ce Palais étûit bâti de marbre rouge,
tirant fur la couleur de rofe ; que le jour y entroit
comme dans un apartement de la msifon d'or de Né-
ron , qu'il avoit des portes de jafpe, à, qu'il s'élev oit
à deux mille pieds dans l'air. Quelques autres con^
ftrudlions , comme le Tombeau de Schi-chuan-di , ont
été de fimples ouvrages deboiferie. Et le Lc61eur ju-
gera dans l'inl^ant combien on a grofnérement exa-
géré à l'occalîon de ce Tombeau dont il ne refte pas
même de ruine.
On ne peut que rire de la iimplicité ou delà folia
des Chinois , qui montrent, dans la Province de
A 3 Chen-,
6 Recherches Fhilofopliques
Chen 'fi , la fépulture de Fo-bi ; & là-deflus le Père
•du Halde obferve férieufement que, û ce monument
ell: authentique, il faut le regarder pour le plus an-
cien de tous ceux qu'on connoît fur la furfacede no-
tre Continent, {a) Mais cette fépulture de Fo-hi
n'entre pas en com.paraifon avec le Pic Adam , dans
ri'sle de Ceylon ,ou l'on fait voir les traces de P^row/,
le premier dts mortels. On conçoit bien que ces
puériles Traditions ne peuvent avoir cours que chez
^\qs nations peu éclairées , & où la Critique Hiflori-
ique efi entièrement inconnue; de forte que.designo-
îants s*y repaifTent les uns les autres avec dts fables.
Comme les Lettrés favent que leur pays a été peu-
ple par ^Qs colonies venues à^s hauteurs de la Tarta-
lie, ils ont fuppofé que leur prétendu Fondateur
Fo-hi devoit avoir été enterré à peu près fous le
ïrente- cinquième degré de latitude Nord , & le
cent & vingt -deuxième de longitude; ce qui corres-
pond adez bien à la iîtuation de la ville de Kong-tchang
dans la Province du Chen- fi.
Les Chinois n'ont jamais connu la méthode de
tien bâtir en pierres un édifice de deux ou trois éta-
ges. Et ils ne veulent pas m.eme l'entreprendre avec
leurs charpentes; tellement que chez eux les villes
occupent toutes trois ou quatre fois plus de terrain
que cela ne ferolt convenable, dans un pays Comme
le leur, où le fort de la culture eft dans le voifinage
à^.^ villes. M. le Poivre dit qu'on y ménage le ter-
rain , lorsqu'il s'agit de faire une maifon de plaifance;,
& que les grands chemins n'y font que des fentiers. Qi)
Mais convenons que cet Ecrivain a porté l'enthoufias-
tne en fiveur àt^ Chinois très-loin*
La maifon de plaifance, que fît faire par caprice,
&
{a) DefcriptiondelaChine. Tom. I, pa^^ii^,
(ij Voyage d'un fhilopphe*
fur les Egyptiens & les Chwols» 7
& fans aucun befoin , l'Empereur Qan - hi , occupoit
plus de place que toute la vii!e de Dijon; à. on fait
que le chemin , qui conduit à Pékin , a cent & vingt
pieds de large. Èc ce n'eft , par conféquent, point
un rentier. Dans les Provinces Méridionales ou Ton
n'employé ni voiture , ni chevaux , ni aucune bête
de fomme ou de trait; parce que tout le commerce
s'y fait par les canaux , les grandes, routes n'ont pas
befoin d'être fi fpacieufes; mais on verra bientôt que
le commerce intérieur ne s'y eft pas toujours fait par
les canaux.
Quelques Voyageurs penfent , que les Chinois n'ont
jamais voulu fe réfoudre à bâtir dts m.aifons de plu-
fîeurs étages ; parce qu'ils craignent les tremble-
ments de terre, qui font néanmioins beaucoup plus
rares chezTeux que dans les ifies du Japon & les ÎMoIu-
ques, où ils paroiflent être périodiques* Mais ce
qu'il y a debien certain , c'eftque les maifons Chinoi-
fes,quelque bafles qu'elles foient,ne réilRent point con-
tre les moindres fecouflés , qui y rafent quelquefois
àQs villes entières , comme fi un violent tourbil'oa
ou un ouragan y eûtpadé. On vit ce fpeclacle en 1 719
à Junny , à. dans quelques autres bourgades des envi-
rons , où il ne refta point une habitation fur pied, (a)
Sous le régne dîTong-Jchetig ^ père de TEmpe-
reur aduel , il y eut plus de quarante -mille perfonnes
ecrafées à Pékin; à. cela dans des logis fî bas & fi
petits , qu'ils ne paroiflbient être que des cafés ou
d^s chaumières. Il y a fûrement une méthode pour
bâtir de façon que les tremblements de terre ne fau-
roienr nuire beaucoup; mais cette méthode efl: incon-
nue aux Chinois , qui ne donnent pas aflez defolidité
aux fondements , ni aflez d'épaifleur aux murailles;
& d'ailleurs ils ne les lient point entr'elles avec des
pou-
(ji) Antermony Journal. Tom, I. pa^, 274. S J«?'^'»
A4
8 Recherches PhilofopMqiiês
poutres & dQs ancres Ainfi il ne faut pas s'étonne?
de ce que leurs bâtiments, malgré leur peu d'éléva-
tion , s'écroulent encore plus aifément , que s'ils étoient
de deux ou trois étages. Un jour le clocher deNa/j-
Kin fuccomba fous le feul poids de la cloche.
L'Architeflure elt à la Chine comme tous les au-
tres Arts , réduite en routine , & non en rçgles.
Ce n'eft point un Palmier , qui y a fervi de modela
aux colomnes; mais c'eft le tronc, d'un arbre connu
fous le nom de Nan-mou , & dont il a été impofîi-
t'ie jusqu'à préfent de déterminer le caractère : cepen-
dant je foupçonne qu'il appartient au genre des Mêle-
les ou au genre dt^ Sapins. Après avo'r trouvé le
inodele ou l'idée de la colomne, oncroiroit qu'ils en
ont fixé auiîi les proportions; (à voilà néanmoins ce
qu'ils n'ont point fait fuivant des principes invariables.
M. Chambers , qui n'a mefuré que quelques par-
tics & quelques membres d'une Pagode de Canton,
dit qu'ils donnent depuis huit jusqu'à douze diame^
très à la hauteur du fuft. {a) Mais cela n'eft point
généralement vrai: ils n'eftiment réellement une co-
lomne, qu'à mefure qu'elle eft groffe & d'une feule
pièce; & c'eft en cela qu'ils font confîder uneefpece
de luxe ou de magnificence. Or, comme il efl diffi-
cile de trouver des arbres qui ayent toutes at^ quali-
tés , ils fe voyent réduits , au moins dans les édifices,
privés, à fe fervir de troncs de douze ou treize pieds
de haut depuis la naiiïance des racines , jusqu'à l'en-
droit où il faut les ététer: parce que la diminution y
devient trop fenfîble.
Le
(û) DeJJins des édifices , meubles , habits , machines S
vfîenlîles des Chinois S^.
Il fe peut que M. Ch-imbers a même mefure' dans une
Pagode , qu'on prétend avoir ctë ci-devant une egJife des
jéiuitcs. D'ailleurs il n'a pas eu connoilTance d'un fait que
je rapporterai d^ns U faite.
fur les Egyptiens & les Chmôis. 9
Le lSlan~mou rede , comme toutes les autres efpe'
ces de Sapins , longtemps fur pied avant que de
gagner en circonférence , parce qu'il gagne d'abord
en hauteur : ainfi ce doit être la difficulté de trouver
le bois propre à faire de grolTes colomnes , qui a dé-
terminé les Chinois à les préférer à toutes les autres.-
Celles d'une Pagode, qui a exiflé près de Nankin^
avoient à peu près quatorze pieds de circonférence:
celles du nouveau Palais de Pékin , tel qu'on l'a re-
condruit depuis le dernier incendie furvenu fous
Can-hi^ n'ont que ftpt pieds de circonférence.
Il elt étonnarrt qu'avec de telles idées les Chinois
n'ayent jamais pu fe réfoudre à travailler en pierre
ou en marbre; & cela dans un pays tout rempli de
carrières. Si leurs édifices nous choquent encore
plus que ceux des Perfans & des Turcs , c'eft qu'il
n'y a pas de fymmétrie dans le tout , ni de propor-
tion dans les parties. Ils font les-Frifes deux ou trois
fois plus hautes quelles ne devroleiu l'être; & cela
pour fe procurer beaucoup de champ où ils puiflent
étaler des errements à. des entrelas fi bizarres , qu'on
ne fauroit les décrire ni les définir. Il paroît que
chez les Egyptiens cette partie étoit principalement
deftinée à contenir des repréfentations d'animaux fa-
crés ; (5c voilà pourquoi les Grecs l'ont nommée le
2'ophore, en quoi nous avons eu tort de ne pas les
imiter : car ce mot de Frife eft un terme barbare g
dont on ne devroit point fe fervir.
Quant à remblême du Dragon , il n'y a point de
place qui lui foit particulièrement confacrée dans la
décoration des Palais &des Pagodes: on le met par-
tout , & jufques fur la crête & les angles du toit , où
il produit un effet plus révoltant qu'on ne pourroit le
dire • & je ne conçois point quel plaifîr on a trouvé
en multipliant ainfi les copies d'un mon fire fi hideux,
qui refieîTjlIe tantôt à un lézard Iruan , (Se tantôt à
un crap:.ud ailé avec une queue d'Eléphant. Qu'on
l'ait confervé dans les bannières à. les livrées, parce
A s que
f
lo Kecherches Ph'ûofopMques
que c'eft la principale pièce des anciennes armoiries l
cela eft en quelque forte fondé fur rimmutabilité des
coutumes de l'Orient ; mais l'emploi , qu'on en a
.fait comme ornement d' Architedure , n'eft point
plus raifonnable que rinvention de ces Àrtiiles Fran-
çois, qui avoient fculpté des têtes de coqs, & des
iieurs de lis dans les chapiteaux d'Ordre Corinthien,
pour faire la plus f-oide allufion qu'on puifle imagi-
ner, au nom & à l'emblème de leur nation.
Tels font les édifices de la Chine : les maîtreffes
murailles n'y portent rien : le toit & le comble repo-
fent immédiatement fur la charpente , c'eft-à-dire fur
les colomnes de bois. Pour ne point réformer cette
pratique vicieufe , & qui r.e contribue nullement,
commiC on l'a cru , à garantir leurs villes de rincen-
die, ils ont inventé de doubles toits, qui débordent
les uns fur les autres ; car ils ont fouvent befoin d'un
toit féparé pour couvrir les murailles.
De tout ce qu'ils négligent le plus dans une con-
f.ru6lion, c'eft la folidité, fans laquelle il n'y a point
de beauté réelle en Architecture : les maifons bâties
le long de la rivière de G2A'/o;^, ont des fondements ;
parce qu'il fcroit impofîible de s'en paffer à caufe de
i'eau : mais dans l'intérieur des Provinces on voit des
villes entières où les maifons manquent de fondements,
ïl y exille àcs Tours dont la première aflife de bri-
ques n'eft pas à vingt -quatre pouces de profondeur
:fjus le rez de chaufiée, aufù ne durent -elles point
longtemps; & le P.Trigault dit qu'il eft rare qu'elles
reftent fur pied pendant un fiecle. (a) Mais il faut
excepter de cette règle le Van-ly-czin ou la grande
Muraille, qui a été élevée par pTu/îeurs Rois abfolu-
ment indépendants à^s Empereurs de la Chine, &
qui
{a) Itararo mhis [aculi atatÉm fernnt. Exped. apud Sin.
Lib. 1. Cap. 4.
fur les Egyptiens & les Chinois. 1 1
qui avoient intérêt à mettre cet ouvrage en état de ré-
iifter aux efforts de rennemi; fans quoi il eût été ab-
furds de l'entreprendre. Encore les parties , qui ne
portent pas fur !e roc vif, ou qu'on n'a pas eu fans
celle foin d'entretenir, fe font-elles très-dégradées..
Ce qu'il y a de iîngulier , c'efl: que la groiTeur deg
colomnes , dont les Chinois ornent quelquefois
leurs bâtiments par une pure oflentation , ne contri-
bue en rien à la folidité; parce que leurs bafes ne
font point bien aiTurées, ni enfoncées en terre. Ces
prétendues bafes ne font que des pierres carrées , qu'on
range fur le pavé, & où il y a une petite excavation
dans laquelle on fait entrer le pied des colomnes,
qui n'ont aucun renilement, & qui paroilfent unies
à la partie qu'on pourroit nommer parmi eux l'Archi-
trave: car ils n'ont jamais fait ulage de chapiteaux, ni
de rien de femblable. Et cette particularité prouve,
commue mille artres , que leur manière de bâtir s'é-
loigne extrêmement de la manière àQs Egyptiens,
dont l'imaginrition avoit beaucoup travaillé fur les
chapiteaux ; & il ne faut pas croire qu'ils fe loienc
contentés de la feule forme que décrit Athénée, com-
me la plus généralement employée, {a) Car on en a
encore découvert neuf ou dix autres efpeces dans
les ruines du Delfa & dans celles de la Thébaïde:
aulfi de quelque côté qu'on coniidere une Pagode de
la Chine, n'y trouve- 1- on pas la moindre resfem'
blance avec un temple de l'Egypte : on n'y trouve ni
l'enfilade des S'phinx , ni les murs inclinés , ni des
combles en terras Tes , ni des Obéiifques , ni des cryp-
tes, ni aucune apparence de fouterrain.
• ]'ai toujours îbupçonné qu on s'efl: mépris beau-
coup fur l'objet qui a fervi de modèle aux premiers
bâtiments des ÎEgyptiens ; mais à laChiiiCil n'eil pres-
que
(a) LU. V, Caf, tf.
A 6
12 Recherches Philo fophlques
que pgs poffible de s'y méprendre. On y a contre-
fait une Tente; & cela eft très - conforme à tout ce
qu on peut favoir de plus vrai fur l'état primitif des
Chinois , qui ont été , comme tous les Tartares , des
Komades ou des Scénites : c'eft-à-dire qu'ils ont
campé avec leurs troupeaux avant que d'avoir des vil-
les. Et c'elt-làfans doute Torigine de cette iingu-
liere conUruflion de leurs logis , qui relient fur pied ,
lors m.ème qu^on en renverfe les murailles ; parce
qu'elles enve'oppent feulement la charpente fans por-
ter le toit; comme fi l'on y avoit d'atord commencé
par faire autour des tentes une enceinte^ de maçonne-
rie pour renfermer le bétail ; & tel a dû être en effet
le premier pas de la vie paftorale & ambulante vers
ia vie féden taire.
Quand on confîdere en général une ville Chinoi*
fe , on voit que ce n'eft proprement qu'un camp à
dcjieure , dont il n'ed gueres poffible de rien apper-
cevûir dans le lointain , finon le circuit des remparts ^
qui font beaucoup plus hauts que les maifons d'un feul
étage. Auffi trouvé-je que M. de Bougainville, en
parlant de rétablilTement des Chinois près de Ba*
tavia, nomme toujours leur quartier, le camp des
Chinois, {(i)
Un Hidorien ou plutôt un Fabulifte de la Chine ,
appelle le Lopi ^ dit que les premières habitations de
j[t.)n pays reflfembloient à des nids d'olfeaux Mais
c'eîl-là uneexpreffion Orientale & fort figurée, qu'on
ne doit pas prendre à la lettre : car nous ne /aurions
fappofer que les anciens Chinois ayent vécu fur les
.arbres , comme ces Sauvages de l'Amérique Méridio-
nale, qui étoient fi bêtes & lî parefleux , qu'ils ne
donnoient aucun écoulement aux eaux dts rivières,
qui en Eté fe débordent entre les Tropiques ; de for-
te
(a) Foyaf/ muo.r du Monde, Tom.IÎ. fa^.zi6.
fur les Egjp'iens g* les Chinois* 13
te qu'il ne leur refloit de refuge que fur les arbres j
où ilspanbient une partie de l'année, comme les fin-
ges & les fapajous , en mangeant les fruits qu'ils
trou voient fur les branches.
Il efl: croyable que par ces nids d'oifeaux, le Lopi
a voulu délïgner de^ tentes rondes, bafles & faites
comme des ruches, dont fe fervent les Tartares qui
campent dans le Chamo ou d'autres déferts fabloneux^
où l'on ne fauroit aflùrer les piquets pour garantir
les tentes ordinaires, telles que celles dont les Chi-
nois font maintenant ufage à la guerre, & qu'on fait
ne différer prefqu'en rien de celles qu'on employé
dans les armées de l'Europe, {a)
j'ignore comment M. l'Abbé Barthélémy a pu di-
re que les édifices , qu'on voit repréfentés fur la cé-
îebre Mofaïque de Faleftrine, redembîent à des mai-
fons Chinoifes. Ce favant homme doit avoir éprou-
vé de fingulieres illufîons en examinant ce monument ,.
& on fe contentera de rapporter ici un feul fait, qui
fera bien juger de tous ceux qu'on ne rapporte pas :.
il affure que dans des barques , qui marchent fur le
Nil, on diftingue des perfonnages, dont le bonnet
rond & pointu reiïemble aux bonnets que portent au-
jourd'hui les Chinois ;& de là il conclud que les Chi-
nois font originaires de l'Egypte. C^)
Mais comment eft-il poffible qu'il ne fe foit pas>
apperçu que cette coëiFure n'eft en ufage à la Chine
que depuis l'an 1644? C'eft véritablement le cha-
peau Tartare , dont le peuple dût fe couvrir , lorf-
qu'il reçut ordre de ïs.^ vainqueurs de couper fa lon-
gue
{a) Art militaire des Chinois, fag, zi6.
(b) Explication de la Mojaïque de Pale/trine,
Les anciens Egyptiens fe coupôlent les cheveux: le»
Chinois au contiaiie ne les coûpoient jamais, & on a vu
]eur Oiuuiàtrctc à cet egaid,iorsde la coïK^uêie des Tai>,
taies,
A7
14 Recherches Phihfophiqiies.
gue chevelure: car quand il portoit encore fa longue
chevelure, il ne portoit point le chapeau Tartare.
Ainfi toutes les prétendues conformités entre rhabille-
ment des Egyptiens & l'habillement des Chinois,
s' évanoui (Tent comme dt5 chimères, que plus de ré-
flexions & de recherches eudent fait éviter. Nous
avons vu à peu près toutes les copies gravées, qui
exiftent de la Mofaïque de Paletlrine; & fjrtout cel-
le que M. TAbbé Barthélémy a fait inférer lui-mê-
me dans les Mémoires de /' Académie des Infcriptions :
or il ne psroit point que les barques du Nil , fur les-
quelles cet Auteur a encore beaucoup iniifté, relTem-
blent plus à des barques Chinoifes qu'à des gondoles
de Venife. Les vaifléaux de toutes les nations ,^t-
puis les chaloupes des Eskimaux & les canots des Hu-
ions , jufqu'aux galères de la Méditerranée, fe ref-
femblent par leur forme primitive ; & on nous croira
aifément, ii nous difons que ce n'eft pas fur de tels
rapports qu'il faut fonder Thiftoire d'une colonie en- '
voyée de l'Afrique aux extrémités de l'Afîe.
Quoique les Chinois entendent depuis très long-
temps fart de faire de^ voûtes , ils ne l'ont cepen-
dant point toujours mis en ufage dans la conilruàion
des ponts. Celui , qu'on voit en un endroit de la
Province de Junnau , ne confifie qu'en àts piliers
dredés d'efpace en efpace, entre lesquels on a tendu des
chaînes de fer oùronpafTeenféraiflant. Des ouvriers
tant foit peu habiles n'auroient jamais pu fe réfoudre
à exécuter un ouvrage de cette nature: car indépen-
damment de tous les autres inconvéniens , & de tous
\^s autres dangers, la rouille occafionneeparles brouil-
lards de la rivière, doit attaquer les chamons, à. les
brifer au moment où l'on s'y attendroit le moins,
pour peu qu'on ceflàt d'y veiller.
Ce n'ell point fans furprife qu'on voit dans les
Lettres du P^re Parrenin , qu'il oppofe ce prétendu
pont de fer à toutes les grandes conllrudions de l'E-
gypte; jugement qu'on ne peut attribuer qu'à la pré-
ài-
fur les Egyptiens & les Chmoh. 15
dileflion que les Ecrivains de Ton Ordre ont témoignée
en faveur des Chinois; ce qui nous a mis dans une
continuelle défiance en lifant leurs Rela ons. On
rencontre à la Ctiine beaucoup d'autres ponts où
l'on a également employé ^une méthode très -éloi-
gnée de la pratique des voûtes: c'eft-à- dire qu'on
y a couché àas pierres plattes fur des piles plan-
tées fort près les unes des autres ; ce que des voya-
geurs ignorants ont regardé comme une beauté: tan-
dis que fans cette précaution , jes pierres de traverfe,
quelqu'épaiffeur qu'on leur eût donnée, fe feroient
rompues dans leur milieu.
Quant au fameux pont volant, dont on a tant
parlé en Europe, & dont on a gravé tant de fois la
figure, il faut enfin dire ici qu'il n'a jamais exiflé
comme il efl: décrit dans les livres. L'Auteur , au-
quel on doit une continuation de l'Hidoire de M.
KoUin, femble iniinuer que c'eft le Père Kircher ,
qui a pris la liberté d'inventer le pont volant dans un
Ouvrage imprimé à Amrterdam , fous le titre àtCki-
ne Ulujirée. Ce Père Kircher, qu'on accufe de tant
de chofcs , avoit fans doute des viflons étranges , <5c
beaucoup d'audace pour les faire valoir; mais il faut
ici lui rendre jullice, puisqu'il ne parle que d'après
^ Atlas de Martini, comme a fait auffi le Compila-
teur anonyme des merveilles de l'Art & de la Natu-
re, {(î^ Au reite celui qui a inventé le pont volant,
n'avoit pas le fens commun; & je ne fuis que médio-
crement furpris de ce qu'un habile Architecle Fran*
çois, nommé Boiîrand , qui en a examiné les dimen-
iions , ait déclaré qu'elles étoient chimériques dans
tous leurs points: car elles le font indubitablement,
& on s'apperçoit au premier coup d'œil, qu'on n'a
pu faire un tel pont ni par le moyen d'un arc Ro-
majn
(ai) Artificia komin,m ^ Miranda Natura in Si'/tà- pa^,
633.
t6 Recherches Philofophiques
înain , ni par le moyen d'un arc Gothique , qui eft
néanmoins le plus communément employé a la Chine.
Ce qui peut avoir donné lieu à toutes ces fables ab-
furdes , par lesquelles nos voyageurs d'Europe n'ont
que trop bien fervi la vanité des Chinois , c'eft qu'un
torrent ou quelque rivière fort rapide, comme elles
le font [ouvent dans ce pays hérifle de tant de mon-
tagnes , s'eft probablement ouvert un palfage fous
des rochers, dont le pied portoit fijr une couche ter-
reufe, & en aura excavé les bords, phénomène qui
n'eit point /ans exemple dans les Alpes. Enfin
tous \qs ponts , que les Chinois ont conftruits, ionE
des ouvrages bizarres: à. quand il s'y trouve dts ar-
cades, elles manquent ordinairement de force ou dans la
cimieou dans la moitié fupéiieure de l'arc: auffi le Père
du Halde obferve-t-ilque , s'il y paifoit des voitures
chargées, elles ne réfifteroient point à îa poufiee, &
fi'écrouleroient fous le poids. IVIais comme ces ponts
forinent un ang'e très aigu vers leur milieu , dts voi-
tures ne fduroient y pafTer ; car on y m.onte & on en
en defcend par des marches ou des cfcaiiers. Quand
on demande aux Chinois pourquoi ils donnent tant
d'élévation aux arches dn milieu , alors ils difent que
cela doit être ainii, pour que les barques puiflent
paflér fans baiifer leurs mâts; mais au lieu défaire
à^s ponts il périlleux , il vaudroit mieux forcer les
barques à bailîer les mâts , ce qui n'eii point une
manœuvre difficile fur les petites rivières.
Une obfervation de la dernière importance , &
qui doit nous détromper à jamais fur tout ce que les
îlidoriens Chinois rapportent de l'état ilorisfant de
leur pays fous les anciens Empereurs, c'eft celle qui
concerne le Canal Royal ou VTu^ho ^ Ouvrage vrai-
ment digne d'admiration , ^ où l'on a employé des
Architedes très-verfés, tant dans la pratique du ni-
vellement, que dans la conilruéhon àQs éclufes, dont
k mécanifrae à. le jeu font auffi amples que l'effet en
eft éionnant..
Com-
fur les Egyptiens & les Chinois. 17
Comme c'efl: par ce Canal que fe fait prefquetout
le commerce intérieur, & comme c'elt encore -par
cette voie que les provinces Méridionales communi-
quent avec celle de Peîcheli & celle de Kiang-nan , fans
courir les dangers de la Mer, iln'eft paspollible que
le commerce intérieur ait été dans une grande activi-
té avant qu'on eût ouvert cette route. Et les Lec-
teurs, qui ont quelque pénétration, concevront tout
ceci, fans qu'il foit néceffaire d'infilîer davantage à
cet égard»
Mais il ne faut point s'imaginer maintenant que
le Canal Royal ait été fait par les Chinois: leurs Ar«
chitectes n'ont pas été en état de l'entreprendre , &
bien moins de l'exécuter. Ce fort les Tartares Mon-
gols , qui ont creufé ce lit immenfe , par lequel des
fleuves coulent dans àç.=, lacs, & des lacs dans des
fleuves , fans que les uns tariiTent , & fans que les au-
tres débordent. On peut naviguer ainfi pendant plus
de iix - cents lieues • on peut aller ainli d'une extré-
mité de l'Empire à l'autre en bateau.
Le Conquérant Koublai^ dont jamais le nom ne
mourra, etoit un Prince très-inftruit, & qui aimoit
tons les Arts: il appeila à la Chine beaucoup de Sa-
vants, mais furtout à^^ Aftronomes, des Géogra-
phes & à,ç.i Architectes Perfans , Arabes & Lamas.
Il chargea les Aflronomes de dresfer un calendrier ,
& envoya les Géographes vers le Nord jufqu' au cin-
quante-cinquième degré, & jufqu'au feiziéme versle
Sud, pour faire des obfervations, & prendre la hau-
teur de toutes les places de la Chine , de la Corée ,
de la Tartarle & du Tunquin.
Quant aux Architedes, il les employa à faire le
grand Canal vers Tan 1280 après notre ère. Et de-
puis cette époque très - récente , comm.e on voit , la
Chine a changé de face. La Mer engloutisfoit les
trois quarts des barques , qui vouloient parer le Cap
àç.Li- ampo pour fe rendre dans les eaux du Golfe de
Nankin: les Mongols effrayés à l'afpe-'i de tant de dé-
fais
l8 Ke cherche s Philofophiqueî
faftres & de naufrages , eurent enfin compafTion des
Chinois, qui naviguoient fi mal fur l'Océan, & qui ;
manquoient d'induRrie pour fe frayer une route au ;
travers du Continent. Aujourd'hui il ne périt point
une barque même dans le pasfage des éclufes , que les
Tartares Mandhuis ont foin d'entretenir , &il fepeut i
que , il les Mandhuis n'étoient point furvenus , les
Chinois auroient encore laisfé tomber cet ouvrage,
déjà fort dé^gradé en 1640, abfolument en ruines:
ce qui les eût replongés dans l'état où ils ont dû fe
trouver avant le treizième fiécle.
Il faut obferver encore , que toutes les rigoles pour
î'arrofement àts terres, & les canaux de traverfe,
qui communiquent à préfent en très-grand nombre
scvtcXTu-ho , ont été également creufes par les foins
du Tartare Koiihlai-^an. {a) Ce Prince ouvrit aufîi
la Chine Méridionale aux commerçants étrangers ; & ce
fut fous fon régne qu'on y vit pour la première fois des
navires du Malabar , de Sumatra , de Ceylon ; ce
qui remit un peu les Provinces exténuées parles rapi- ^
nés ^^5 Généraux & des Officiers Chinois , qui exi- ,
geoient de plus fortes contributions dans leur propre :
pays qu'on n'en demanderoit dans un pays conquis. "
Enfin pillant leurs alliés, & pillés à leur tour par les
ennemis devant lesquels ils fliyoient, il ne leur re- ;
floit plus ni honte, ni honneur. Koublai^ pourpré- *
venir ce brigandage , augmenta la folde des Généraux
(a) M. Boyfendit, dans fon Abrège Allemand de J'Hi.
ftoire univerfelle Tom, IX. pag. 393, (\nQ, Koublai • Kan
iit encore faire à la Chine piulîeurs autres Canaux, afin
d'ouvrir une communication entre des rivières navtgables ;
& voilà ce que beaucoup d'autres Auteurs difent tout de raê-
111e. Qiiant à moi je doute qu'il y aitquelque Canal con-
fidérable dans toute l'e'tendue de la Chine , qui ne foit un
ouvrage fait par les Mongols ou depuis l'époque de leur
conquête.
fur les Egyptiens ^ les Chinois. 19
& des Officiers, qui fous l'ancienne forme de Gouver-
nement avoient été mal payés , & ils ne méritoient
pas de l'être mieux. Il faut convenir après tout cela ,
que c'ell: une ingratitude monftrueufe de la part des
Chinois d'avoir voulu noircir la mémoire de ce Prin-
ce , auquel ils ont reproché comme un crime , la con-
fiance qu'il mettoit dans des hommes venus de l'Occi-
dent , c'eft-à-dire les Géographes & les Architedes ^
étrangers qu'il appliqua à à^z travaux dignes des plus
grands Monarques de la Terre : ils lui ont reproché
encore d'avoir aimé les femmes & le Dalai - Lama ;
comme fi tous les Empereurs de la Chine n'avoient
point eu avant lui des ferraiis remplis de trois ouqua-
tre- cents concubines, gardées par douze ou treize-
mille châtrés.
Quant au Dalai -Lama, il étoit le Pontife légiti-
me de la Religion que Kotihlai - Kan profefToit: car
au -milieu de fa gloire & dans le long cours de it^
profpérités il n'oublia point que les grands 6cles pe-
tits font également environnés de la main du Tout-.
Puiflant. £t s'il refta inébranlablement attaché au
culte de it^ ancêtres, au moins neperfécuta-t- il ja-
mais, dans tous \t^ pays qu'il avoit conquis , un feul
homme à caufe de qulques futiles opinions: bien dif-
férent en cela d'Alexandre , qui tourmenta fans cefle
les Mages de la Perfe, qui ne purent fou (Iraîre entiè-
rement au fànatifme de ce Macédonien les livres fa-
"crés du Zend.
Les Arabes, qui voyagèrent à la Chine au hui-
tième iîécle , difent qu'ils trouvèrent ce pays fournis
à des Eunuques , & peuplé encore , en quelques en-
droits , d'Anthropophages, {^d) Là-delTus on a beau-
coup
(a) Ancienne Relation des Indes (^ de la Chine y pullié^
^ar l'Abbé Remudot y fa^, s S & 132,
20 Recherches Ph'ilofophiques'
coup raifonné , & on s'eft même permis de révoquef
le rapport de ces Arabes en doute: mais le Gouver-
nement des Eunuques eu un fait indubitable, à. ileft
indubitable encore que ces voyageurs n'ontpu deleur
temps voir la Chine comme on la voit aujourd'hui ;
puifque ce n'eft qu'au régne à^Koublai- Kan, Fon-
dateur de la virgtiéme Dynaftie, qu'il fautnpporter
l'époque de la révolution arrivée diins le coaimerce
& TagricultUre.
Ce fut auffi alors que l'Aflronomie s-y montra
pour la première fois , quoiqu'en dife le Père Gaubil ;
mais les connoinTances apportées par les Arabes , les
Perfansà les Savants de Balk & de Samarcand ^ qui
fuivoient les Mong'j's , fè perdirent une féconde lois
à l'extinftion de la vingtième Dynafne. Nous en
avons une preuve , & mfme une démondration dans
l'Edit du premier Empereur Tartare Mandhuis: cet
Edit publié en 1650, dit que depuis Texpuliion àtz
JMongoîs, les Chinois n'avolent pas été en état de
faire uîi feul Alraanach exad , que d'année en année
l'erreur avoit augmenté, & qu'enfin c'étoit-!â un
opprobre pour les vaincus & les vainqueurs, qu'il fnl-
loit faire cefler en abandonnant le prétendu Tribunal
àtz Mathématiques aux Européens , qui en font en-
core en poflTeiTion aujourd'hui; & fî on les en chas-
foit , le Calendrier de l'année prochaine pécheroit
grofîiérement ; car fi les Chinois ne changent point
de langue & d'écriture , je les tiens incapables de fai-
re des progrès dans quelque fcience quecefoit. Ce-
pendant leurs Hiftoriens voudroient bien nous faire
accroire , qu'on voit encore dans leur pays desObfer-
vatoires conftruits depuis trois- mille ans ; mais noUs
ofons dire qu'il n'exilte point dans toute la Chine un
feul monument authentique & avéré, qui approche
feulement d'une telle antiquité. Le feul Obfervatoi-
re qu'on y ait trouvé , elt celui de i^mV? , ville bâtie
en
fur les Egytlens ^ les Chinois, 21
en 1267 de notre ère par Kouhlal-Kan. {à) D'où
il refaite que l'éredion de cetObfervatoire eflpofté-
rieure à la conquête des Tartares Mongols , qui , com-
me on vient de le voir , changèrent toute la face de
TEmpire. Quant aux inftruments découverts fur une
montagne près de Nankin , ils avolent été fabriqués
en 1349; & piir conféquent toujours après l'époque
de la conquête des Mongols.
Voici une obfervation déciflve fur toutes ces
chofes.
La latitude de Vékin efl: de 39 degrez , ^^ minu-
tes & 15 fécondes de plus qu'on ne l'indique dans îa
Carte de Mr. d'Anville: la latitude de A^^;;/^//? eft de
32 degrez, 4 minutes & 3 fécondes. Cependant les
cadrans & les autres inftruments trouvés à Nankin
& à Pékin , avoient été faits pour fefvir un peu au-
delà du sôiéme degré • de forte qu'il n'a jamais été
pofTible aux Chinois de faire une feule obfervation
jufte ni dans l'une ni dans l'autre de ces viDes-là.
Après avoir réfléchi à cette fingularité, dont ja«
mais perfonne n'a pu deviner la caufe , je me fuis en-
fin apperçu que ces in ftruments avoient été copiés fur
ceux dont on fe fervoit dans les écoles de Balk , ville
iituée à peu près à trente minutes au-delà du 36iéme
degré {h) , dans l'ancienne Badriane , où les Scien-
ces commencèrent à être cultivées par les Grecs, qui
ayant d'abord obtenu le gouvernement de cette Pro-
vince fous les fuccefleurs d'Alexandre, s'y rendirent
indépendants , & formèrent un Empire étendu jus-
qu'aux
{a) La partie de Fèkin qu'on nomme îa Ville Chimife
n'a été bâtie qu'en 16+4.
(b) Dans la graiide Carte de l'Afie par M. d'Anville,
Balk efl placé un peu plus vers le Nord: cependant un
Arabe, nommé Ehn-Said , n'en a donné la hauteur que fut
le pied de 35 degrés 5+ minutes.
22 Kecherches Phïlofopktques
qu'aux Indes, {a) Ces înftruments faits pour la latitu-
de de Balk ont été portés à la Chine du temps des
Mongols. Et telle eft l'origine de Terreur la plus ab-
furde dont on ait jamais ouï parler parmi aucun peu.
pie du Monde; c'elt-à-dire qu'à l'arrivée des Jéfuites,
les Chinois foutenoient que toutes les villes de la
Chine étoient fîtuées fous le trente -fixiéme degré,
comme le Père Kircher en convient lui-même, (b)
Et quant à la longitude , dit- il , ils n'en avoient
point la moindre idée. Enfin ils étoient auiïi peu
verfés dans l'Hidoire de la Terre qu'ils falfoient car-
rée, que dans l'Hiftoire du Ciel où ils fuppofoient
ies planètes auffi élevées que les étoiles.
J'avoue qu'il eft arrivé aux Romains de fe fervif
pendant quelque temps d'un cadran folaire , fait pour
îa latitude de Catane, fans s'en appercevoir; mais il
n'y avoit alors que 504 ans que la ville de Rome
exifloit. Or 304 ans ne fufHfent point pour qu'un
peuple, quel qu'il foit, puifTe acquérir les premières
notions de l'Altronomie ; mais lorsque les Chinois
tombèrent dans cet abyme d'erreurs , ils étoient for-
més en corps de nation depuis plus de trois-mille ans ,
â ce que prétendent leurs Annales véridiques.
Quant à l'Obfervatoire de la Province de Honan ,
je crois qu'on peut très-bien le placer avec le chimé-
rique Palais de l'Impératrice T^-A7/^ , au nombre des
conftruftions qui n'ont jamais été: auffine connois-
fons-nous d'autre garant de ce fait que Philippe Mar-
tini , qui dit que , dans la ville de Teng -fong - bien ,
on voit une prodigieufe règle d'airain dreilée perpen-
diculairement fur un plan de même métal, & enfuite
une Tour bâtie depuis près de trois -mille ans , où le
prétendu Aftronome Chinois Tcheou - Kong obfervoit
(a) Voyez Bayer HiCîorùi Regni Gracorum BûSlriani , ôc
ttn Mémoire de JMr. de Guignes fur ce fujct.
(è) CHINA ILLUSTKATA. folio 102. Amjt. 1667,
fur les Egyptiens & les Chinois. 25
les mouvements du ciel. Cette prodigieufe règle &
cette plaque de cuivre ont ctë changées par le Père du
Halde en un fîmple inftrument , & M. Boyfen en par-
lant de Xii'^tà.tTeng-rfong-hien , ne fait plus men-
tion que de la Tour; tellement que tout cet Obferva-
toire a difparu à quelques pierres près , qui doivent
être celles d'une Tour. Mais fi des Savants d'Europe
fe tranfportoient fur les lieux , ils n'y trouveroient
peut - être pas même ces pierres en queftion , non plus
que mille autres fingularités dont le Père Martini a
embelli les defcriptions qu'il donne dans fon Atlas ,
où les noms des villes font fi mal orthographées , qu'on
a fou vent de la peine à les retrouver dans les appella-
tions adluelles. Enfin c'eit moins un Atlas ^ qu'un
recueil de bruits populaires.
S'il y avoit à la Chine des monuments d'une haute
antiquité , ce feroient mdubitablement les Tombeaux
des Empereurs ; mais comme ces ouvrages ont été
bâtis en bois , le temps & l'humidité les ont dé-
truits ou les incendies les ont dévorés , parce
qu'ils fe trouvent ordinairement enveloppés d'é*
paifles forêts de Cyprès ou de cette efpece de Sapin
que M. Osbeck appelle Aines Sinenfis , &où le peu-
ple au moindre mécontentement contre la Dynaftie
régnante jette le feu. D'ailleurs lorfque les voleurs
deviennent pulffants, & quMls fe répandent dans les
cantons où l'on rencontre les Tombeaux de quelque
famille Impériale, ils commencent par les piller, &
en enlèvent jufqu'au toit. L'Hiftoire de la Chine fait
fouvent mention de ce brigandage , qu'on ne fauroit
prévenir ; 'parce qu'il n'eft point poiTible de pratiquer
^^sMiao dans l'enceinte des villes: cequichangeroit
bientôt ces villes - là en des cimetières. Car les Prin-
ces, les Gouverneurs & les grands Mandarins veulent
que leur fépulture foit ombragée par à.t^ arbres plan-
tés en quinconce à de grandes diflances; entêtement
ridicule, qui y abforbe beaucoup de teiiain propre à
ia culture. Là-de(ïus il faut citer une loi Egyptien-
ne
^4 Recherches Philojophique^
ne, que Platon nous a confervée: il étoit défendu
€n Egypte d'enterrer un homme par -tout où un
arbre pouvoit croître. Et nous favons à n'en pas
douter que les Pharaons jusqu'à la Dynaftie des
Saïtes fe font conformés eux-mêmes à ce régie-*
ment fi fage; car ni dans les environs des Pyra-
mides , ni dans les environs des fépultures Royales
de la Thébaïde, un arbre ne fauroit croître, & bien
moins du feigle ou du froment. Ce n'efl: pas uni*
quement à cet égard que ces deux peuples différent
entr'eux ; car dans tout le refte de leurs cérémonies
& de leurs ufages funéraires il n'exifte aucune analo-
gie , ni aucun rapport.
On pourrait témoigner ici quelque envie de con-
noître le genre d' Architedure & le goût des orne-
ments employés dans la conftruflion des Tombeaux
dQs Empereurs de la Chine; mais malheureufement
ce qu'on en lit dans les Relations desjéfuites, elfun
amas de fî(^ions , à. comme il faut prouver les qua-
lifications par les chofes, n.ous donnerons ici malgré
nous la defcription du prétendu Tombeau de l'Em-
pereur Schi - chuan - di , en nous fervant des propres
exprefîions du Père du Halde.
Ce Prince , dit -il , choifit pour fa fépuïture te
"Mont Ly. Kn bas il fit creufer , i}Our ainfi dire , jus»
qu'au centre de la Terre. En haut il fit élever unMau-
folée , qui pouvoit pajfer pour une montagne : il étoit
haut de cinq-cents pieds , 6? avoit de circuit au moins
une demi -lieue. Au dedans étoit un va fie tombeau
ae pierre , où Vonpouvoit fe promener aufftàfonaife
que dans le s plu s grandes f aie s. Au milieu étoit un
riche cercueil. Tout autour étoient des lampes G*
fambeaux entretenus de graife humaine. Bans la
capacité de ce tombeau étoit d'un côté un étang de
vif-argent fur lequel étoient répandus des oifeaux
d'or G? d'argent ; de l'autre côté un appareil corn-
plet de meubles 6? d'armes : çà 6? là mille bijoux
des plus précieux. Non-feulement on j m'oil depenfé
&es
fur les Egyptiens g* les Chmois. S5
t^es femmes immtnfes ; mais il en avait encore coâ-
ié la vie à bien des hommes. Outre les gens du Pa-
lais , qu'on j avoit fait mourir ; on comptoit par
dix nulle les ouvriers , qu'on y avoit enterrés tout
vivants ....... 0/7 vit tout à coup les peuples.
qui ne pouvoient plus fupporter le joug , courir aux
armes. Hang - Si rafa ces va/les enceintes : il y
refîoit encore le cercueil ^ lorsqu'un berger .,dit-on ^
€herch2nt au milieu de ces mafures une brebis éga-
rée , y laijja tomber du feu qui confuma tout, (a)
Il i-ie faut point foumettre à une critique févere
une telle defcription , puisqu'elle révoltera affez par
•elle-même tous ceux qui la liront Car enfin , ces
lampes entretenues de graiOe humaine , & ces canards
d'or qui nagent fur du Mercure , & cela dans un
tombeau", font des prodiges fi puérils, que nos plus
niéprifables Auteurs de Romans ne les imagineroienc
point en écrivant des contes de Fées. Et le Père du
Halde eût pu exagérer fur la Chine , ou d'une ma-
nière plus ingénieufe , ou d'une façon moins gros-
sière.
On entrevoit feulement au trav-ers de ce nuage de
fables , deux faits qui font vrais.
D'abord il efl: queftion d'un Tombeau de bois ,
que l'incendie a confumé : enfuite il eft queltion en-
core de quelques malheureux égorgés dans ce Tom-
beau-là.
L'Empereur Sclv-chuan-dî ^ ifTu d'une femilîe
Chinoife du Tzin , haïfibit mortellement les Tartares ,
-& leur fit de temps en temps la guerre : ainfi ce n'efl
point des Tartares , qu'il emprunta l'ufage d'immoler
des victimes humaines ; mais il trouva cet ufage fub-
fifiant à la Chine, où il a fubfifté jufqu'à nos jours.
Et nous doutons extrêmement qu'il foit abok. Ce
qui
t-
{a) Defcrip. de la Chine, Tont. IL fa^- s^6^
. Tome IL B
2.6 Recherches Philo foph'iques
qui nous a fait naître de grands & de trilles doutes à
cet égard, c*eft que les Jéfuitesdifent que l'Empereur
Can - hi fît une loi , par laquelle on défeiidoit de facri-
fier des efclaves à la mort des Princes du fang: &
dans un temps poflérieur à cette prétendue loi on
étrangla encore àts femmes aux obfeques du I rince
1a-vang^ le propre frère de l'Empereur Can-hi^
Cette exécution ell ïi récente, que àç.^ perfonnes
a^ftuellement vivantes à Pékin peuvent en avoir été
témoins.
Si les Chinois perfîftent dans l'infanticide avec
cette férocité brutale , dont on a tant parlé, il n'ell:
pas abfolument étonnant de les voir perfîfter dans
l'immolation des vidimes humaines car n'étant pas
éclairés par les lumières de la Philofophie , il leur eft
pour le moins aufTi difficile de faire àt^ progrès dans
la Morale que dans les Arts & les Sciences, Aux
obfeques des particuliers on jette dans le feu àti ftatues
de carton , qui repréfentent des fervantes & àt^ va-
lets: or on peut préfumer, que la cérémonie d exé-
cuter ainfi des domefilques en efBgie,a été imaginée
par les pauvres , qui n'avoient point d'efclaves pour
les pendre ou les brûler à leur enterrement : car on
conçoit bien qu'il n'y a jamais eu à la Chine que les
Empereurs & les Princes , qui aient pu cifrir de tels
facrifices. Mr. le Gentil dit à cette occafion , dans
fon Voyage autour du Monde , qu'il y a un grand m.ê-
lange de "coutumes Indiennes parmi tout ce qui s'ob-
fi-rve duns les funérailles des Chinois; ce qui n'eft
Eoint étonnant, puifque leur religion n'eft qu'un ca-
os de pratiques dont les unes viennent des Indiens
& les autres des Scythes, qui enterroient toujours,
dit Hérodote , quelques efclaves & quelques concu-
bines avecle cadavre de leur Souverain , ce qui eft fort
. conforme à ces horreurs qui fe paflerent fous Can hi
.aux obfeques de Ta - rang à Pékin,
La paflîon à^i Chinois pour le nombre neuf doit
auiû être comptée parmi les fuperHitions qui leur font
conir
fur les Egyptiens ^ les Chinois, 21
communes avec les Tartares. On voit dans leur paye
beaucoup de clochers ou de Tours à neuf étages , bi-
zarrerie qui n'a d'autre fondement que leur penchant
pour cê nombre rnyliérieux , fuivant lequel on fait
aufTi la plus humiliante révérence qu'on ait pu imagi-
ner , lorsqu'on fe préfente devant les Empereurs de
la Chine , qui veulent q-u'on fe courbe neuf fois jus-
qu'à terre devant leur trône ; & on voit par l'Hiftoi-
re de Gergis - Kan , que ce cérémonial , digne des
plus méprifables efclaves , étoit aulTi établi à la Couc
de ce Prince, (a)
Parmi toutes ces Tours à neuf étages il n'y en a
pas à la Chine qui foit de Porcelaine, comme des
exagérateurs Tont débité dans leurs Relations , fans
qu'on puiffe même favoir fur quoi une telle fable eft
fondée. Il s'agit d'un clocher qu'on rencontre aux
environs de JSankin , & où les Tartares ont fait em*
ployer des briques d'une srgille aiTez bonne, & fur
ICiquelles on a imprimé des figures au moyen d'un
moule. Le Père du Halde , après avoir donné une
efpece de defcription de ce bâtiment, qu'il tâche
d'embellir tant qu'il peut, en empruntant le ftyle ro-
manesque du ?♦ le Comte , fmit enfin par ces termes»
Voîlà ^ dit- il, ce que les Chinois appellent la Tour
de Porcelaine , GP que quelques Européens nomme-
voient peut - être la Tour de brique, (b) Oui , fans
doute, car il n'y a pas une feule pièce de Porcelai-
ne, ni rien de femblable*
Du relie cette Tour fe fait diftinguer fînguliére-
ment par un degré de folidité, qu'on n'eft point ac-
coutumé de voir dans les conftructions de ce pays*
Auffin'eft-ce proprement pas un ouvrage Chinois;
mais un monument érigé par les Mongols fous Kou^.
hlai - Kan , comme un uophée pour perpétuer la
mé-
ia) Petit de la Croix Hift. de Gengis-Kan. pa^,j9^
(b) Dejcri^t, de U Chine, Tom.ll, fa^ jn^
B a
28 Recherches PhiJofophiquer
mémoire de fa conquête. Et voi'.à pourquoi les Mand-
huis l'ont refpedé: tandis que beaucoup d'autres
mauvais bâtiments, qui fe trouvoient dans ievoifina-
ge de Nankin , furent pillés , fac cages ou brûlés , lors
de la prife de cette ville, au l'on ne put faire obfer-
ver parmi des troupes vidorieufes une difcipline aufîi
févere, que les Mandhuis eux-mêmes Teuffent fou-
haité. Les Chinois prétendent qu'on porta l'excès
jufqu'au point de rafer les fépultures Impériales qui
étoient dans ces environs : il eft vrai qu'on y voyoit
jadis de prodigieux efpaces plantés de Cyprès autour
de quelques édifices de bois. Mais ce n'ed: point
un grand malheur , que ces fbréts facrées & auffi in-
utiles aux Dieux qu'aux hommes , aient été réduites
en cendres ; de forte qu'on peut aduellement y labou-
rer la terre, NieuhofF, qui palTa quelque temps après
à Nankin , dit que la tranquillité étoit déjà rétablie
dins cette ville; ainfî il fiut regarder comme une fa-
ble ce que rapporte le Père le Comte , qui prétend
que les Tartares y mirent toutes les femmes Chinoifes
dans des fies, fans diftinftion d'âge ou de rang, 6c
les vendirent au plus offrant. Il ajoute même que
ceux , qui avoient acheté des perfonnes décrépites ,
les jetterent dans la rivière : ce fait ne paroît avoir
d'autre fondement que la coutume ou font les Tarta-
res , lorfqu'ils gagnent une bataille , de couper les
oreilles aux morts , & d'en remplir neuf facs, comme
ïh l'ont fait fouvent en Pologne , (5t comme ils le firent
encore en Bohême en 1242 , après avoir vaincu le
Duc Henri de Lignitz. Et l'Empereur de la Chi-.
ne ayant défait en 1696 quelques corps d'Eleuths à
de Calmoukes , il ordonna de couper leurs longs
cheveux trelTés, dont on remplit également neuf
facs.
La Tour de brique à neuf étages , dont oi vient
de parler , eft garni au dehors , comme plufieurs autres,
de quelques rangs de fonnailles , qui étant agitées par
le vent font uu bruit très - défagréable, ^.à- défi us
on
fur les Egyptiens & les Chmols, 29
rn a prétendu que cette forte de carillon av oit beau-
coup de rapport avec celle d'un monument Etrus-
que , qu'on place près de Clufeum ; & les Etrusques ,
8}oute-t-on, étoient dans une liai Ton intime avec
les Egyptiens, dont ils copioient fans cède les ouvra >
ges. Mais il Tuffira d'obrerver que Pline donne aiTcz
ouvertement à entendre que ce monument de Clufmm
n'avoit jamais exifté: fans qu'on puiiie lavoir aujour-
d'hui il Varronavoit lui-même pris plaifir à rimagi-
ner, ou ii ce qu'il en rapporte ,étoitext''ait de quel-
que Roman obfcur & décrié» id) Quant à cette cor-
refpondance étroite entre les Etrusques & les Egyp-
tiens , elle ne paroît fondée que fur un pasfage mal
compris de Strabon,& les opinions de quelq-ues Ita-
liens modernes comme Buonarotti ; car l' Abbe VVir.c-
kelman n'a pu découvrir entre les monuments de ces
peuples aucune reslemblance; ce qui n'eft point fur-
prenant, puisqu'il y a bien de l'apparence qu'i's le
connoifloient aulFi peu les uns les autres que lesLap-
pons connoisfent les Efpagnoio.
\.ç.% Chinois font fi periuadés qu'on n€ peut rien
voir deplusgrand, ni de plus magnifique en Archi-
reclure , que leurs Tours à neuf étages , qu'ils en font
àits modèles en bois hauts de deux pieds , qu'ils recou-
vrent enfuite de lames de nacre de perles, & qu'ils
tâchent de vendre ainfi aux marchands d'Europe , fans
jamais oublier d'y mettre de petites Ibtues , que les
Millionnaires nomment des idoles ,& que nous nom-
luerons , d'un terme moins dur , des magots ; quoi-
qu'elles repréfentent fûrement des Génies tatéiaires (Si:
des Divinités locales : car ces clochers, fur lesquels
les voyageurs ont propofé tant de conjeclures , ne
font en quelque forte que des Pagodes, ou en font
par-*
0?) Pline fembla inlînuer rue la defcription du mo-
nutr.ent de Clufium étoit tirée de ce laxîîâs de faWes (jjti'U
ap relie jahilte Etruicje.
B3
3a Kecherches PiïihfotMqiie^
p.utie. C'eft auffi de-'ià qu'on donne l'allarme pm- '
dant les incendies , & qu'on marque les veilles
à les heures indiquées par les clepfydres ou les fa-
blitrs , qui n'approchent pas a beaucoup près de la
juftesfe; & avant l'an 1560 il n'y avoit point, dans
toute la Chine-, un feu) bon cadran (olaire, ni un
f€ul Lettré inftmit des premiers éiéiTjents de laGno-
JDonique , ni capable enfin , die le Père Greilon , de
calculer l'ombre méridienne d'un fiyle-
Quant aux Pat hou ^ que les relations défignent
ordinairement Pous le nom 'd'Arcs de Triomphe, on
B'en connoît pas dont l'Architecture approche feule-
nient de ce que nous appelions le nouveau Gothique^
.& la plupart ne méritent pas , de l'aveu même du P..
k Comte, qu'on s'arrête pour les confidérer. {a)
Cependant la paffion d'en ériger eft très -grande; &
les moindres villes en font conflruire de bois, qu'on
ferolt beaucoup mieux d'employer à bàtirdesmaifons.
pour ces miférabies Troglodytes de la Chine, dont.
3e parlerai dans l'inilant. Au refle il faut obfervef
que ce goût ne fut jamais celui des Egyptiens ; puis-
qu'on n'a pas trouvé dans toute l'Egypte le moindre
vefîige d'un Aj'c de Triomphe , élevé avant la con-
quête des Grecs ou plutôt avant ce'le des Romains.: '
car ce (^u'on voit dan s les environ s d'^^/?/^;;^^' ou d'y^/?-
tinoopohs , e(t un ouvrage de l'Empereur Hadrien y
& il me paroît que ce n'ell proprement qu'un
fortique.
Parmi les Pai-îeou de la Chine, on n'en difb'n-
gue pas dont la ftrudlure & les carafteres remontent
à une haute antiquité , & il faut à cette occaiîonob-
ftrver que le P« du Fîalde regarde l'infcription de la
Colonne d'airain érigée, félon lui ,vers l'an cinquan-
te après notre ère , comme une dts plus anciennes de
tout l'Empire ; {h) mais cette Colonne , (^ui doit exi-
ftet
(à) Nouv. Mém. fur la Chine, Tom. L Len, m,
(è) P^Jçrjft^ de. la CMm, Tom. I, £a^,. 70.
fur les Egyptiens ^ les C/i'mols» 3 1
fter fur les frontières du Tunquin ^ eft un monumert
très-fufpecl, qu'aucun Voyageur n*a jamais vu : c;r
on prétend que les Tunqu'mois l'ont caché fous un pro-
digieux monceau de pierres , où il doit , par confé-
v]uent , être fort difficile de l'appercevoir. D'ailleurs
quand on a égard à cette longue fuite de (iécles , dont
nous parlent les finceres chroniqueurs de la Chine, il
faut avouer qu'une infcription, qui ne remonteroit
qu'à l'an cinquante, feroit une chofe très - moderne.
M nous a été impoiTible de favoir fi l'on remarque
réellement, comme on le dit, des caractères fur quel-
ques pans de îa grande Muraille ou du Van- ïy-czin ;
6l s'ils n'y ont point été ajoutés^ pendant lesredaur:-
tions faites à ce rempart, ii eft fur, qu'il faut les rap-
porter à une époque antérieure à Téreclion delà Co-
lonne d'airain.
L'intérieur de? maifons Chinoifes eft d'une gran-
de ilmplicité, de m^.Tje que dans tous les autres Eiats
despotiques de i'Aûe, où la mifere du peuple & ''d.
défiance continuelle s*oppofent à racqulfiiion d'ai
grand nombre de meubles î on y enterroit plutôt
l'argent que de le foumettre à de tels hazards : à. on
tâche d'y faire fervir les mêmes ufteniiles à différents
ufages. Cependant ni en Turquie, ni enPerfe, on
ne rencontre pas dans les campagnes des familles auifi
miférables , auffi dénuées de toutes les commodités
de lavie, qu'on en volt en différents endroits de laChi-
'^e. Car fans parler de celles qui, dans les Provinces
Méridionales , fubfiftent uniquement de la pêche, <5c
qui vivent fur des barques, où les pères à. les enfants
manquent d'habits , il y en a d'autres auxquelles de
iimpies trous creufés en terre fervent d'habitation. A
trente lys de Uo-lou ^ après avoir traverfé la bour-
gade de Tchan - ngan , dit le Père Fontaney , on voit
és.s ûmilles entières de Chinois qui demeurent dans
des grotte^; car la Chine, ajouts- Ml, a auffi fes
Trog-
B 4
3'2- Recherches Philo/ophiques
Troglodytes, (a) En effet on en rencontre encore
en grand nombre auddà de la ville de Phg-tevgj
<jui ont fait des cavernes larges de dix à douze piedo,
à. longues de vingt. Dans de teld trous en compte
quelquefois plus d'un ménage.
Il eft croyable que ces Troglodytes, dérefpérés de
temps en temps par la mifere, s'aiiocient aux voleurs,
et à ces bandes d'hommes qui à la fuite de quelques
troupeaux errent dans l'intérieur des Provinces eu
il n'y a pas de culture , à où il ne fauroityenavoir.
On peut rendre cela fenfible par'Fexemple même
d'une contrée de l'Europe, c'eft-à-dire par l'exemple
de l'Efpagne, ou des Nomades conduifent leurs trou-
peaux depuis Lérida en Catalogne jufqu'aux plaines de
li'Ar.daloufie, fans trouver la moindre barrière dans
tout ce prodigieux diftricl: or il eilaifé de concevoir
qu'en un pays régulièrement cultivé on ne laifieroit
nulle part paifer ces Nomades , qui ne fauroient fai-
re paître leur bétail que fur des landes ou des champs
abandonnés, auxquels perfonne nes'intéreiïe &dont
on ne fe foucie pas même de fixer les limites»
il n'ell pas rare de trouver dans les immenfes fb-
litudes de la Chine à même dans celles de la Tarta-
rie, des Temples & des Eonzerles où quelques mol-
ne.î ont fait ces logements commodes, des jardins (k
des bofquets admirables, qu'ils arrofent par les eaux
qu'on force de defcendre des montagnes en forme de
tafcades. Ces H ermites, qui ne valent pas mieux
que ceux de l'Europe , ne dormiroient point une nuit
à kur aife, 11 les brigar.ds delà Chine avouent moins
de religion; mais il» refpedent ces pagodes, ou ne
les pillent qu'à la dernière exirêmiié. D'ailleurs il fe
peut que ces Bonzes foiitaires s'entendent avec les vo-
leurs ,
(a) Journal d^un voyage depuis Pckin jufquà Kian^
teheau.
Jvif les Égyptiens £^ les Chinois» 33
leurs , & recèlent fie temps en temps leurs captures.
On voit encore ici la connexion qu'il y a entre ces
mcnafleres bâtis dans des déierts & ceux qu'on ren-
contre en des lieux femblables du Portugal & de l'Ef-
pagne. Enfin , malheur aux pays où il y a des No-i
mades & des Hermites.
Ce n'ed qu'aux environs de quelques villes prin*
Cipales de la Cnine qu'on découvre par -ci par là des
bourgades dont les maifons font couvertes de tuiies.
Car à mefure qu'on avance dans le centre du pays on
n*apperçoit plus que des chaumières de terre battue
avec des toîts de joncs; & dans beaucoup de villes
du fccond orire les murs àt^ logis ne font auffi que
d'argille.
Comme on n'y a jamais pu réuffir dans aucune
opération de la verrerie, il n'y exifte aucune appa-
rence de vidage même dans les Palais. La falle, eu
l'Empereur Can - bi donna audience à Un Ambffiadeur
de Kuflie , n'avo;t , dit Brandt , que de m.auvais chaf-
ils de papier {a). Car la verrerie établie par ce Prin-
ce, nJètoit pas 'clors, & n'etl pas encore en état de
couler des glaces. Dans quelques Provinces on em-
ployé aux fenêtres à^s tafetas cirés, des coquilles <â
même àts lames de nacre de perles , comme l'on eii
voit aulFi dans la Cathédrale de Goa% mais cette ma-
tière étant encore moins diaphane que la corne & la
•pierre fpéculaire des Anciens, dont on trouve quel-
ques refies dans des églifes d'Italie, elle transmet
aulS
{a) Befchreih. einer grojfen Chimftfchen Reife. S. rçz.
Brandr dit aufîî que cette Salle n'avoir niJamferis, nî
plat-fond; de forte qu'on en vo^'oit le toit par dedans,
comme dans beaucoup d' titres bâtiments Chinois, qui
ont eu une tente pour mode'le. Il faut obferver encore
ijue les colonnes n'en font pas toujours londes , mais
«otipées fouveot à cinq ou fept faces,
Bs-
5^ RecëercMef PRilofopRiqim
aufTi moins de jour, & éclaire très -mal les appartei
ments.
Il eft fî/iguller de voir les Architeéles de la Chi-
pe élever des rochers artificiels dans ce qu'ils appellent
des jardins. Et enTaite ils ofent demander aux Eu-
ropéens, fi nous avons d^s ouvriers qui pourroient
en cela les égaler. Mais on devroit leur répondre,
que pour mettre au hazard des pierres les unes fur les>
autres, il ne iïiUt avoir ni génie,, ni art, ni indu-
ftrie. ni goût , ni enfin aucune notion du beau & de»
5: Utile.. Aufîi feroit - on infiniment mieux de Temer^
dans ces endroits , du ris ou du froment, pour ren-
dre moins funedes les famines quidéiblent fi fouventr
ia Chine. On asfure que ce pays a bien deux mille
montagnes; ainfi c'ell: une fareur de vouloir encore-
en augmenter le nombre , en rendant de plus enpluâ.
Inegafce qu'on devroit tâcher d'appianir.
Oa eft asfez généralement prévenu., fans qu'lt
foit befoin d'infifter beaucoup à cet égard , que ni le
quartier Chinois, ni le quartier Tartare de Pékitp
IV ont d^s Temples , dont la ftructure ou la magnifi-
cence fe fasfe diilinguer des édifices publics àts au-
tres ville?» L'Empereur, qui peut feul offrir des fa-
criSces folemnels aux Génies du Ciel, de la Terre,.
des Montagnes , à^s Vallées & des Rivières , ne les.
oiîre jamais que fous des tentes ; &non ailleurs. Cet-
te coutume , qu'on doit regarder comme très ancien
ne, efl: aufii très - conforme à ce que nous avons dé-
jà obfervé par rapport à l'état primitif des Chinois
dans la vie paftorale , & lorsqu'ils campoient encore-
à la manière des Tartares. Cts tentes dertinées aux
fecrîfices , fe dresfent pendant les jours de fête dans.
Iftlicn-tang h\t Ti-tang: après la cérémonie on
les abat, & on les conferve avec les vafes facrés , ks
«[^enfiles & les tablettes dans deux édifices particu-
liers : celui , qu'on a confacré au Génie du Ciel , eft-
rond ; quoique le Ciel ne foit pas rond : celui , qu'on
a conf&cré au Génie de la Tçrre., eft carré, fuivant
l'ad.
fur les Egyptiens ^ les CJiwois, 35
Pàdmirable Cofmographie des Han ■ Il & ^^s profonds
Lettrés de la Chine, qui ont déterminé que notre
IVÎonde étoit un cube , & non pas un globe ; & il a
fallu à toute force que les Archltecles fefoient fournis ,
comme ils ont pu à cette décifîon. M. Chî^nibers ,
qui ignoroit ces particularités , fe trompe beaucoup ,
Jorfqu'il compare àç.z pavillons Chinois aux 1 emples
monopteresdes Anciens. Ces fortes de coniparaifons
ibnt il outrées, qu'on pourroitpar ce moyen décou-
vrir toute l'Architeéture Grecque dans le Palais de P^'*
kin ^ tel qu'Isbrants Ides nous le dépeint. D'ailleurs
M. Chambers ne paroît point avoir eu connoisfance
d'un fait qui concerne les Pagodes de/^"b, qu'on voit
à la Chine: un voyageur nous a asfuré que leur plan
& leur difpofition intérieure fontprefqu'èn tout point
conformes au plan & à la difpolition des Pagodes
qu'on rencontre en différents endroits de i'indollan.
Àiniî on ne peut prefquepas douter que cette maniè-
re de bâtir n'ait été inconnue aux Chinois avant l'éta-
bliiïement du culte de Fo^ dontTépoque ne remon-
te point à notre ère vulgaire: car quand même on
admettroit que Laokium avoit fait un voyage aux In-
des, commue on le dit avec beaucoup de vraifembîan-
ce, 11 e(t certain qu'il n établit point la véritable re-
ligion àoz Indiens à la Chine.
Quant à l'état de TArchitei^ure chez les Egyp-
tiens , c'eft un fujet immenfe ; mais nous avons tâ-
ché de renfermer dans quelques pages ce qu'il y a de
plus intérefTant à favoir. Chez ce peuple on bâtif-
foit toujours: un grand ouvrage en produifoit un au-
tre encore plus grand: ftla fortune eût écarté de def-
fus fa tête le joug des Perfans & celui des Grecs, on:
l'auroit vu rafer les m,ontagnes de la Thébaïde , plu-
tôt que de reder à ne rien faire. Tous les Obélis-
ques fe refiemblent tellement, que, quand il n'y a^
point de caractères , il eft aiTez difficile de les diilin-
guer les uns des autres: il paroît donc qu'on auroit dû
une fois fe lafTer d'élever des monuinents fi femblables :
B 6 C€5
56 Recherches PJinofopJiîqiîer
ccp-ndant on ne s'en laiïa jamais: les demie s Kdxtr
comme Amafis & Neclanebe, en faifoient tai'Vr tout
ccm.r.e on en tailloir plufieurs nîilliers d'années avant
leur LailTànce.
Je penfe q^e M. le Roi s'efl trompé, lorfqu'iL
a préienda que la ( ahane ruj!iquez\o\t(txv\QhQi\t3
^Egyptiens . comme Virnue dit qu'elle fervit chez 'e»
Giécs; c'efi-à diîe de modèle ux plus fuperbes édi*
fîce^ que les honnies aient conftruits fur la furface
de la Terre, [a) Tout démontre que les E/^yptiens,
avant que d'être réunis en corps de nation , viv oient
comiT'e des. Troglodytes dars les creux des rochers
de l'Lthiopie. De forte que c'eft bien plutôt une
f,rotte qui a ferii de îTiodele aux premiers eilais de
leurs Architedles . qu'une cabane. Les Sauvages de
la Grèce, su contraire, durent (e confiruiredes huttes
à caufe de la diverilié du climat & du Ço\ , qui ont
en tout ceci une grande iniiuence: auffi n'y eut- il
jamais aucun rapport entre les combles des Temples
de la Grèce & les combles àts lemplcs de l'Egypte,
qui étant entièrement plats n'avoient point été, paï
conféquent, copiés d'après le toit de la Cabane ru-
Jîlque de Vitiuve.
Le Pharaon Amsfîs fît venir des environs d'Eîé-
phantine un grand morceau de rocher intérieurement
çieux , qu'on pltça dans la ville de Sais devant le
portique du Temple de Minerve. Les Grecs, qui
compofoient les mots comme ils vouloient , ont ap-
pelle cette pierre vuide, une Chambre monolithe ^
mais que'que nom qu'on puifle lui donner , il eft
nianifefle que lidée enavoit été prife d'une grotte.
Quand on réfléchit aux excavations prodigieufes
que les Egyptiens ne celTcient de faire dans leurs mon-
ta-
(^) "R-nhes des fhu heau;e menments àt la GrecCt 7* iv
fur les Egypùenr £5* les Ch'mms. 3?
tagnes , & à la paffion fînguliere de leurs Prêtres pour
les foute^ruins où ils confumoient une moiLié de leui
vie, alors on ne doute pas que ce penchant ne leus
fût rcué de leur ancienne manière de vivre en Tro-
glodytes. De - là provient le caraâere imprimé à tous
leuvs édifices, dont quelques-uns paroirfent être des
rochers fcâices , où àt^ murailles dont rëpaifleur
excède vingt -quatre pieds, & où d^s colonnes dont
ïa circonférence exiéde trente pieds, ne font point
abrolum.ntrares. S" il y a quelque chofe qu'on puis-
fe comparer à ce que ce peuple fîngulier a confiruit
fur la terre, ce font précifément les travaux qu'il a
faits fous terre. Quelques Auteurs de l'Antiquité
ont t^ès bien içu qu'à cent à, foixante pieds fous îe
fondement âts F}ramldes il exiftoit des appartements,
qui commun iquoiént les uns avec les autres par des
rameaux, qu'Ammien Marcellin a nommés d un ter-
me Grec des Syinaies. (a) Il n'y a maintenant qu'un
feul de ces ccnduits qu'on connoifTe; c'ed celui qui
perce le pied de la ^plus Septentrionale de toutes les
Pyramides, & qui fe comble d'année en année par
le fa lie qui y décou'e ou par les débris qu'on y jette:
cependant Profper Alpin aiïure que de fon temps-,
c'ert- à-dire vers Tan 1585, un homme y étant des-
cendu avec une bouffole , il parvint jufqu'à l'endroit
où ce chemin couvert fe partage en deux branches,
dont l'une court' vers le Sud , & dont l'autre fe rap-
proche du romb de TEfl:; ce que les voyageurs, qui
font furvenus longtemps après, comme Maiîiet , Grè-
ves , Théveiot, Vansleb & le Père Sicard, n'ont
plus été en état d'obferver; car je ne parle point ici
de Belon . dont la négligence à décrire ce monument
efl telle qu'il ne. vaut pas la peine de lire ce qu'il
en dit. {h) Hé-
(.7) Lib. XXII.
(h) n TAit à la Pag. îig de fes OhfervattoMs-, ]3c<i\€:
fe de la grande Pyïam'ide une fuis plus Tongix qu'el-
le ne i'eft, B 7 *> i .
P Recherches PhiïofopRlques
" Hérodote a indubitablement fçu qu'en defcendant
fous terre, on pouvoit enfuite remonter dans les
chambres de la Pyramide du Labyrinthe: or comme
cela e:1 exaftement de même dans celle de Memphis,
dont on connolt aujourd'hui la difpofition intérieure ,
îl eft aifé de fe perfuader que cette conftruftion a été
jbropre à tous les monuments de cette forme: c'eft-à-
dire qu'ils dévoient avoir des fouterrains où Ton par-
venoit par des routes cachées , telles que celle qu'on
a découverte fous le trentième degré de latitude , &
^u'on a prife fi mal à propos depuis le temps de Pli-
fie pour un puits, quoiqu'il foit impofTible que l'eau
puiHe y entrer: elle n'entre point même dans les
Catacombes de Sakara , fltuées en un terrain encore,
bien moins élevé; car toutes ces excavations font pra-
tiquées dans des couches de pierres calcaires qui ne
transmettent pas la moindre humidité. IJn Serapeum
ùu une Chapelle de Sérapis , dont la pofition eft indi-
quée par Strabon su milieu des fables mou-rants à T Oc-
cident de Memphis, paroît avoir été le véritable en*-
droit, qui renfermoit les bouches des canaux ou des
galeries par lefquelles on ailoit jufqu'aux fondements
^^s Pyramides de Gizeh.
Quant aux cryptes & aux grottes de rHeptandmi-
■^e & de la Thébaïde, on connoît celles d'y^/>7, cel-
les à'Hipponon, qui pouvoient bien contenir mille
chevaux : on connoît celles de Speos Arîemidos , cel-
les ^Hiéracon , de Selinon , Ci Anîœpohs , de SiL
fili; on connoît les Syringes ou les allées fouterrai-
nes , indiquées par Paufanias dans les environs de la
ftatue vocale, {a) Enfin les Voyageurs en décou-
vrent tous les jours; car on n'en a pas découvert jus-
qu'à préfent la centième partie. Non qu'il faille ab-
folument admettre la tradition , qui a eu cours dans
l'An-
(^0 L^. L in Attic. Caj^,. XIII,.
fur les Egyptiens £^ tes Ûmoh. 55.
r'Antiquité au fujet du terrain où étoit fîtuée la ville
de Thebes & qu'on ruppofoit avoir été tellement ex-
cave dans toute fon étendue , que les ramaux des
cryptes paffoient fous le lit du Nil. {a) Ce qui peut
avoir accrédité ce bruits c'eft qu'on voit effediçre-^
ment fur les deux bords de ce ileuve beaucoup de
grottes comme entre Korna & Habou , où l'on veut
que les premiers Rois de TEgypte aient logé avant
k fondation de Thébes.
En allant de Korna vers le Nord - Ouefl: , on tirou-'
ve les excavations nommées par les Arabes Biban-ei
Moluk , fur la dellination desquelles il n'y a jamais eu
^ de doute, ni parmi les Anciens, ni parmi lesModer-
•' nés : ce font les tombeaux des premières Dynaflies
Gu des premières familles Royales ; & ceux, qui pla-
cent les corps des anciens Pharaons dans àt^ Pyrami-
des , font tombés , comme l'on voit , en une erreur
très -grave. Car à Biban-el-Mohk on ne découvre
pas une feule pierre qui approche de la figure pyra-
midale: ce qui nous confirme de plus en plus dans
l'idée qu'on n'a jamais renfermé aucune momie en,
quelque chambre des Pyramides de Memphis , mais
bien à plufieurs pieds de profondeur fou^ les fonde-
ments de ces édifices , dont la forme n'avoit dans la
religion Egyptienne aucun rapport avec celle des
tombeaux.
Quelques-unes des grottes, dont on a parlé jus*
qu'à préfent~,"ont fervi à contenir des cadavres em-
baumés , qu'on y dresfolt fur \ts pieds pour ménager
ia place. Et cette règle paroît avoir été affez généra*
lement obfervée, hormis à l'égard des Rois, dont g^
couchoit le corps dans des Sarcophages ; car il ne
feut pas prendre à, la rigueur, comme on l'a fait, un
^asfage de ^IHus. italicUs, qui d'ailleurs ne concerné
pas
ia\ Ylln, mfi,.Nat, Lieu 3 6 Cap., XIF.
4© Kecherches riîllofopkiqiref
pas l'attîtude qu'on donnoit aux momies dans les ca«
vesux , mais celle où on les plaçoit dans les maifons-;
quoiqu'on puisfe douter que jamais les Egyptiens
aient mis les morts autour de la table où man-
geoient les vivants , comme ce mauvais Poète l'in-
Snue. ia)
Mais il y a eu en Egypte d'autres fouterrains , qui
n'étoient pas des répulchres , ni rien d'approchant,
comme Tantre de Diane ou le Speos Artemidos , qu'on
retrouve aujourd'hui à Béni- Ha/an, & dont les figu-
res & les ornements n'ont pas été exécutés par des
fculpteurs Grecs, il efl: fur que cet antre a été un
Temple de Diane ou de Bubafte , & on en rencon-
tre de fembîables creufés dans le roc au centre de
l'Ethiopie, {b) où luivant la relation de Bermudez ,
il doit exifter , tout comme -en Egypte, un nombre
prodigieux d'excavations trf^s- profondes^ dont queU
ques unes fervoient aux Prêtres à faire des facrifices
ou dts initiations , & au fond desquelles iis fe reti«
roienc néme pour étudier, {c ) On nous parle d'un
certain Pancrace, qui n'étoit pas forti de ces fombres
demeures en vingt- quatre ans. Et on a toujours foup-
conné avec beaucoup de vraifemblance , qu'Or-
phée, Eumalpheà Pytha£ore y avoient également
èlé adaus.-
Quand
(^^) ...... c/Egyptia tellur
Condit odorat 0 poft fuvus fîantia bitjîo'
Cor par a', (£ a mett/ij exjaneuem,f-audfepararumBram
Lib XIII.
(b) Aliarez RERUM jî-THîOPICAR. Cab. f4., ..55.
(c) i'rojihetje c/E^yptiorum non termitîuht ui metal/i arti-
fices , fcult ton sque Dcos repecjement , ne a receptà abeant
fàrn:â\ fediUudunt vulgo y dinn ni Templorum atriis accipê»
mm ibfdutn'p? roftra [cul[i curant , fubeuntes interca facra
lubterranea quœ profmdif illorum myfieriii velar,jemo funi,
5ynclms, pag. 73^
fur les Eg ypîiens ^ les Cïiimh. 4 1
Quand on con/Iciere cette manière de méditer foua
terre , a!ors on n'eil point étonné que les Prêtres en
aient contracté l'hab:tade de cacher fous un voile
presque impénétrable tout ce qu'ils favoient à tout
ce qu'ils croyoient favoir. Ce qui fait que , dans beau-
coup de circon[rances,il efl auifi difficile de détermi-
n^er jusqu'où s'étendoit leur érudition, que defavoir
jusqu'où s'étendoit leur ignorance. Et voiîà pourquoi
on a porté des jugeinentsiioppofés touchant les bor-
nes de leur 1 hilofophie, que les uns renferment dans
un cercle très - étroit , & que les autres portent à l'in-
fini. Mais ce qu'il y a ici de vraiment intérefiar.t à
obferver, c'ert que cette coutume des Prêtres de fe
retirer dans àts jfouterrains , a donné lieu aux MyRe-
res de r Antiquité, dont fans cela il n'eût jamais été
queftion dans le monde» Oji voit que partout où on
reçut les iVlylieres de l'Egypte , on mivoi: suni l'ufage
de les célebrtr dans des grottes ou des louterrains;
à, ce ne fut que longtemps après, <St lorsque cette in-
ftitution avoit été fort altérée, qu'on fit' à cet égard
ù^s changements. L'Evéque WarburLon a rempli
toute l'Europe de ks erreurs touchant le prérendu
fecret qu'on révéloit aux perfonnes initiées en
Egvpte r parce qu'il a pris peur une pièce authenti-
que, ia lettre écrite par Alexandre à fa mère: tandis
qu'elle a été manifeuement fuppofée par quelques
Chrétiens. C'elt la fraude pieufe ia plus groiUere , dont
f ave jamais oui parler ; di M Silhouette qui a traduit
àes fragments de Warburton , auroit du s'apperce-
voir qu'il eft ridicule démettre en Egypte un Grand-
Prêtre, novc^mé Léon : car jamais , avai-t la con-
quête d'Alexandre , aucun t-rêtre Egyptien ne Te
nomma Léon : c'eft ccmniC fi Ton difoiE qu'il y a
eu un Empereur de la Chine , qui s'appelloit Char^
les- Martel, (a) J'infifterois ici davantage fur la fup-
po£-
{a) DijJèr:atiofu fur l'um'on <ic la Religion , ds la- Mara-
is
42 Recherches Phlb/ophiquef
pofîtion de cette Lettre ; û elle n'étoit aujourd'hui
reconnue pour apocryphe par tous les véritables Sa-
vants. D'ailleurs comment eût -on pu révéler que
les Dieux de l'Egypte avoient été . es hommes? puis-
qu'on fait maintenant st- n'en plus douter , que jamais
les Egyptiens n'adorèrent des hommes déifies, &
qu'ils avoient pour cette efpece de culte une horreur
inconcevable.
Les Myfleres paroisfent avoir été dans leur ori-
gine une inftrudion fecrette , qu'on ne donnoit
qu'aux Prêtres , qui avant leur confécration elTuyoient
une terreur panique; & ce n'étoit que par des routes
ténébreufes qu'on les conduifoit enfin dans un endroit
fort éclairé; ce qui fit naître l'idée de copier les phé-
nomènes delà foudre &du tonnerre*, dont j'ai tant
parlé dans le prem.ier volume de ces Recherches-
Tous les Prêtres de l'Egypte , fans en excepter un
feul , dévoient être initiés , comme Diodore le dit ,
à ce qu'on appelloit les Mjfteres du Dieu Pan ; de
forte qu'il n'y en avoit pas qui n'eût efluyé la terreur
panique dans Tobfcurité des fouterrains. {a)
Ce goût pour les My Itères & les en igm.es pafTa
au peuple, & fit une partie de fon caradere. Je ne
nie point que les députés des Provinces ou àtz No-
mes ,
U (^ dejci Politique. Tom. I. pag. 237. M. Silhouette cire
cette:Eet:r^ d'Alexandre pour réfuter l'Abbé Pluche,.
qui croyoit que les Myfteres éroient relatifs à rAgriculture,
{a) Il n'y a pas d'apparence que les Egyptiens aient
admis aux grands Myfteres des perfonnes qui n'étoienc
point de 1 Ordre Sacerdotal, ii Ton en excepte peut-être
Pythagoie. Quant aux petits Myfteres, on y admit avec
le temps tous ceux qui fe préfentoient , liormis les cri-
minels puMics. Les vagabonds , qu'on prenoir pour des
Prêtres Egyptiens dans la Grèce ôc l'Italie, fe faifoient
payer fort cher pour leurs initiations ou leurs Myfteres,^
q^ie les Bohémiens joiioient aiifli^ afin de gagner de
l'argent»
fur les Egyptiens Q* les Chinois. 43.
mes, n'aient pu d^ temps en temps traiter, dans
leur aflemblée , des affaires de la dernière importance,
& qu'il convenoit de tenir très-fecrettes ; mais il faut
avouer auffi , qu'il n'a pu tomber que dans l'efprit
àts Egyptiens , de faire aCTembler ces députés en un
Labyrinthe, où avant q-ue de parvenir aux filles, il
fàllolt traverfer des allées aulîi obrcures que des
caveaux , comme Pline s'en explique en termes non
équivoques: majore autem in parte , dit il, tranfi-*
tus eji per tenebras. {a)
Les Chinois n'ont pas, dans leur langue, de mot
pour exprimer un Labyrinthe, comme ils n ont pas,,
dans tout leur pays , un feul édiiice qui a^jproche
de cette forme. J'ofe m.ème mettre en fait qu'il fe-
roit aurourd'hui impolîîble de leur en donner une
idée, foitpar le moyen d'un plan, foit par le moyen
d'une defcription. Car les Savants de l'Europe ne
fauroient fe flatter d'avoir acquis des notions bien
claires fur le Labyrinthe , dont il doit certainement
exider des ruines très-confîdérables ; mais les Voya-
geurs ne les cherchent point où elles font, & s'éga-..
rent tous en allant trop à TOueft. On pardonne vo-
tentiers à un homme tel que Paul Lucas , qui ne fâ*
voit pas écrire , & à M. Fourmont fon rédacteur ,
d'avoir pris les mallires du Château deCaron pour les
débris du Labyrinthe; mais que le P. Sicard & M.
Pococke foieut auffi tombés dans cette erreur, c'eft
ce qui a lieu de nous furprendre. Ce prétendu Châ-
teau de Caron , dont nous avons vu différents plans,
ierable avoir été une Chapelle de Sérapis ,qui n'a ni
Pyramide, ni aucune apparence de Dédale, ni mê-
me cent pieds de long ; tandis que S'rabon aflureque
ceux qui montoient fur la terrafle du Labyrinthe,
voyoient autour d'eux comme une campagne cou-
verts
(5) Lih, 56. Cap, XllU
44 Recherches PhilofopMquef
verte de pierres taillées , & terminée par un édifice de
jÈgure pyramidale.
On conçoit par-là combien d'obflacles & de dijfi-
Gultés on rencontre en étudiant les monuments d'une
contrée, fur laquelle les Modernes confpirent avec
les Anciens à nous donner fans cefle des notions fauf-
{ts. Pour ce qui eft des Anciens , il paroît affez pro-
bable, que ce qui les a le plus trompés , c*eft qu'ils
étoient à la discrétion d'une efpeced hommes , qu'on
lîommoit les Interprètes , dont le Collège avoit été
établi fous Pfammétique, & qu'on pourroit presque
comparer à ceux qu'on nom.mc à Kom^àes Ci ceronu
Les Philofophes, qui vouloient véritablement s'in-
ftruire en Egypte, étoient contraints d'y féjourner
pendant plufîeurs années , comme Pythagore, Eudoxe
& Platon; mais les Voyageurs , qui ne faifoient
qu'aller & venir , comme Hérodote , fans favoir un
mot de la langue du pays , ne pouvoient s'adrefTer
qu'aux interprètes , qui connoiflant le penchant d^s
Grecs pour le merveilleux , les amufoient comme des
enfants, en leur faifant des contes auffi indignes de
la majefté de l'Hiftoire, qu'oppofés aux lumières du
fens- commun. C'eft vraifemblablement d'eux que
vient la tradition encore adoptée de nos jours tou-
chant les Pyramides, qu'on prétend avoir été élevées
malgré les Prêtres de l'Egypte , & en dépit de toutes
leurs prot.e dation s contre' de tels Ouvrages : tandis
qu'on voit très- clairement, que ce font furtout les
Prêtres qui ont préfidé à ces conftrudions. & qui
les ont orientées exadement , foit par l'ombre d'un
(lyle, foit par lobfervation d'une étoile au paiïage
du Méridien. Et ils n'ont jamais déclaré quel
pouvoit avoir été en cela leur but , à, probable-
ment pas même à Thaïes , fur lequel Pline à
Plutarque rapportent un fait trop faux & trop cho-
quant pour que je puilTe ici le paffer fous fîlence:iîs
veulent que ce Grec ait enfeigné aux Egyptiens à me-
âirer ia hauteur des Pyramides par le moyen de l'om-
bre s.
fur ks Egyptiens & les Chinois, 45
Ve; ce qui ne peut fe fiire en aucun temps de la
minière dont Piine ôc Plutarque fe le font imagU
nés. {a) Thaïes, en arrivant de Milet à Héliopolis,
étoit d'une ignorance profonde , & ne favoit abfo-
lument rien ni en Mathématiques , ni en Agrono-
mie: le peu qu'il a fçu depuis, il l'avoit appris des
Prêtres de l'Egypte , dont il fut l'écolier pendant
p!uileurs années. Il ne faut donc pas dire qu'un
tel homme ait été en état de rien enfeigner à (c^
maîtres ; & nous devons croire pour fon honneur ,
que ce n'eft pas lui qui a débité cette fable ; fans
quoi fon ingratitude ne pourroit que nous révolter.
Ceux, qui prétendent qu'on a orienté les Pyra-
mides pour fe procurer une Méridienne inébranlable,
afin de s'appercevoir un jour fi les pôles du Monde
changent ou ne changent point, n'y avoient pas
réfléchi , & ne favoient eux - mêmes ce qu'ils difoient.
Car en ce cas une feule Pyramide eût fuffi , & on
n'en auroit pas hériffé toute la côte de la Libye ,
depuis Memphis jufqu'au Labyrinthe.
Il n'efî point vrai non plus qu'elles aient fervi
de Gnomons , opinion foutenue très - mal à propos
par quelques Ecrivains Modernes: car pour les An-
ciens , ils n'ont eu garde de rien penfer ni de rien
écrire de femblable ; puisqu'ils paroiflent avoir eu
quelque connoiffance du phénomène de la confomp-
tion de l'ombre. Il eft vrai que Solin, Ammien
Marcelîin & Caffiodore s'expriment là - deffus d'une
manière extrêmement impropre , & tout ce qu'on peut
conclure de leurs expreÛions, c'efl: que fuivant eux,
les Pyramides ne jettent jamais de l'ombre en aucune
fai-
{a) Pour mefurer la hauteur d'une Pyramide par fon
ombre, il faut avant tout mefurer un côte' de labafe, &
en connoître le milieu. Or, comme Pline & Plutarque
ne difent pas que Thaïes commença par cette opération,
on fenc bien que ce qu'ils en lappotteAC eâ ujie fablç.
4^ Recherches Fhilofoph'wues
faifon de l'année, ri en aucun infiant du jour; &
cela arrive , febn MarctUin , par un mécanisme
de leur conftruélion , mecamcâ ratione. Mais avouons
que cet homme a dit - là quelque chofe qui choque
toutes les loix de la Nature. \a)
Voici en peu de mots de quoi il efl: queftion.
La plus grande des Pyramides fituée fous le vingt*
neuvième degré , cinquante minutes & quelques fé-
condes de latitude Nord, commence vers l'Equinoxe
du . rintemps à ne plus jetter de ombre à midi hors
de fo/i plan ; & on peut alors fe promener autour de
C€t immenfe monceau de pierres , qui s^élev e à plus
de cinq cents pieds, fans perdre le Soleil de vue.
Les Architeftes ont preiïenti cet effet , qui réfulte
r.éce{iaiTen.ent de la figure pyramidale & de la largeur
de la bafe; ce qui fait que l'ombre méridienne fe ré-
fléchit pendant la moitié de l'année fur la face fep-
.-t-entrionale , à. ne parvient point à terre, ou au plan
de l'Horizon. Si l'on vouloit faire un mauvais ca-
dran folaire, il feroit impoiTible d'en faire un plus
mauvais que celui de la grande Pyramide ; puifqu'on
ne fauroit trouver même par ce moyen le jour du
Solftice d'été: car alors l'ombre remonte tellement
qu'on a peine à l'appercevoir , lorfqu'on eft placé
au pied de la face feptentrionale.
Cependant le célèbre Chronologifle de Vignoles
a au que les Prêtres trouvoient les Equinoxes à l'ai-
de
(a) SoUn. Folyhift. Cap. XLIL
Am. Marcel Hift. Lib. XX IL fub fia Cafftodor,
Variarum. Lib, VIL
Comme Solin eft le premier qui paroît avoir re'panda
.cette erreur, nous citerons ici fes propres termes;
Pyramides turres funt in oEgypto fafti^iat<e uhra cellnudi-
nem omnem , qu£ fieri manu pojjtt ,itaque weti^uram unibrarwn
€grefjt£ , nuUas habem umbras.
Cela n'efl tout au plus vrai qu'à midi au jotu du iolùxQt
d «te f & enue k$ deux équino;içs,
^
fur les Egyptiens ©* les Chinois. 47
^e de leurs Pyramides; {à) ce qu'il n'eût jamais cru ,
s'il av(jit eu des plans exaifts de ces monuments,
& fur - tout de bonnes Cartes de l'Egypte telles que
celles dont nous nous fommes fer vis.
Il faut favoir que les Egyptiens n'avoient pas dé-
terminé le rapport qu'il doit y avoir entre la largeur
de la bafe à. la hauteur perpendiculaire d'une Py-
ramide quelconque: or, comme ils ont extrêmement
varié à cet égard , il eft clair qu'ils n'ont jamais pen-
fé à chercher par cette méthode les jours équinoxi-
aux, qu'ils trouvoient, fuivant Macrobe, par de
iîmples ftyles , & même , comme on l'a prétendu ,
par leurs horloges d'eau. Voici donc un fait dont
M. de Vignoles n'a pas eu la moindre connoiffan ce :
la Pyramide, que les Arabes nomment el Harem el
Kieier el Koubîi , a une bafe beaucoup plus large , eu
égard à fa hauteur , que la grande Pyramide de iVf^;?:-
phis ; ainfî il eft certain qu'elle a commencé & corn-
-mence encore longtemps avant l'autre à confumer fk
propre ombre à midi , & n'indique en aucune ma-
nière que ce foit les Equinoxes. On pourroit d'ail-
leurs demander comment s'y prenoient les Prêtres at-
tachés au Collège de Thebes, puifqu'on fait qu'il
îi'a jamais exifté de Pyramide dans laThébaïde,quoi-
qu'en dife Abulféda. Cependant ce Collège étoit le
plus
(a) De ANNIS ^GYPTIAC. in Mlfcell. Berê^,
linenj. Tom. IK.
C'eft par hazard que la grande Pyramide commence
vers l'Equinoxe à confumer Ion ombre à midi , puifqu'il
y en a d'autres qui commencent plutôt. Pour ce qui eft
de trouver par ce moyen les Soiftices, nous dirons que
la plus grande ombre méridienne de la Pyramide de
Cizeh 6c de toutes les autres indique le folftice d'hiver;
mais il eut été fort difficile de trouver celui d'été.
D'ailleurs il y a une très- grande pénombre qui eut ten-
du toutes ces obfexvations entièrement vicieufes.
48 Recherches Fhlhfcph'iqim
plus célèbre de; tous par fes connoi (Tances Aflrono-
miques , comme il étoi: auffi ie premier par Tépoque
de ù. fondation.
Ne prêtons donc pas aux Egyptiens des vues
qu'ils n'ont point eues: car s'ils avoienr eu de telles
vues , il faudroit avouer aufli que le fens - commun
leur a manqué; puifju'un limple ityle donne fur tou-
tes ces chofes des indications mille fois plus précifes
qu'une mafle qui s'obfcurcit elle-même.
Les Pyramides ont été , tout comme les Obélis-
ques , des monuments érigés en l'honneur de l'Etre
qui éclaire cet Univers; & voilà ce qui a déterminé
les Prêtres à les orienter. Il eût été très - aifé de
pratiquer dans la capacité de ces édifices un grand
nombre de falles fépulchrales pour y dépofer les corps
de toutes les perfonnes de la famille Royale ; & c'ed
ce qu'on n'a néanmoins pas fait: puifqu'on n'y a
découvert que deux appartements & une feule caifle,
que, malgré l'autorité de Strabon , beaucoup de Vo-
yageurs éclairés com-me M. Shaw , ne prennent pas
pour un Sarcophage où il y ait jamais eu un cadavre
humain; & en effet cela n'efl: pas même probable.
On a hazardé à l'occafion de cette cailTe mille con-
Jeiiures : cependant je ne connois point d'Ecrivain
qui ait deviné que ce pourroit être là ce qu'on nom-
moit parmi les Egyptiens le Tombeau d'Oftris , com-
me il y en avoit beaucoup dans leur pays ; & la fu-
perftition confiiîoit à faire tomber tout autour de
ces monuments les rayons du Soleil , de façon qu'M
n'y eût pas d'ombre fur la terre à midi pendant une
moitié de l'année tout au moins : car ce phénomène
duroit plus longtemps par rapport aux Pyramides
Méridionales à'Illahon & Hauara vers l'extrémité
de la plaine connue fous le nom de Cochome^ &que
je regarde comme les plus anciennes, puifqu'elles font
fans comparaifon plus endommagées que celles de
Mempbis , qu'on croit pouvoir fubfifîer encore pen-
dant cinq mirlle aas à en juger par la dégradation , qui
y
fur les Egypùetjs & les Chimis. 49
y eft arrivée depuis le fîécle d'H-érodote jafqu'à nos
jours* cet Hiftorien aflure que de Ton temps on y
voyoit beaucoup de figures & de caraderes fur les fa-
ces extérieures , qu'on n'y retrouve plus. C'eft fau-
t>e d'y avoir réfléchi, que M. Norden dit, dans fou
Voyage de Nubie, que ces édifices doivent avoir
été conrtruits avant l'invention des caractères Hiéro-
glyphiques , ce qui choque toutes les notions de
l'Hidoire. Et il feroit à fouhaiter que la plupart des
Voyageurs fiffent, avant leur départ ou tout au
Rîoins après leur retour , de meilleures études.
Une obligation réelle qu'on a aux Prêtres de l'an-
cienne Egypte, c'^fl; d'avoir orienté les Pyramides
avec beaucoup d'exactitude ; car par - là nous favons
que les pôles du Monde n'ont point changé : & in-
utilement chercheroit- on fur toute la furface de no»
tre globe quelqu'autre moyen pour s'en alTurer: il
n'en exifte nulle - part , & furtout point dans la Chal-
dée ; pays fur lequel on s'efl: formé des idées très-
faufles. S'il y avoit eu dans la Chaldée des con-
ftrudions aulTi folides que celles de l'Egypte, il en
refleroit des ruines prodigieufes : mais comme on y
8 bâti avec des briques & du bitume , toutes îes par-
ties les plus élevées ont dû fucceffivement s'écrou*
1er, & ce n'eft qu'à quelques pieds au-deflus des
fondements où l'humidité a confervé la force & la
ténacité du bitume, qu'on découvre encore quelques
reftes de maçonnerie , comme en un endroit qu'on
prend pour l'emplacement du Temple de Bélus;
mais ce font là àts chofes qui ne méritent point
qu'on en parle. D'ailleurs dans quel cabinet de
l'Europe a-t-on jamais pofféde des ftatues ou des
monuments Chaldalques? tandis que tous les cabinets
de l'Europe font plus ou moins fournis d'antiques
Egyptiens. 1 e place au nombre des plus fortes exa-
gérations de Ctéfias & de Diodore de Sicile, l'Obé-
lifque qu'ils atuibucût à Sémiramis, & que p€rfonne
Jme IL Ç Q'i^
jo Recherches PhUoJophiqiies
n'a jamais vu; (a) pendant que tout le monde con-
noit les Obélifques de l'Egypte , & il doit en avoir
exiilé plus de quatre -vingt de la première grandeur,
dont réreclion n'étoit pas une chofe aufli difficile
qu'on fe l'imagine, chez un peuple,, qui à force de
tranfporter de telles aiguilles , avoit acquis beaucoup
d'expérience. Fontana, qui mgnquoit d'expérience,
puifqu'il opéroit fur de tels blocs pour la première
fQ\s , y employa beaucoup plus de force qu'il n'en
avoit befoin ; car il attacha à l'Obélifque du Vatican
fix - cents hommes & cent - quarante chevaux : la réli-
Hance àts cables à. des cabeflans étant connue, on
a évalué que cette puiflance eût élevé l'aiguille,
quand même fon poids eût excédé de cinq- cents -
dix -mille livres fon poids réel, y comprife l'armu"
re. {h) Or les Egyptiens n'ayant pas aiTis ces monu-
ments ^.ir des bafes aufTi hautes que celles qu'on
leur a données fort mal à propos à Rome , ils ont
pu avec quatre- cents hommes & quatre -vingt che-
vaux lever quelque Obélifque que ce foit , en fap- "
pofant même qu'ils ne fe foient fervis que de cabe-
hans. Il ne faut point croire ce que difent quelques
Jouteurs, d'un Pharaon qui y employa vingt- raille
hommes , & fit attacher fon propre fils au fommet
de la pierre pour engager les ouvriers à être fur leurs
gardes , abiurdité qui ne mérite point qu'on la réfute.
Ce qu'il y a de bien plus important à favoir , c'elt
qu'on fe trompe généralement aujourd'hui au fujet
des Obélifques, qu'on dit avoir fervi en Egypte de
Gnomons. Il fuîTit d'examiner attentivement leur
pofition & leur forme ,pour s'appercevoir qu'on n'y
a jamais penfé: les Egyptiens élevoient toujours
deux
(^) lackfon prouve, àzn% (es Antiquités Chronologiques ,
fcue cet Ob-élifque n'a jamais txiûé à BdhyloîiQ,
(i>) E/iftoIa de Obelifco Kottue Js26,
fur les Egyptiens & les Chinois. 5 1
tieux de ces aiguilles Tune à côté de l'autre , à l'en-
trée des Temples ; & lorfqu'il y avoit trois grandes
portes , on y plaçoit jufqu'à fîx Obélifques. Tout
cela fe voit encore de nos jours dans les ruines du
Temple de Phylé, dans celui de Thebes & à l'en-
trée de ce qu'on prend pour le Tombeau d'Ofî-
mendué , mot viiiblement compofé de Mondes &
d'Ofnis.
Par-li on peut déjà s'appercevoir qu'il n'ed
point du tout quedion de Gnomons , qu'il feroit ab-
furde de pofer fî près les uns des autres que leur om-
bre fe confondît. D'ailleurs la partie fupérieure de
ces aiguilles, qu'on nomme le Fjramïdium ^ ne fau-
roit donner aucune indication précife, hormis qu'on
n'y ajoute un globe , comme Ton fît à Rome fous
Auguite & fous Confiance. Et voilà cependant ce
que les Egyptiens n'ont jamais fait, puifqu'aucua
Auteur de l'Antiquité n'en a parlé, & on voit par le»
tableaux tirés des ruines dC Herculaninn ^ & beaucoup
mieux encore par la Mofaïque de Palertrine, que
les Obélifques y font toujours repréfentés fans globe.
Aufïï n'a- 1- on pas trouvé dans la tête de ces mo-
numents la moindre excavation pour y inférer le Ily-
le ou la barre. Et quand un Romain nommé Maxi-
me, qui étoit Préfet de l'Egypte, voulut mettre un
globe fur fObéiifque d Alexandrie, il en fit tron-
quer le fommet ou la pointe; ce que les véritables
Egyptiens euffent envifapé comme un facriiege. Ain*
files membres de l'Académie des Infcriptions-de Pa-
ris étoient fort mal informés, lorsqu'ils firent leur
rapport à l'Académie des Sciences, qui vouloitêtre
inftruite exaftement fur l'antiquité des globes fup-
portés par les Obélifques. {a) Nous répétons en-
co-
{a) Mémoirej d€ VAcad, des Infcri}>ti(m* Tom, 112,
C a
5^ Recherches Pîûkfoph'iques
core une fois que ce n'a jamais été Tufage d^
Egyptiens.
Il eft manifefte qu'on a abu.fé d'un paOTage d'Ap-
pion le Grammairien c qui prétendoit que MolTe a-
voit placé àei hémiÇ'heres concaves fur de$ colon-
ïieg au lieu d'employer des Obélifques; mais il par-
îoit de ces chofes - là d'une manière qui prouve qu'il
ne favoit point ce qu'il voulolt dire ; & le Juif Jofe-
phe, encore plus mauvais raifonneur & plus ignorant
Fhyficien qu'Appion, le réfute par des arguments
pitoyables. Vitruve, Cléomede, Macrobe & Mar-
tien Capelle décrivent les horloges folaires , équinoxi-
aux, dont on fe fervoit en Egypte, & par le moyen
defquels Eratofthene mefura, ou vérifia la mefurç
de la Terre (a). Ces horloges étoient réellement des
hémifpheres concaves du milieu defquels s^élevoit un
flyle perpendiculaire ; mais le comble du ridicule fe-
roit de vouloir avec Appion, qu'on eût placé ces
cadrans fur des Obélifques ou de hautes colonnes ,
où il eût fallu en fuite monter avec des échelles pour
obferver la déclinai fon de l'ombre. Quoique les
Prêtres de l'Egypte employaient très-fouvent ces
înflruments , ils faifoient néanmoins plus de cas dç
leurs hydrofcopes ou des horloges d'eau ; & leur
eftime étoit fondée fur le befoin qu'ils en avoient
pendant la nuit pour les obfervations Aflronomiques::
tîon que j'aye jamais pu me perfuader que la pré-
cifîon de ces horloges ait été auffi grande qu'Orus
Apollon le donne à entendre, en difant qu'elles fe
vuidoient exadément en un jour équino^cial (^;.
li
(a) Vitruv. ArchiteSl. Lib. IX. Cap. 9 . . . . Cléomede
de Meteorolo^. ... Macroh. in Sera. Scip. Lib. I, Cap. 20.,,
Mayf. Capell. Ub. de Geometria
(b) Voyez le i^* Qap. ^u premier Livre dfj JSitre^yphh
pe/fCOruf.
fuT les Egyptiens Sf 1^^ Chinois. 53
Il ne nous a pas été poflible de voir ni des Sa-
bliers, ni des Clepfydres faites à la Chine; mais
fious favons fans en avoir vues , qu'elles ne repréfen-
tent point un finge qui urine , forme bizarre que les
Prêtres de rEg}^pte avoient jugé à propos de donner
à leurs horloges , d'ailleurs autrement graduées & di-
♦ifées que celles de la Chine. Car douze heures
Égyptiennes ne valent que fix heures Chinoîfcs (a).
Et cette différence eft plus eflentielle qu'on ne feroic
d'abord perte à le croire: enfin elle eft auffi effeniieU
}e que celle qui concerne la divillon des fignes du
Zodiaque chez ces deux peuples, qui n'ont prjtô-
que rien de commun que ce que le hazard a pu
produire
Ce n'ei^ point ici le lieu de dire ce qu'il faut rai-
fonnablement penfer des Inferiptions gravées fur quel-
ques Obélifques : on fait que le P. Kircher a fait
tous fes efforts pour perfaader qu'elles ne renferment
point des faits hiftoriques, ou la narration de quel-
que événement. Mais le P. Kircher a ignoré que
ces înfaiptions font des chofes très- indifférentes par
lapport à ce qui devoit conftituer un Obélifque pro-
prement dit; pmfqu'on en connoît jufqu'à trois de
la première grandeur, qui étoient purs, c'eft-à-dire
fans aucune apparence de caraâeres fur les quatre fe-
ces. Cependant nous favons indubitablement qu'un
de ces Obélifques purs a été dreiïé pendant plu lieurs
fiécles devant le Temple du Soleil ; £kns qu'on pui^-
fc accufer les Prêtres à. les Sculpteurs d'avoir été
trop ignorants pour y graver des caraderes Hiérogly-
phiques, comme H'ardouin l'infinue ii ridiculement
au fujet d'une de ces aiguilles muettes, & taiilée
par ordre du Pharaon Neclanebe (h), Cora-
(j) Voyez Bayer de HORIS SINICIS, & Ulug « Beig
de EPOCHIS CELEBR.
(b) In Flin. Lib- îG. Cap. XIF,
C3.
54 ■ 'Recherches Philo/ophiques
Comme un Arabe nommé Abenephi , & beau-
coup d'autres Ecrivains , qui rl'étoient point Ara-
bes, ont confondu les Obélifques avec les préten-
dues Colonnes Hermétiques, il convient de faire
ceiier la confuilon , <& de fixer les idées à. les ter-
Kies : {a) car enfin , ces chofes n'avoient aucun rap-
port entr'elles.
Manéthon , pour compofer THifloire de l'Egypte ,
avoit confulté les Stèles cP Hermès drefTés dans les
Syringes ou les allées fouterraines ; {b) mais on ne
trouve nulle part qu'il ait confulté les Infcrlptior.s
gravées fur les Obélifques. Il ne fau-t d'ailleurs pas
prendre en un fens rigoureux ce mot de Stèles ou de
Colonnes Hermétiques : c'étoient tout au plus des
Cippes , & plus fouvent encore des tables de pier-
re, ce que les Alcbymifles Arabes ont bien fu , en
nommant la place d'Émeraude , dont nous avons par-
lé dans la feclion précédente Ja Table Smaragdine,
comme on dit les Tables du Décalogue.
Les Ecrivains de l'Antiquité , à. Manéthon lut-
îTiême , nous apprennent que les Stèles Herm.étiques.
étoient renfermés dans la partie la plus fecrette des
Temples, à^^nsVAdytum, à. même au fond des ca-
veaux où les Prêtres fe retiroient pour étudier, (c)^
Par -là on voit qu'ils diiTéroient infiiâment des-
Obélifques , expofés aux yeux de tout le monde à
l'entrée des principaux édifices publics; & fur des
monuments ainfi expofés , & fignificatifs par leur fi.-
gure , les Infcriptions n'étoient point eiléntieiles ;
tandis que les Infcriptions ftules conllituoient les
Ste'/ey liermétiques.
JM. Jabionski, dont l'autorité fera à jamais d'un
grand
(a) Menephi apnd Kirch, in Obelifco Famplileo fa^. ^l
(b) Syticel in Cbron. fa^. 40.
{s.} À^otdesmat. Lib, k, vtrf. z dS 5 Edit. Cioaoviu
fier les Egyptiens £^ les Cfûnois. 5 S
grand poids dans toutes ces Matières , a prouvé par
crinvincibles arguments , que le IVio/Zi, \e Mercure
Trhnégïfîe , V Hermès ^^o.^ Égyptiens , ett un pur Tpe:-
tre Mythologique; c'eft-àdire un perfonnage qui n'a
jamais exiflé. {a) Cependant la diilinction ,qu il fait
entre l'ancien Hermès & le nouveau , n'eit pas encore
telle qu'elle devroit l'être. Tout le temps pendant
lequel les Prêtres ne gravèrent leurs Hiéroglyphes que
fur des pierres , eil: le temps du premier tîermèst
les fiécles poftérieurs, pendant lesquels ils fefervirent
de livres compofés de feuilles de papyrus, car ib
n'ûfcient toucher dts livres de parchemin , appartien-
nent au fécond Hermès; ces hornm<^-là parloient
toiî jours aliégoriquemen-. , & ils ont trompé tous nos
Clironologiftes modernes. C'eft avec un plaifir mê-
lé de compafllon, qu'on Ut les difputes élevées entre
ces prétendu.* calculateurs fur !e ten.ps oîi vivoit
Hermès : c'ell comme il Ton difputoir fur le temps
où vivoit la Fée Morgane.
On peut croire que Pline s'efl trompé , lorsqu'M
£ prétendu que le premier de tous les ObéUsques,
que les Egyptiens aienf dreffé , eil celui qu'on voyoit
à Héliopolis; c'eft-à-dire à plus de cent& foixante
lieues de l'endroit où on l'avolt taillé. Il a embrafie
ctftte erreur , parce que les Grecs ont auffi quelque-
fois employé ce terme à' Héliopolis pour déiigner la
ville de Thebes,- où il paroît qu'on a érigé les pre-
miers Obélisques devant les portes du Temple de
Jupiter Ammon, qu'on n'avoit pas négligé d'orner,
afin de donner dulufa-e à l'ancienne Capitale de l'E-
gypte , dont quelques Géographes modernes ont vou-
lu fixer rétendu'e fur des indications peu certaines.
Mais M. d'Anville, qui a porté le circuit de Thebes
à neuf lieues , femble avoir outre -palTé toutes les
tor-
(<?> Pamheon c/E^y^. Lib V. Cap f
C 4
56 Recherchs Philofophique^
bornes, & même celles de la probabiiité. Lesjefuite^^
qu'on fait avoir exagéré groffiérement tout ce qui con-
cerne la Chine, ne font l'enceinte de Pékin que de
Ixx lieues, qui fe réduiroient à moins de deux ,fi les
maifons de Pékin étoient de trois étages: mais comme
ce ne font que de chétifs rez- de- chauffée, ils occa-
pent beaucoup plus de terrain que les villes réguîié-
lement bâties en Europe. Cependant on peut en
moins de quatre heures faire commodément à cheval
le tour de cette efpece de Camp Chinois , que le feu
pourroît confumer en un jour , fans qu'il en rcflàt Is
moindre veftige ; tandis que le Père Bofcowich foup-
V'onne qu'après là deftru(?lion de Conftantinople , il
reliera au moins quelques ruines de (q$ Mosquéçs à.
de ks Befefteins. (a)
Les maifons de Thebes étoient, au rapport de
Diodore , de quatre à cinq étages; Ôt ii avec cela on
portoit fon circuit à neuf lieues, il en réfulteroit le
plus prodigieux amas d'habitations qu'on eût jamais
\'U fur la Terre, fans même excepter Babylone, où
beaucoup de maifons ne paroiffenl avoir été que des
fez-de-chauflee. ]1 faut difiingucr la véritable en-
ceinte de Thebes, d'avec les habitations éparpillées
en longueur fur les deux bords du Nil , & tout le
merveilleux difparoîtra: Dydime, qui doit avoir eu
connoiflance d'une mefure prifê à la rigueur,, n'éva-
Jue la fuperficie de Thebes qu'à trois mille fepc
cents arures , & je Hiis certain que c'efl: plutôt accor-
der trop , que trop peu : de forte que nous trouvons
ki une ville fans comparaifon plus petite que Paris.
La manière, dont les Anciens ont varié en fe con-
tredifant les uns les autres , prouve qu'ils n'étolent
point d'accord fiir le terme où Thebes commençoit
&
(a) Journal d'un Voyage de Conjiamimpls en Poh^fis
fur les Egyptiens %^ les C/ihwis. 57
<& fur le terme où die finifToIt; mais proprement
parlant , toutes les habitations, qui fetrouvoient fur
la riveLibyque n'appartenoieiit point à la ville, {a)
Quant à Memphis , on fait Ton enceinte de trol«
lieues , & il ne faut pas douter qu'on n'y ait compris
de grands étangs abfolument comblés de nos jours ,
un parc ou une quantité de bosquets d'Acacia , de Pal*
iniers , de Sycomores ; à. enfuite tout le Palais royal
des Pharaons , qu'on fait avoir été étendu en longueur
d'une extrémité de la ville à l'autre, parce que c'étoit
probablement un amas de différents logements où ,U
y avoit des écuries , un ferrail à. de* chapelles. Au-
refîe, Memphis ne s'aggrandit & ne fe peupla qu'à.-
mefure que Thebes devint déferte; car il ne faut-
point croire que ces deux villes aient été^très - ilorîf*
fantes à la fois , ce que la population de l'Egypte ne-'
permettoit points & û on lit , dans l'Ouvrage de M*-
aOrigny, que vingt mille villes ont pu y exifler
iâns faire aucun tort aux terres laboiirables ,(b) noua
dirons que de telles aQértions font des rêves-, qui
reflemblent à ceux que ce même homme a eus fur
1-isle Eléphantine, dont l'étendue lui paroiiîbit étre-
prodigieufe; & nous avons -déjà eu foin d'avertir
que cette isle n'eit qu'un point de terre dans le-
L'aggrandiflepent de Ptolémaïs & d'Alexandrigr
fit tomber IVlemphis. à fon tour , à. la même révo-
lution"
(j) Il n'y a pas deux Auteurs anciens qui^'accoident'
fir la grande-.u de Thebes; & on ne fauroit combiner la'
lîicfure, indique'e par Dydime , ni avec celle de Caton-
cire par Etienne de Byzauce , ni avec celle de DJodore „-
«ri avec celle de Strabon , ni avec celle d'Euftathe , qui
font tous en contradiftion les uns avec les autres.
On doit auffi avoir beaucoup exage'ré la giandçiiS'
é'^A'variSf fituée dans la Bafle . Egypte.
53" Kesherches Pfulojophïqueî
liition arriva lorsqu'on bâtit le Caire , fur lequeî les
voyageurs modernes fe font autant trompés , que les
anciens fetroivipoient touchant la prétendue grandeur
de Thebcs. On peut être certain que l'enceinte du
Caire n'ed: pas à beaucoup près de trois lieues de
2500 toifes chacune.
On tachera de tenir un milieu entre la trop gran-
de élévation que Diodore donne aux nigilbns deTan-
cienne Egypte «5c l'état où les réduit M. Pococke ,qui
prétend que ce n'étoient que des tentes. Suivant cette
bizarre idée toute une ville Egyptienne n'eût confifté .
qu'en un Temple, & en une aiiemblée de gens qui;
campoient autour de ce Temple. Mais M. i'occcke
efl le feu! qui ait jamais imaginé de faire camper les-
Egyptiens, fanss'appercevoir qu'ils avoient pour ce
i;enre de vie une horrible av^erilon ; .au point qu'ils,
re permirent pas n;ênîe aux Juifs de camper en Egyp-
te, à, il feroit à fouhaiter que les Turcs eu (Tent ob-
fen/é la même conduite à l'égard des Arabes Bédouins,,
auxquels ils ont permis de vivre fous des tentes; ce.
cjji a entrai, é la ruïne de différentes Provinces* C'eft
sne maxime qu'il ne faut jamais perm^ettre dans-
quelque pays que ce foit, que de& familles entières
entreprennent de camper.
S'il convient de mettre, comme nous l'avons dit,-
des bornes à la trop vafte étendue 4e Thebes, il eit
également néceffaire de fe défabufer fur le nombre^
cQs Temples de l'ancienne Egypte , qui n'a point été
2uf£ grand que quelques A-uteurs l'ont dit , avant
qu'on en eat exadement reconnu les ruines. L'opi--
riion la plus générale eft que le tronc d'un Palmier
s fervi de modèle aux colonnes de tous ces édifices r.
/nais 11 cela éroit vrai , ces colon nés fereffembleroient
plui^ ou moins entr'elles , tandis qu'il n'y a rien dé-
plus varié. C'eft ce qu'on obferve auffi par rapport,
aux chapiteaux î ceux, qui repréfentent une cloche-
rcnverfée, ont été adoptés dans f ordre Corinthien,.
& oa noiïUïiê encore aujourd'hui le çorps^du chapiteau:
fur les Egyptiens ^ les Cïùnots* 5*9
Corinthien Campane. Ainfi i'avanture du panier trou-
vé par Calliniaque, & autour duquel étoit crû de
î'Achantc, eft une fable puérile, inventée par les
Grecs .qui ont voulu nûus-perruader qu'ils n'avoient
îien emprunté de l'Egypte; tandis que Ton voit mani-
fedement le contraire. Y.q.^ Grecs ant encore voulu
nous faire accroire que les Triglyphes employés dans
le Dorique, repréfentent les extrémités des poutres,
qui repofent fur l'architrave; ce qui n'efr point vrai
à beaucoup près, ht^ triglyphes font de purs orne-
ments de caprice, imagines par les Sculpteurs ou
îes Architectes de l'Egypte , qui ne bâtlifoient ja-
mais'en bois, h. les Grecs n'ont ajouté à ces orne-
ments que les Gouttes , qui n'y étoient pas fort né-
celfaires. Ce qu'il y a de finguiier /c*ell qu'on n'a
point retrouvé jusqu'à prêtent, dans les ruines de
l'Egypte , dts colonnes dont les vertèbres foienr
alternativement de m.arbre b'anc & de marbre noirr
cependant on affure que les Egyptiens eiliaioient beau-
coup cette bigarrure , qui a dû produire un mauvais
effet; mais fouvenons-nous toujours que les yeux des
Orientaux ne font point faits comme les noires.
Je n'ai découvert dans les Auteurs qu'une feu΀'
confiruclion où l'on eut eifectivemient pris le tronc-
du Palmier pour modèle àts colonnes, afin de fatis-
faire le goût do Pharaon Amalh^^ qui fit travailler
d'une manière prodigieufe dans la ville de Sais, Ec-
cela quelques années avant la chute de la Monarchie
Egyptienne; d'oii l'on peut juger que la paffion de
bètir ne fe ralentit jamais dans cette contrée, 011 la
chaleur & la fertilité portent naturellement les hom--
mes à la pareffe. Ajifiote a bien foupçonné que le*-
Prêtres ne vouîoient point que le peuple reftât of-
iîf: (i7)mais indépendamment de tous les autres mo»-
tifs
Ca) JriJÎGt, iit' R E P U B L I C. Lia. V. Cap. »,
e 6
6o RecfîercFies Phihfopliiques
tifs purement politiques ,. les Prêtres paroilTent avc'^r'
été perfuadés que Tadion & le mouvement étoieat
très propres à entretenir ià fanté d'un peuple fujet
à la lèpre; <5c pour empêcher les corvées de devenir
infùpportables, ils avoient inftitué beaucoup de jours
de fête ou de repos. Sous un climat auffi ardent que
le leur, ce tempérament n'étoit point m.auvals; mais
il ne vaudroit rien dans nos climats froids , où les
forces s'épuifent beaucoup moins en un temps
égal. S'il eft vrai que tous les Collèges de l'Egyp-
te aient témoigné du mécontentement au fujet
de la conduite du Roi Cheops , qq n'eft (ïïrement
point parce qu'il faifoit travailler à une Pyramide,
îBais parce qu'il faifoit travailler pendant les jours de
ï?te ; quoique le récit d'Hérodote à cet égard foit
une pure fiâion, qui choque toutes les idées que-
îicj? avons du Gouvernement de PEgypte, bien
ïnoins defpotique que lea Ecrivains modernes le pré-
tendent. Ï1 efï ridicule lurtout de leur entendre
dire que dans un pays de liberté comme l'Angleterre ,
on ne s'aviferoit pas d'élever des Pyramides. TandiS
qu'on a calculé qu'en Angleterre la culture des cam-
pagnes exige neuf fois plus dé travail qu'en Egypte';
& fi les-Anglpis voulôient donner une lifte exaâe de
tous ceux qui périment en mer pendant le cours d'une
année , foit par les naufrages , fôit par d'autres aeci-
dénts , on verroit que leur Marine abforbe piùs d'hom-
mes dans le cours d'un an que la conftrudion de tou-
tes les Pyramides n'en a pu abforber en un long laps
dé fiecles. Il ne faut' donc pas comparer en tr' elles des
chofes, qui ne font nullement comparables: corryne
l'Agriculture n'occupolt point affez les Egyptiens ,ât
eomîTie la Marire ôt le Commerce extérieur ne les
©ccupoient pas du tout, il falloitleï appliquer à d'au-
tres travaux. Quand on réfléchit à l'état floriffant de
leur pays fous les Pharaons . & à l'état miférable &:
malheureux où il fut réduit fous les Empereurs Chré-
tieiig tkpuis Coflftîintîû ^ ^ enTuiCe. fouf k$ Turcs ,
fur les Egyptiens & i^^ 'Cblncis. 6'ï
îdors on fe perfuade aifément que Pancienne forine
du Gouvernement n'étoit pas aulfi mauvaife que de
petits efprits le difent.
On a fans doute beaucoup exagéré un événement
qui , s'il étoit arrivé comme onle décric , eût encore
été un événement très • imprévu. On veut que le
Pharaon JVecco , en faifant creufer un folTé de com-
munication entre le Nil & le Golfe Arabique , perdît
cent & vingt mille hommes. D'abord il n'eft point
croyable que cent & vingt mille hommes aient pu
périr en travaillant à un folTé, que Ptolémée Phila-
delphe fît faire dans un autre endroit, fans qu'il lui
€n ait coûté un ouvrier.
Voici ce qui a pu donner' lieu à tous, ces bruits
populaires.
Les Prêtres de l'Egypte déîapprouvoient Haut©-
ment le projet de fùre communiquer la Mer Rouge
avec le Nil: ils avoient même publié un oracle pour
détourner le Pharaon Necco de fon entreprife ; car
ayant une cannoiûTance bien exafte du local , ils fa-
voient d'avance qu'un telfoflTé ne ferviroit jamais
à rien. Or, voilà ce que l'événement a prouvé.;
puisque Ptolémée ne put réufTir à établir un Port
pour le Commerce des Indes & delaCoted'Afriqua,
dans l'endroit où fon Canal fe déchar geoit dans le
Golfe Arabique. Il fallut établir ce Port beaucoup
plus au Sud; ce qui rendit tous les travaux faits fur
l'Ifthme de Suez inutiles: car qu'il me foit permis dé
dire que Strabon doit s'être bien trompé , s'il a cra
qu'on pouvoit naviguer fur ce foffé avec de gros va is-
feaux très -chargés ; puisque Gléopatre n'y put même
faire pafler de petites galères , en un inftant de crife
oii ilVagiiïbitde fa vie à de fon Empire-
On avoit fait accroire dé nos jours aux Turcs.,,
que s'ils vouloient s'enrichir prodigieufement & tout'
à -coup , il n'y avoit qu'à r' ouvrir l'ancienne commu-
ûicatioa entre le Nil a lePortdcvSV^^. Mais l'hom-
C r me^
ê:^ Recherches Phïïofophiquef
me , que la Porte envoya far les lieux pour y exa-
îniner ies chofes , déconfeilla cet abfurde projet au
Sultan. En effet, fi un Prince tel que PtoIemee,qui
avoit entre Tes ir.ains une branche du Commerce des
Indes, ne put tirer aucun avantage fenfible de ce Ca-
nal , qu'en feroient les Turcs , qui n'ont que douze
©u tœize mauvais vaiilèaux, qui ne fortent jamais du
Golfe Arabique; à. qui viennent; chercher les mar^
ehandifes éts Indes a Giddab , où les Européens en
apportent annueiement pour quinze ou feize millions^
de livres ? Quand on compte ce que les Turcs per-
dent par les naufrages en retournant de Giduih è
€uez^ alors on voit qu'ils feroient mieux d'aller dé-
barquer leurs cargaifoîis à Bérénice ; <5c de prendre
enfuite le chemin de terre, comme on le faifoit fous
îes Ptolémées. Mais il y a acluellement dans la Thé-
baïde deux tribus de voleurs ou d'Arabes Bédouins,
connus fous le nom de Bem-WaJJel à. à' Ârû[:dé ,
qui rançonneroicnt vraifemblablement les Caravanes^
Comme ies Turcs ont très - mal gouverné les pays
^ui leur font fournis, ils méritent qu'on les voie
comme ils ont Volé à cpprimé les autres.
Quant au fameux Lac Mens , on ne peut juger
4e fa véritable iituation qu'en jettant un-^éïîup d'œil
fur la Carte, qui accompsgne ces Recherches; & où
©n le verra placé au Nord de la ville des Crocodiles ,
©u de ce qu'on nomme aujourd'hui la Province de
'Se ni m.
Le Père Sicard efl tombé dans une erreur fort
grave, lorsqu'il a reculé le Méris trop au Sud , en le
convcrtiifant en un long Canal, parallèle au lit du
]Nil, & dont nous avons également indiqué la trace,
C'eft avec furprife qu'on a vu M. d'Anvilie adopter
cet arrangement inconnu à des Géographes tels que
Strabon & Ptolémee,& inconnu encore à d^s Hifto--
riens tels qu'Hérodote & Diodore, qui dit polîtive-
aient que k Méris étoit à peu de diltance de la ville
des
fur Tes Egyptiens ^ les Chinois, 65
de* Crocodiles , Qd) & ce paffage qui contribue à er.
fixer ja iltuation , doic avoir échappé ù. M. d'An-
ville, {b^
D'un autre coté , les habitans^ du pays aflurerent à
Hérodote que ce Lac communiquuic avec la Syrte
d'Afrique par un conduit fouterrain , dirigé vers
rOccident, & qui patloit derrière la montagne de
Memphis. Or il n'y a pas d'autre grand dépôt d'eau
en Egypte , qui eût pu avoir un conduit , qu'on fup-
Î)oroit pafler derrière la montagne de Memphis , que
e lac qu'on connoit aujourd'hui au Nord de la pro-
vince de Feinm. Et <?n peut être certain que c'eft-
là le véritable Méris , comme Strabon & Ptolémée
n'en ont point douté un inltsnt. Ainii il y a une
feulfe indication dans la Carte de l'Egypte de M»
d'Anville; & cette erreur fe trouve reproduite dans
fa grande Carte d' Afie ; parce qu'il a accordé trop-
de confiance aux Mémoires du f ère Sicard , qu'une
irort prématurée avoit empêché de lire les Auteurs
anciens avec alTez d'attention. Il faut obferver que
c'eil par une fuite de ces combinaifons mal liées en-
tre elles, qu'on voit aufîi paroître dans la Carte de
M. d'Anville deux Labyrinthes en Egypte , quoi-
que toute l'Antiquité n'en ait connu qu'un feul; &
c'eft vraiment ici qu'il ne falloit pas multiplier les
êtres fans néceïTité.
Le Lac Méris a de nos jours onze lieues & de*»
Biie de long , & troi^ lieues dans fa plus grande lar-
geur;
(.1) nmioth, Lib. IL
\b) Ce Géographe veut prouver y dans {es Mémoires'
[tir l'Egypte ancienne & moderne fa^. 15 J , qu'He'rodote &
Diodore , en parlant du lac Meris , ont pris la mefure de
furface pour la mefure de circuit: mais c'e.^-\z une
erreur ou un enfant de dix ans ne tomberoit pas. Les
Grecs n'étoicnt point fi. imbéciles ; naais ils éteicût
É'f Kecherclies PJûloJophîqUes
geur; ce qui forme un efpace a (Tez étendu pour qrie'
£€ux, qui ne le mefurent qu'à l'œil, puifTentfe trom-
per confidérablement , félon la polition où ils fe
trouvent. Quand on le regarde d'Oient en Occi-
dent, il paroit plus grand qu'il ne l'cft: quand on le
regarde du Sud au Nord , il paraît plus petit qu'il ne
l'ell. Comme aucun Natiyaiiile n'a eu occalion de
l'obferver, on ne 5ut point s'il s'eil formé par les
eaux du Nil , qui s'y déchargent , ou ii c'eft un ves-
tige de la Mer Méditerranée , comme l'a cru le Géo-
graphe Strabon , qui peut avoir raifon en un certain
fens: car je foupçonne que les Egyptiens ont creu-
fé dans cet endroit pour deflécher la Province de
Feitim ou le Noms Arilnoïte, qui paroît avoir été
anciennement un marais tout comme le Df/.'^. Qu£nd
ils eurent mis ce €anton à fec, on y fit venir de l'eau
douce, en ouvrant un Canal qui femble avoir eu fept
rameaux ou fept embouchures , par lefquelles il fedé-
chargeoit dans le lac M^'rLr , comme le Nil dans -la
Méditerranée (,^2).
Après ces éclaircifTements-, on conçoit que les
Egyptiens ont pu foutenir que ce lac même étoit
un ouvrage de leurs mains , ou un effet de leur
induîlrie. Et en faveur d'un travail fi- utile on
ieur pardonne la fuperflition touchant le rapport qui
devoit exifter entre le nombre dts embouchures ÔL
îe nombre des Planètes.
Quant' au conduit fcuterrairr, par lequel Hérodo-
te dit que le Meris communiquait avec la Syrte,
nous n'en avons aucune connoilfance : mais comme
ce Grec n'entendoit pas la langue Egyptienne- &
que les. interprètes lui expiiquoien: peut - être- mal
les
(a) Des fept embouchures que doit avoir eu le Canal
qui fe décharge dans le lac Méris y ii y en a encore
fix- qu'on remarque diftinftement quand .le Nil fc
«k'boide^Sc quand oa ouvie les digues*^
fur ïes Egyptiens & les QimJs. 65
Us chofes, il fe peut qu'il eft queHion d'une tra-
ce connue fous le Eom de Fleuve fans tau ^ & que
quelques Voyageurs ne regardent pas comme un
ouvrage fait de main d'hommes»
Ce que les Cartes Françoifes nomment le Bathen ,
& les Cartes Allemandes le Gara , eft le veflige d'un
grand canal ou d'un ancien lit du Nil; & c'eft
cette lagune qui a induit le Père Sicard en er-
reur.
Les Architectes de l'Egypte étoient infiniment
plus habiles lorfqu'il s'agiifoit de conduire les eaux-
& de creufer àts foffés Tque quand il falloit élever
un bàtimement fuperbe & régulier. Le grand Tem-
ple d' HeliûpoJis ^ où l'on n'avoit épargne ni le tra-
vail , ni la dépenfe , n'étolt néanmoins qu'une fa-
brique vraiment barbare, fans goût & fans élégance,
comme Strabon le dit de la manière la plus pofîtive.
11 en cft de l' Architeélure comme de la Peinture , de
la Statuaire & de la Muiîque: jamais les Orientaux
n'ont pu, malgré leurs efforts, porter cet Art au
dernier degré d^ k perfeflion-; parce que leur es-
prit ed: trop déréglé , ou ce qui efl la même cho-
fe, trop ennemi dtts règles.
On fait que le Comte de Caylus a mis en fait que
les Architectes de l'Egypte ignoroient la pratique de
conftruire des voûtes; ce que M. Goguet a voulu
démontrer jufqu'a l'évidence en- fa i fa nt graver tout
exprès les eflampes qu'on peut voir dans fcn livre
fjr l'origine dQs Sciences & des Arts. Mais Corneil-
le de Bruyn- , qui à la faveur de quelques flam-
beaux, étoit parvenu à defiiner une vue de lobfcure
galerie de la grande Pyramide , a prétendu que cet-
te galerie étoit voûtée («)► Pline en dit tout au-
tant
(j) Reizendoor kleitt Âfta. Fol. 19?. Ce voyag^eur appelle
Je haut de cette galerie ^e.velfy terme dont il ne fc
feroit j.imais fervi , s'il n'eût ete' perfuide que. c'étaic
Ui)3 vodic.
56 Kecherches PhUofophiques
tant de quelques appartements inférieurs du Labjr-
ïinthe: M. Thévenot en dit encore tout autant de
quelques caves à Momies. Et enfin M- Pococlic à
découvert un arc Egyptien dans ia Province de Fm/w.
Ainii M. Goguet & le Comte de Caylus ne parois-
ient point avoir bien examiné toutes ces chofes. II
fe peut que la dilîiculte de fe procurer le bois né*
ceffaire pour les éctiaiîaudages à, les ceintrcs a em-
pêché les Archice-'^es de l'Egypte de voûter les
grands Temples , ou bien cette manière de bâtir ne
leur a pas paru allez folide fuivant leurs idées d'in-
deflrudibilité. La difette du bois eft, comme on
fait, extrêm.e dans cette contrée: or, en couchant
éts pierres plattes fur \q^ têtes des colonnes, ils
n'avoientbefoinqae de quelques échaffauds : mais s'ila
avoient voulu voûter ce prodigieux Temple de The*
bes, ilsauroient eu befoin d'une forêt.
. hçs Egyptiens paroilîent être le premier de tous
Iss peuples, qui ait cru qu'on pouvoit fortifier un
pays comme on fortifie des citadelles : car il faut
regarder le grand rempart de l'Egypte comme beau-
coup plus ancien que le rempart de la MédiCy
dont nous indiquerons la pofltion dans i'inilanî;.
Séfoftris , dont on a fait fi mal à propos un Con-
quérant , tâcha de mettre un peu Ton Royaume en
état de défenfe en élevant une muraille, qui alîoic
par une ligne oblique depuis la ville du Soleil iltuéè
hors du bel'a , jusqu'à Pélufe , par un trajet de '
quinze cents ftades de la petite mefare ,d qui étant
év^alués comme ils doivent Têtre, font précifément
trente lieues de 2500 toifes chacune. Ce prétendu
Héros vouloit principalement en^pêcher les 1-alleuri "
de l'Arabie de rentrer en Egypte, d où on les avoit
chafàcs ; parce que leurs excès y étoient parvenus à
un degré infoutenable; & ce qu'il y a de fingulier-,
c'-cfl que les Arabes bédouins, qui campent aujour-
d'hui infolemment fur les ruines d'Alexandrie , ont
confervé puïxiii eux la tradition de cette longue mu-
fur les Egyptiens & les Chinois. 67
raille , laquelle renfermoit tous les défauts imaginables :
car elle aboutiflbic, comme on vient de le dire, à
Pélufe. KO) Ainfi il ne s'agiiToit que de s'emparer de
cette ville pour rendre inutiles tous les travaux de
Séfoftris, qu'on laifibit à fa gauche; & on remou-
toit enfuite le Nil fans obilacle, comme le fit Cam-
h'^it , & comme le fît encore Alexandre.
Ce grand mur de l'Egypte a difparu fans qu'on
fâche comment ; mais il y a de l'apparence qu'on le
rafa lors de la conquête ûtz Perfans; car il n'exifloit
déjà plus fous Artaxerxe Mné7non , c'efl - à - dire en
un tem.ps où les Egyptiens , foutenus par les troupes
auxiliaires de Lacédciuone & d'Athènes , firent un
dernier effort pour brifer leurs chaînes, qu'ils ne bri»
ferent point. Alors le Pharaon Neâ;anebe retrancha
de nouveau par des murailles tout le bord du Nil le
long du bras Péluiîaque; & Chabrias, qui comman*
doit fous lui les Grecs , couvrit .une féconde fois les
avenues de Pelufe d'un boulevard qu'on nommoit le
Charax Chabriœ, {h) Mais il ne refte non plus de
veftige de ces ouvrages que de ceux de Séfoftris: on
ne les retrouve que dans l'inifloire & dans la Carte
qu'on a dreûéc , afin d'en donner au Leéleur une
notion précife.
M. de Maillet prétend qu'on découvre dans l'Hep*
tanomide quelques pans d'un autre rempart conftruit
par \t^ Egyptiens, & qui doit avoir eu plus de vingt-
quatre
{a) Diodor. Eibl. Lib. I. Ca^. Ç7- Il eût été plus court
pour bien fermer l'Egypte, de bâtir une muraille depuis
Pc'.ufe jusqu'à la ville des Héros; & j'avoîs d'abord cru
que ie texte de Diodore avoit été altéré, & q'-i'il falloit
y lire HffoCjvTToA/c au lieu d'H'Aicvvo^^tç , mais d'autres
eonfidérations ne permertent point d'adopter cette leçon.
(^) Cor» Netos in vit. Ci.abria^ . , 4 , . Strabo Geo^rnp'^'^
Lié. 17.
6S Recherches PhiïofopFîques
c^uatre pieds d'épaifleur ; («) mais l'exift^nce en a
été inconnue à tous les auteurs de l'Antiquité, à,
die me paroît trè^ - fufpefte ; à moins qu'on n'ait
voulu couvrir par ce retranchement ce cju'on nomme
aujourd'hui la plaine de VAraba , & où il peut réel-
lement y avoir eu des terres cultivées dans l'efpace
qu'on a ponclué fur la Carte aux environs à^Alaba*
Jîrûtipolis ; & où l'on voir auffi une gorge entre des
jnontagnes, qu'il importoit peut-être de boucher.
CoMime on a foutenu que cette idée de fermer fon
pays par des murailles, met une grande conformité
entre les Egyptiens & les Chinois , il faut démon-
trer ici que cette idée eft venue à toutes les ancien-
nes nations policées, qui ont eu dans leur voiiînage
des Barbares ou des Nomades , qui ne cultivant pas
la terre , font le fléau de tous ceux qui la cultivent.
Car la vie pafiorale, que des Hifloriens, qui n'é-
tpient point Philofophes, ont cru être le véritable
état de l'innocence, excite tellement au brigandage,
u'il n'y a presque pas de dif érence entre le terme
e Nomade & le terme de Voleur; parce que dans
cette vie paltorale le droit des gens pèche fmguiié-
rement.
Un grand tttuf aftez bien imaginé, fî l'on n'en
confïdere que la pofîtion, eft celui qui fermoit la
■vallée entre le Liban & l'Anti - Liban pour arrêter
les Arabes Scénites. Cet ouvrage avoit été prodigieu-
fcment fortifié, m^is il n'^exilloit déjà plus au temps
de Pline, qui en parle comme d'un monument dont
on confervoit feulement la mémoire ; mais on peut
en voir une defcription plus détaillée dans Diodore
de Sicile. (/>).
On fera furpris que des Juifs ayent auflî entrepris
de bâtir une muraille longue de cent & cinquante
3
^a) Dejcription ck i'E^pte pag, 121.
(A Flm, Lia. V, Ca/. zq i>/W*r,
LikXlT.Cap. 2Zi
fnr Us Egyptiens & les Chinois. 69
ftades , & déployée depuis la ville de j^oppé jusqu'à la
ville à'Antipatris: {a) ce rempart fut, comme tous
les autres, d'abord renverfé, & lesjuifi, qui pré-
tendoieat le défendre contre Antiochus , s'y laifle-»
rent battre de la manière la plus infâme.
En atlant de Joppé toujours le lon^ d^s Côtea
de la Méditerranée, on rencontroît le grand Mur
qui environnoit toute la Province de Pamphylie &
une partie de la Pifidie. Des Voyageurs faifant,
vers la -fin du dix-feptiéme fiecle , le trajet d'An-
thalie à Smyrne , découvrirent les débris de cet
immenfe boulevard , {b) dont aucun Auteur ancien
n'a parlé ; tellement qu'on ne fait ni par qui , ni
quand il a été conilruit ; mais il n'y a pas de doute
qu'il n'ait été deftiné à défendre la Pamphylie con-
tre les habitants de l'ifaurie , qu'il a toujours étédifîi-
eile d'accoutumer .au repos: leurs montagnes étoient
fort arides; & ils les cultivoîent mal, aimant mieux
entreprendre des courfes partout où il y avoit quel-
que efpoir de pouvoir piller. Onvjes appelloit le«
voleurs par excellence; parce qu'ils faifoicnt encore
mieux ce métier que les Juifs & les Arabes, 6c
prefqu'aufTi bien que le^ Algériens font la piraterie,
ï.ts Roniains les châtièrent plus d'une fois; mais
ils redevinrent formidables fous le régne de Valens 6c
fous celui de ks fuccelTeurs ; de forte que fans entrer
dans plus de détails à cet égard , on peut regarder le
rempart de la Pamphylie comme un ouvrage du Bas-
Empire , & nous en indiquerons d'autres , qui re-
montent à la même époque.
En paflant de - là dans le centre de l'Afie , on
trouvoit la grande Muraille de la Médie, alongée
à peu près 4u Tigre à l'Euphrate. Xéijophon , le
feu)
{4) Jofeph. Ant. Juddi. Lib, XIIL Cap. 23.
(Jf) Sfon Mfi^H, tmiit Ânti^mat* Sgftio, Vit iuFQlht
yo Recherches PhilofGphiques
ieul Hiflorien qui ait parlé de cet ouvrage comrf e
î'ayant vu, au moins dans fa partie Orientale , en
£xe la longueur à vingt Parfangues, ia) mefure
qu'on ne peut gueres accorder avec celle de Lucius
Ampélius. {b) Mais ce qu'il y a d'impardonnable
dans Ampélius, c'eft d'avoir placé ce rempart au
nombre des Merveilles du Monde : il étoit élevé ,
à la vérité , de cent pieds Grecs , & en avoit au
moins vingt d'épaiffeur. Et m.algré tout cela ce
ii'étoit pas une Merveille du Monde: comme on
l'avoit cimenté avec du bitume, on pouvoit auiîi
par le moyen du bitume l'entamer, en y appliquant
des gâteaux allumés ,pour calciner les endroits qu'on
fe propofoit d'ouvrir. Artaxerxe, dans la vue de
prévenir de tels accidents , avoit fait tirer en avant
de larges foiles, dans lefquels le Tigre dérîvoit; tel-
lement que pour protéger un ouvrage très-foible , il
en avoit entrepris un autre, qui n'étcit pas plus fort.
On v'oit clairement que ces prodigieufes fortifica-
tions , dont il n'efî rf fié aucune ruïne ilir la face de
la Terre , avoient été faites dans le defiein d'affurer
Babylone & la partie Méridionale de la Babylonie
contre les invalions d'un peuple, qui habitoit les
confins de l'Armcnie & de la Méfopotamie ; & ce
peuple ne peut jamais avoir été fort nombreux: car
il occupGit àGs montagnes aufTi ftériles que celles de
î'Ifaurie, & je crois que les Sat c ni is ,Qyi on trouve
\rers le Senjar , en font un refle.
Comme c' étoit la folie àt^ Grecs & à.ç^ Romains
d'attribuer à Sémiramis toutes les conflrudion-s , qu'ils
ren-
(d) Expedit. des Dix mille. Liv, 2.
(^) De Mirahlibus. Cap. IX. Les trente mîlles Ro-
mains, qu' Ampélius donne à îa muraille de la Médie ,
ne font que dix parfangues, Ainfi il faut corriger Ton
texte, & \-e fùixante milles , qui font ks 20 paifangufis
de Xç'nophon à tiente toifes pi«s.
fur les Egyptiens & les Chmoîs. 71
rencontroient au-delà de l'Euphrate, ils n'ont p35
n)::nqué de lui attribuer auffi le Mur de la Médie»
Mais 11 Gela étoit bie.i vrai , il s'enfuivroit que les
Air}'riens qui trembloient alors devant une petite
nation iauvage , n'étoient point en état de faire
tremoler à leur tour TAiie en la couvrant d'armées
innombrables. Mais fouvenons-nous toujours, que
cette HîLloire des AfTyriens & de Sémiramis n'a pas
été écrite par dts Phiîofophes.
Avant que de parvenir au Va?i-(y de La Chine, on
trouvoit jadis à l'Orient de la Mer Cafpitnne deux
Murs, qui ont fiit partie de la chaîne de retranche-
ments, dont on a environné presque toute cette pro-
digitufc portion du Globe , que nous appelions la Tar-
tarie, comme les Anciens Uappelloient la Scythie;&
quoique cette dénomination Toit fort impropre, il
n'ett guère pollible d'en trouver une plus commode
pour délîgner une foule de naitions presque toutes
Nomades à ambulantes.
Parmi les défères de THyrcanie , qui font fablo-
neux, il y a un canton privilégii d'une extrême
beauté, & qu'on connoîtdans la Géographie fous !e
nom deMargiane: Alexandre en fut fi charmé, qu'il
réfolut d'y fonder une ville ; mais ce projet , qui
n'eut pas lieu de fon vivant , fut repris par Antio-
chus , fils de Seleucus Nicator , qui s'apperçut bien
que toutes les terres . qu'on y délTicheroit , feroient
ravagées par les Scythes, ii on ne les arrétoit d'une
manière ou d'une autre • là-deffus il fe détermina à
envelopper toute ia Margiane d'une muraille de quin-
ze cent ftades , qu'on ne fauroit évaluer à moins de
quarante-cinq lieues ;<& c'étoit , par conféquen^ , un
ouvrage qui n'a point dû échapper à nos recherches.
{a) Quand on fait que cette ville fondée par An-
tiochus l
(tî) Strabo Geo^ra/h. Lit, XL
72 Recherches Phihfophîqnes
tiochus , a été depuis pillée , faccagée & brûlée p'uf
d'une fois par les Tartares , alors il efl fuperflu d "ob-
ferver que ce boulevard de la Margiane rentre dans
le cas de tous les autres par fon inutilité la plus com-
plette
Sous le quarante-deuxième degré de latitude Nord
a exiflé le grand Mur de ïllak , déployé depuis le
mor\i Shabaieg jusqu'à l'extrémité de la vallée d'^/j--
ha/h , diftance qui peut être de vingt grandes lieues.
Pour peu qu on ait quelque notion du local , il eft
aifé de voir que cet ouvrage a voit été entrepris con-
tre les voleurs de Turkeftan , dans la vue d'aQurer la
ville de Toncat & Ç^z environs , qui , lorsqu'ils étoient
cultivés au quatorzième fîecle, formoient un grand
jardin , entrecoupé de m'Ue canaux. La Nature , dit
Abuiféda, n'eft nulk-part au Monde plus belle que
dans cet endroit tout couvert de verdure , de fleurs
& de fruits. (^) Mais le voifinage des Tartares er-
rants a dû diminuer beaucoup ces agréments de Ton^
cat , dont les environs font presque convertis au-
jourd'hui en un défert. Quelques autres villes confî-
dérab'es de la Mawar-ai-ennar , commQ Samarcand
êi. Bochara , ont eu auffi d'immenfes enceintes mu-
rées , qui enveloppoient tout leur territoire & tous
leurs champs labourés à plufieurs lieues à la ronde :
car c'eft principalement les champs labourés, qu'il
importoit d'y préferver contre éiÇ.^ peuples pafteurs ,
qui croient avoir le droit de fourager partout: &
cette prétention eft fondée fur leurs maximes , fui-
vant lesquelles ils ne reconnoiflfent pas la propriété
qui réfuke de la pofleflion des terres. La chute de
rËmpire de Tamerlan , qui fe plaifoit beaucoup à
Sa-
(a) Locorum omnium qu<e Deux creavtt , amcenijjîmus , dU
le Traducteur d' Abuiféda, De[crift, ChoraJ. Q Mawaral'
9atr4e j>a^, 51* ^ 'f*
fur les Egyptiens & les CMnots, 7.3
■Smvarcavd^ a entraiiné la deffrudion totale de ces
btilt.^^ fVovinces litanies au-deL^i de l'Oxiis ou du Gihuiu
Des Nomades les parcourent avec leurs troupeaux,
& rien ne les arrête dans leurs courfes; de forte qu'U ~
n'y a que d^ts miférables qui en pillent d'autres dan^
tout ce vade diftrid; & je fuis étonné que l'Empe-
reur Chinois Kien-ïon^ ne l'ait pcs envahi, lui qui
efi venu de nrs jours jusqu'à Badakchan ^ qui a été
le terme de Ton expédition: ainiî on a beaucoup
■exagéré en Europe , lorsqu'oji y a publié que ce i^rin-
•ce Tartare avoit étendu i^^ conquêtes jusqu'à la JNlec
•Carpienne, comme il eit dit dans l'extrait de l'His-
toi'-e Univerfelle par M. Boyren: car il y a de Ba^
dakchan à la Mer Cafpienne plus de cent & cin-,
quante lieues.
Convenons que de tous les OTivrages élevés pour
arrêter les Tartîres, la Muraille de la Chine eft fans
-contredit le plus grand & le plus foible: puisqu'ici la
force diminue à mefure que h grandeur augmente.
Et comment ceux ,qui ne fauroient défendre une re-
doute, pourroient- ils^défendre àt^ lignes iî prodi-
gieufes , & qui étant bien percées en un endroit de-
viennent inutiles partout ailleurs ? Au re(ie le Van-1/
de la Chine n'étoit pas dans fon origine ce qu'oa
en a fait depuis. Des Princes indépendants élevè-
rent quelques pans de m.uraille pour contenir la ca-
va'erie impétueufe tç.^ Tartares , fans s'appercevoir
qu'en de tels cas une double ou triple paliflade valoit
beaucoup mieux. Et cela eft fi vrai que la palifiade ,
qu'on voit aujourd'hui régner le long du Zeang tong ,
a moins de fois été forcée que la grande Muraille.
On a dit & an a cru en Europe, que rEn:!pereur
Schi - chttan ■ dî avoit entrepris & achevé cet ouvra-
■ge en cinq ans ; m.ais ce font-là àts bruits populaires
où il n'y a aucune ombre de vérité. Schi-chuan-di
•n'étoit point encore né, lorsque les Princes du Tzin
fortifièrent une partie de lu 1 rovince du Chen-fi ; &
en cela ils furent imités par les Princes de Ichao &
Tome IL JD d'OV;?,
74. Recherches FhllofopFiques
à'^en, qui couvrireirt de même les Provinces de
Cban-Û & de Pét-cheii ; mais par des ouvrages
^.ns comparaifon plus forts. Le défordre & la maii-
vaife Chroxnologie, qui régnent dans les livres Chi^
Rois ne permettent point de fixer ici une époque
rrécife* on foupçonne feulement que ce fut vers l'an
Soo avant notre £re qu'on entreprit les premiers m-
vaux de cette nature. C^)
Tous ces Princes, qu'on vient de nommer,
étoient des Souverains vraiment indépendants, qui ne
reconnoiffoieat pcrfonne au-delTus d'eux , & fur-
tout pas l'Empereur de la .Chine : comme ils ne pen-
foient qu'à l^ur propre fureté, ils ne firent pas tra^
vailler fur un même plan , & il refta de grands in-
terftices entre les diitérents remparts qu'ils avoient
élevés. Au relie cette entreprise , quelle qu'elle fait ,
•prouve que fous leur régne la population etoit deja
floriflante à le gouvernement allez modère; auiii
traitoient-ils leurs fujets infiniment mieux qu'ils ne
furent traités enfuite fous le gouvernement defpoii-
Que des Empereurs de la Chine.
Le monftrueux Schi-chuan-di fut afTez injufte à.
aflez fort pour détruire tous les Souverains indépen-
dants, en foulant également aux pieds les loix divi-
nes & humaines; & après la défaite de ces malheu-
"eux martyrs de la fouverainete, il réunit les diffé-
rents boulevards qu'ils avoient oppofésaux Tartares,
tellement qu'on en forma une chaîne non interrom-
iDue, finon par des grouppes de rochers; & cette
•Lne fut étendue jusqu'au commencement du Cban-ff
fa) Ce que M. de Guignes dit de la conftruftion de j
■U Muraille de la Chûie , dans VHiftoire des Huns , Tom.I.
Lrti paK.^o,r^'■e9i point exaft; parce qu il a confondu
r Empereur Schi- ckuan- di avec un autie Pance dtt Tm^,
^ui léguoit longtemps auparavaiU. • j
fur les Egyptleifs S" ^^^ Chinois. 75
où fe termine la grande Muraille, dont on fixe ordi-
nairement la longueur à cinq cents lieues , qu'il faut
dans la réalité réduire à moins de cent foixanie. Car
on ne fauroit appliquer ce terme de Mur, en quelque
fens qu'on l'entende, à la branche qui court du
Cbr.n-fe vers rOccident; puisque ce n'eft qu'une le-
vée de terre où l'on n'a employé ni brique, ni mor-
tier; & dont les lianes ont été il mal aiïurés , qu'elle
s'eft démentie au point que la cavalerie peut la fran-
chir. Ainfî il faut beaucoup rabattre de l'idée qu'on
fe forme communément de ces chofes en Europe , où
Ton n'a d'ailleurs jamais eu aucune copie des Infcrip-
lions , qui doivent fe trouver fur quelques pans de ce
rempart , a ce que prétendent les Millionnaires : qui
ont foutenu auifi que dans la Province de Chan-iong
-on découvre fur la face du m.ont Tai chan àt^ carac-
tères que perfonne n'eft en état de comprendre;
■mais on en voit de femblables fur quelques rochers
'de la Sibérie, & que nous ne regardons p^ comme
Àt^ monuments d'une haute antiquité, (^a)
Quand on conftdére avec attention le Van-ly*
.-c-zin , ou ce que les Chinois appellent par hyperbole
la Muraille de dix mille Lys , alors on doute que les
homm.es aient entrepris ,.aepuis que le Monde exifte,
un travail plus inutile. D'abord les Tartares OccU
dentaux , en fe détournant du chemin le plus court,
& en déclinant jusqu'au-delà du 40. degré , ont pu
à. peuvent encore entrer à la Chine de plein pied ,
fana
(à) Voyez Strahlenherg, Obfervar» fur Ja partie S^PtenK
^ Oriental, de l' Afte pag. J64-
Quant aux neuf rambours de marbre , que le Père de
Mailla dit fe trouver dans le Collège de Pékin, & où fui-
Tant lui on diftingue d'anciens caraderes, nous dirons
'que la fuperftitlon au lujet du nombre neuf, qu'on fait
avoir infefté toute îa Chine, a pu aife'ment faire tîuli<l
-•quelques mo£ce«iiu de marbre «n tïimboiu^
P a '
76 Recherches Fhilofophiques
fans s'appercevoir que la Province de Cken- fi el:
enveloppée par une teirade , & fans foupçonner
qu'au-delà on trouve un mur. Cela eft ii vrai,
que Marc Paul alla av€c une troupe de ce^ Tarta*
res jusqu'à Pékin , revint en Italie, & mourut à Vé-
îiife, fans avoir jamais ouï parler de la grande Mu-
raille de la Chine , & fans même avoir eu le moin-
dre doute fur fon exiilence. . .Ce qui a fait croire à
quelques Savants que cet ouvrage ii'avoit été con-
frruitque depuis le treizième fiécle: car , félon eux,
le filence de Marc Paul prouve plus que la dépofi-
tion àt^ ïlilloriens.
L'expérience a démontré aux Chinois qu'on ne
.peut arrêter lesTactares que par <^t^ arm.c-es'bien dis-
ciplinées, qui doivent d-aboid entrer dans la Tarta-
rie,& y diûiper les Hordes à melure qu'elles s'à(ien>
blent: car quand on leur donne le temps de fe réu-
nir & de confpiier , tout e!l perdu. L'Empereu-r
Cff/7-/^/,qui étoit lui-même un Tartare Mandhuis,
favoit cela mieux que perfonne . aiiili au moindre
•bruit de guerre fit- il une invafion fur les terrris de»'
Eleuths , leur livra quelques petits combats , & pré-
vint par -là des batailles. On a vis de nos jours
l'Empereur Kien long obferver la même conduite,
& parvenir au même but; de forte qu'on laiilè ac-
tuellement tomber le Van-ly -czin ,ainfi que la mu-
raille de la Corée , qui eft percée en tant d'endroits
qu'elle ne peut fervir à rien; & dans deux ou trois
iiécles il refera à peine quelque trace de ces ouvra-
ges fur le Globe.
Comme la ÎCuffie s'eft trouvée à peu près dans la
même fituation que la Chine par rapport aux Tarta-
res , elle a «ufli employé les mêmes moyens pour les
contenir ; mais dans un temps ou fa foibleCe ne lui
permer.to.it rien de plus, dans un temps où loin de'
prévoir fa grandeur future elle défefpéroit de fa pro-
4>re fureté. On fait que par un de ces événements
i)rçs<iu.e uioitjueksMoflSols firent au trewiéme iléde
d'iiQ-
pur les F^yplhml & les Chinois. 77
(Fîmnenfes conquêces en Aiie , & d 'i.nin en fes con-
quêtes en Europe; ils rubji.i':;ue:enc d'un côté la Chi-
ne, de l'autre h Rufîie, h tout l'ancien ContinecC
re:ent:t du bruit de leurs armes.
Ce fut en 1237 que le célèbre Tartare Batht-Sain
entra en RufTie à la tête de la grande Horde,
(]u'on a aulTi nomn[iéc \z.Hord; chrée ; parce qu'elle
étoit toute couverte de dépouilles , & corapofée
d'hommes cboiiis , qui croy oient pouvoir en moins
de dix ans fe ren.lre nuîtres de l'Europe; mais ils ne
comoilibient pas l'Allemagne, où la frayeur fut bien
moindre qu'elle Tétoit en Italie, où Ton vit fjrtout
trembler le Pape 6c les Moines. Au rede la condui-
te d;i UiL'hi-Saln fut d'abord allez conforme à celle
que tint à la Chine Ton coufin Koiihlaï- Kmî ^ c'eil-
à-dire qu'il fit bâtiras vilies fur le Wol^a, à en-
tr'autres Cj/?,'^ ; C'2)TKiis lui à Tes ruccelfeurs , au
Ijeiid'ôter auxMofcovites leurs Grands- Ducs, aime-
reit mieux rendre ces Grands Ducs tributaires , en leur
laiTant un vain titre & une ombre d'autorité. Cette
faute impardonnable en politique ruina infenliblement
la domination des-Tar tares: d'ailleurs ils exigeolentde
trop fortes contributions dans un pays pauvre, ce qui
excita fans ceffe des révoltes ,& leur régne ne fut qu'u-
ne longue guerre. D'un autre côté, tls s'afPoiblirent eux-
mêmes en fe divifant , & on vit fortir dii fein de la
grande Horde une infinité de petites; mais ces rejet-
ions, au lieu de fortifier le tronc, l'épuiferent. Enfin
on chaflfa honteufement ces Tartares du Royaume dé
Cafan , à encore du Royaume à' AJracan\m:i\s on
ne put leur enlever la <-rimée, où ils refpirerent
jjiîqu'à ce qu'ils fe mirent en état d'entreprendre de
nou-
(a) Voyez principalement fur ton? ce"; faits un Ou*
vrage intitulé, Verfnch einer Hiftorie von Kafan. fag, jf.
Riga I77Z,
D3
7& Recherches PlîUofophiques
nouvelles courfes: on les vit même arriver un jour ^\
Mûjcûu où iis jetterent le feu. Ce nouveau défaire
enga''z;ea Fédor Janowitz ou plutôt fon tuteur Boritz
Goudenow à retrancher les limites de l'Empire: il y •-
a de l'apparence que ces ouvrages ne furent dans leur
origine qu'un grand foffé, tel que celui qui a exifté'
en Afrique jufqu'à la hauteur de Thène ; & que
dans la fuite on en fît un boulevard conduit des.
environs de Toula dans le gouvernement même de..
Mofcoîf, jufqu'à Sibirski dans le Royaume de Ca^
fan ; de fafon qu'on fermxa à peu près cent qua-
rante-quatre lieues de pays. Mais la RufTie n'en,
eût point été cour cela plus à Tabri des invalions:
ce qui fît fa fureté , c"efl: qu'après avoir eu tant'
de Czars , elle eut enfin un Prince. Pierre pre-
mier , au lieu de réparer l'ancien rem.part élevé con- ,
tre les Tartares, alla les battw, oc fe contenta de
leur oppofer les lignes de l'Ukraine, qui exiftent
encore dan g leur entier.
La grande route à^s Barbares , lorfqu'ils médi-
toient de fortir de la Scythie, fuivant la manière de
parler des Anciens, étoit jadis entre la Mer Cafpien-
ne & le Pont Euxin; ce qui fît qu'on fe détermina-
à murer contre eux des gorges entières du Mont
Caucafe; & on trouve encore,, dans, le diftridl Aas-
t5o^/^;;/> , plufieurs veftiges de cette maçonnerie; mais
l'ouvrage le plus confidérable élevé dans cette parrie-
du Globe, c'ell: la muraille de la Colchide. Cette-
Province aujourd'tiui fi défolée recevoit alors dans^
fon fein les marchandifes des Indes par une route
trop connue pour qu'on la décrive. Ces richedés
accumulées par les Phéniciens & les Grecs , qui avoient
de grands entrepôts de commerce fur le Phafe, irri-
toient fans celle la cupidité d'un peuple Barbare,
que les Géographes François nomment les Acbas , ou
d'un terme encore plus corrompu; quoique leur vé-
ritable nom foit Awchafzi , &. on ks foupçpnne mê-
i
fur les Egyptiens &' les Chinois, 79
me d'être la fouche des A/es , qui foUs la conduite
d'Odin pénétrèrent jufi-ju'en Suéde faisant les fables
feptentrionales* Au relte les Ai\>chafzi ont tou-
jours habité & habitent encore entre l'embouchure-
du Don Si le fleuve Corax : ils faifoient leurs irrup-
tions aa centre de la Colchide en longeant les côtes
de la Mer Noire, Si en paflant le détroit au-delà-
de Pétyunîa\ tellement qu'on réfoiut de les arrêter
dans ce détroit même, eu y bàtidlmt un mur, qu'on
regardolt comme le plus fort qu'on eût jamais conllruit
de main d'hommes» Et voilà pourquoi on lenommoit
par excellence le Muras valïdus ; \a mais les Awchafii
le rendirent pour le m.oins auffi in uti'e qu'il étoitfort:
car ils le tournèrent, <5t le lailTerent à leur droite ; ce
qui fit éle-vcr contre eux une autre m.uraille, dirigée
entre le Nord & l'Ell, fur une longueur de foixan-
te lieues de France; & qu'on peut compter au nom-
bre des plus grandes conlîruLlions en ce genre : car
elle étoit partout bien maçonnée & hériflee de dis-
tance en diftance de Tours. Cependant M. Char-
din, qui en chercha les ruïnes en 1672, ne. put les
trouver, parce qu'elles font cachées fous des forêts
impénétrables, {b)
Dans la Colchide il eft arrivé une chofe étrange:-
Testréme Befpotifme y a replongé les habitants dans
la vie fauvage, & je ne connols d'autre caufe capa-
ble de replonger un peuple une fois policé , dans la
vie fauvage, que le Defpotifme: car la célèbre pelle
noire à. tous les ravages des Huns n'ont rien pu
produire de femblable en Europe.
Quand on fait que l'IQhme de la Cherfonefe Tau-
rîque a aulil jadis été fermé par un fofié , que les
Grecs
(<2) li' Ar.-jiile Géographie ancienne. Tom, II, pag. 115,
(ii) Chardin Voyage. Tom. 1. pa^. jy. in ^
ni
^o Recherclies Fhïlofoplnques
Grecs nommoient Tûf/ircs , à cnfuite par une mu-
raille, dans Tendroit où font de nos jours les lignes
é^ la Crimée : quand on connolt les portes Cafpien-
iies, celles du Caucale, & les ouvrages dont on a
rendu con>pte jufquà préfent; alors on voit qu'il en
très vrai que depuis le Borlilhene jufqu'cux extrémi-
tés de l'ancien Continent , prefque toute la Tartarie a
c-té environnée au Sud d'une prodigieufe chaîne de
ictranchements, pour empêcher les habitants d'en
ibrtir; mais lis en font IbrLis toutes les fois qu'ils
Tont voulu.
Ces peuples, remarquables à tant d'égards, ont
eu entre leurs mains les tréfors derAfîe & ics tréfo'-s
de l'Europe; mais ils n'en ont jamais rien rapports
chez eux , parce que leurs Conquérants péri{rtr:t
oans le torrent de leurs coaquéies, ou s'écablliient
dans \ts pays conquis: au contraire des Roiiiains,
qui rapportoient à Rome les dépouil'es d'j l'Uni-
vers; & ce qui caufa la foiblefTe des Romains, a fait
pendant longtemps la force des Tartares; car aujour-
d hui leur fitutation cil li critique , qu'il n'y en a
pas d'exemple depuis que le Monde exifre. Ces
Eiulhcureux fe voient reiTerres entre les deux plus
grands Empires qui aient jamais exiflé, c'ell-à-dire
la Chine & la Ruiîie; de fsçon qa'iis peuvent à
peine rcfpirer. Mais le projet de leur ôter abfo'a-
ment les chevaux efl impraticable; quoiqu'on pré-
tende que les Mandhuls font propofe à l'Empereur
Kicn ' lo7ig , pour mettre à jamais les. Tartares. h-jrs
d'état de faire ce qu'ils appellent i!it^ expédiiions
d'éciat.
Le nombre des Prci'inces fortifiées dans Tan-
citnne Europe a aufli été tiès- grand , & fi l'on
n'y a pas vu des ouvrages comparable-; à ceux de l'A-
iîe par leur étendue , on peut au »•! s les leur com-
parer par leur inutilité. D'abord de^ Colonies Athé-
niennes , envoyées dans la Cheribnefe de Thrace
lou« la conduite de Milliade , enfermèrent l'ilthn^e
par
ir fur Us Egjpùenî &-les Chinois* 81
par un mur que les Grecs nommoient le Macron tel.
cbos, (a) Il alioit depuis Padtye jufqu'à Cardie: <Sc
dans le Périple de Scylax la diflance entre ces deux
villes efl indiquée de quarante ftades. Il paroit que
cette condrudion fut bientôt percée, enfuite répa-
rée & augmentée encore de deux bras , dont il
n'exiire plus de vefiiges.
Après tous les travaux , dont il efl: tant parle
dans les auteurs de l'Antiquité pour ouvrir riflhme
de Corinthe , un fe détermina enfin à le fermer ;
mais celui qui le ferma le mieux, fut Manuel Paléo-
iogue : il y fie conflruire un mur très - épais , aU'
quel les Grecs croyoient que le falut de leur pays
étoit attaché* Et cela eût été vrai comme ils le
croyoient, s'ils y "avoient témoigné plus de bravou-
re , & fait de meilleures difpofitiùns : mais cette mu-
raille, derrière laquelle ils fe cachèrent, les empê-
cha de combattre , enfuite elle les empêcha de
fuir. Les Turcs ne firent jamais plus de prlfon-
rJers en un jour, qu'au jour qu'ils forcèrent la mu-
raille de la Morée, que les Vénitiens ont été afiez
laborieux pour relever: ce qui a une féconde fois
donné aux Mufu!m.ans la peine de la rafer. < ar,
s'il importclt beaucoup aux Vénitiens que l'Iflhme
dé Corinthe fût fermé . il importoit bien davantage
aux Mufulmans qu'il fût ouvert.
Il faut maintenant indiquer le troi£éme Macron
t'ekhos ^ ou le long miur d'Anaftafe, placé à neuf
ou "dix lieues en avant de Conftanlinople. Zonare
âfiure qu'il com.mierçoit à Sélembrye ; (b) mais les
débris , qui en relient , & qui en indiquent mieux
la direillon, prouvent qu'il commençoit un peu au-
delà
{a) IJero^ou Lih. VL... P/in. Lib. W, Cap. XL
(/f) AmiaL m Jruijtas. ûicor.
Ba 'KecJier elles P linofopFiques
delà d'Héraclée,- & qu'il aboutiflbit à Decron ; de.-
façon qu'il occupoit tout l'efpace qu'il y a de la
Propontide au Pont Euidn , efpace qu'on évalue 1.
quatre cent vingt ftades. Un Auteur EcciéliaRique ,,
nommé Evagre, inlînue que derrière ce boulevards
on avoit creufé un canal par lequel les navires pas-
foient au travers du Continent de la Propontide
dans le Pont Euxin. Mais cet Evagre étoit un.
homme lî peu judicieux qu'on ne fauroit faire au-
cun fond fur fan témoignage. Conftantinopîe , dit-il ,
qui avoit toujours été fituée dans une péninfule , fe
trouva alors dans une islCo {a) N'eR-il point hon-
teux qu'il ait fallu bâtir un tel rempart fî près de la;
Capitale de l'Empire d'Orient ^ pour arrêter la ca-
valerie des Bulgares, ceik desThraces, & celle des-
Scythes? Niais" Anaftafs n'avoit lui-même aucune
cavalerie en état de fe préfenter devant l'ennemi;
tellement que pour conferver fa Capitale il fe vif,
dans la néceiTité de fe dépouiller de tous (ts Etats
«n Europe; car ce qu'il poffédoit en Europe, fe-
réduîfbit réellement au peu de terrain compris en-
tre le grand mur & l'enceinte de Conftantinople ; ce.-
qui formoit à peine une Seigneurie; Au-delà tout:
étoit à la difcrétion des Barbares, qui avoient ou-
vert depuis longtemps les gorges du Mont Hémus^.
murées fous Valens, & qui ouvrirent bientôt aufîi
le Macron îeichos , que les- Turcs ne trouvèrent
plus en venant alTiéger Conftantinople*
Telle étoit déjà dès le commencement du fixièmev
Siècle la fituation de cet Empire d'Orient , qui pas-
fa , pour ainfî dire, par tous les degrés de foibles-
fe, & jamais un Etat ne fut plus régulièrement dé-
truit. On y perdit d'abord les fciences , enfuite le&i
arts;
(a) Evtig. LU- m Cap- i2..yoyQZ- ^uiTi Suida j &
Micéfhore Lié. XXXIX, Cap. x^..
fur les Egyptiem S" ks Œnots» 83
arts, enfuite la difcipline militaire, enfin tout ce
qu'on appelle la force d tout ce qu'on appelle la
puifTance. Mais ce qui ne cefTa jamais dans ces
temps malheureux ce furent les impôts énormes &
les difputes de religion , qui contribuèrent beaucoup
à jetter toutes les parties du Gouvernement dans
un défordre dont il n'y a pas d'exem.ple.
En vain fouhaiteroit-on de pouvoir donner quel-
ques éclalrciiïèments far un quatrième Macron tei-
cbos , plus grand encore que celui d'Anaflafe, âc
dont on trouve des vediges dans la Bulgarie, aux
environs d'une ville connue fous le nom de Drjfîa,
Tout ce qu'on peut en dire, c'efl: que la condrudion
décelé l'ouvrage d'un Empereur Grec , qui oppo-
fa encore inutilement cette digueaux inondations des
Barbares, 11 ne faut pas s'étonner au refte que nous '
fG3'ons aujourd'hui ii peu inftruits fur un monument
CRché dans une région prefque fauvage; car nous
n'en favons pas davantage fur la muraille du Valais ,
dont il exide de grands reftes entre le Rhône & le
Burgberg: on ignore fi elle a été élevée à l'imitation
du rempart que fit fiire Céfar pour arrêter les Suif-
fes, qu'il n'arrêta cependant peint, ou ii elle efl: an°
térieure aux temps m.êmes de Céfar ; ce que je ne
faurois me perfliader.
Il régne auffi beaucoup de confufion dans tout ca
qu'on a écrit touchant les ouvrages entrepris & exé-
cutés par àç.i Empereurs Romains dans la Grande Bre-
tagne-, & les Auteurs mêmes de ce pays font diffici-
les à concilier ; mais on tâchera d'applanir toutes- ces
difficultés en quelques mots. Agricola, qui connoif-
foit bien la Bretagne, étoit d'avis que pour s'y main-
tenir il falloit conferver le détroit entre la rivière de
Cîjâ & le Ftrîh of Fortb. Cependant Hadrien , au lieu ■
de choifir ce terrain , large feulement de 32 milles, en
choifit un autre, large de 80; & il faut obferver
que fur les voies militaires de cette Isle le mille ell
P 6" évfi"
84 Recherches PhuofopMq^ei
é/alué à 4^0 pieds plus que far les voies du Conti-
nent. Cela engagea alors les Romains à faire un vaî-
li'm ou un rempart de pieux & de gazons une fois
plus long qu'il n'auroit dû Tétre. Ce rempart de
l'Empereur Hadrien ne réilrta pas: l'Empereur An-
tonin Pie en fit 1aire un autre, qui fut encore bien--
tôtrenverfé: l'Empereur Séeere en fit faire un troi-.
f^éme, qui fut encore renverfé. Enfin fous Valen-
tînien IJI', Aécius fe mit dans l'efprit que tous ces
ouvrages avoient péché par leur confcrudion , de forte
nu'il fit élever en Angleterre une véritable, muraille ^
epaifie de vingt pieds; mais ce qui prouve qu'Aë-
tîus s'étoit prodiffieufement trompé , c'eft que fon-
remoart réfî'Ja moins que les autres; car il n'étoit
achevé que depuis cin<:i ans , lorsqu'on le fo:ça à.
Grarrschck ,& enfuite on le força par -tout.. Bûcha»
."nan aifure que ce ne fut que de fon temps qu'on ea
retrouva les ruines, qui ont au m.oins fervi à quel-
nue chofe, puisqa'dles ont (ervi à bâtir àti mai-
Ibns. {à)
On voit pa'- ces faits & par d'autres circonflancea
qui y ont. rapport, que c'elt au régne d'Hadrien
qu'il faut fai'e remonter Torigine de la puiîTance des
Barbares, La manière, dont on fe fbrtifioit contre
eux, leur apprit le fecret de leurs forces; car plus
les Romains retranchoient les limites de l'Empire , &
plus la difcioline militaire dégénéroit parmi eux ; &
je crois cu'elle a dégénéré dans tous les pays qu'on a
t.îché de fermer par àts murailles,. fans même 'excep-
ter la Chine.
On ne fut pas. en état, comme nous Pavons fuit
voir , de défendre un feul de tous les remparts de la
Bretagne, qu' A gricoia avoitfu tenir fous le joug pac
la
ft\\ PucK Lib W. m Rege z-j. . . , Folydor. Vif^îlé,
£ib. I, HîJU
pur les Egyptiens & lesCkhîJÎs. ^5
îa feule difpofition de Tes pofles & de Ces cantonne-
ments. Au relie y tout ceci n'eft pas comparable i
ce que les Romains ont fait dans la Hauie^ Alltma-
gne, où ils avoient une efpece de Van-lj ^ rempli
d'autant de défauts que celui de la Chine , & aufli
difficile à défendre que celui de la Chine. Une Car-
te de la Germanie ancienne ,dre(rée par M. d'Anvif-
ié, le fait commencer vis-à-vis d'Ober- Wefel, y
repréfente de grands interlUces , & en affigne la prin-
cipale force dans l'endroit où étoient les travaux de
Valentinien fm* le Bas-Necker, Mais cet arrange-
ment n'ed point tel qu'on puifTe l'adopter : car il s'agit
certainement d'une ligne non interrompue, léga-
lement fortifiée dans toute Ton étendue. M. Hanieî-
mann , qui a très -bien décrit ce monument dans un
Ouvrage Allemand, dit que la tradition confiante du
pays en rapporte Forigine au régne d'Hadrien, ^
la continuation aux Empereurs fuivants. En effet. la
dernière branche, qui alloit vers le Danube, yavoit
été ajoutée par Probu3;& les médailles de ce Prince ,
qu'on y a découvertes, en font foi. (^ ■
Ce rempart s'ëlevoit fur la rive du Rhin vis-à-vis
de Bingen , où les Romains ont eu dès le temps
d'Augude un camp retranché: de- là il s'étendoit
dans la Comté de Soims , où il formoit un grand
coude pour pouvoir fe replier fur le Mein» Enfuite
il-s'enfonçoit dans la forêt d'Otton ou d'Odenwald ,.
traverfoit la Comté de Holach , touchoit au Necker,
s'élevoit de-là jusqu'à Rail enSouabe, & venoit par
Eichftadt & Weifenbourg fe terminer à Pfeurring
dans le territoire de Katisbonne. De forte qu'il
{a) Voyez Dxderlein Vorfiellung des ahen RcemiÇchen VàU'
Il und Land-juehr y III. Abfch. Ou peut confuker aulK
l'Ouvrage de. M. Hanfelmann, dont le huteft de recher-
cher jusqu'oïl les Romains oat péiietie' dans la Souabe
ôc la Haute Allemagne,
3^7
%6 Kecherches F'hilofopJiiques'
n'exiftoit point de paffage entre le Rhin & le Danu--
be, toute cette immenfe étendue de pays ayant été
fermée par la même barrière ; il paroit par les ruïnes-
qu'on en déterre , que des Citadelles entières y avoient-
été enclavées , &- qu'on en avoit fortement muré
toutes les Tours.
La caufe des linuofités que décrivok cet ouvrage
nous efl: bien connue : les Romains étoient aliics de
la manière la plus étroite avec quelques nations Trans-
rhénanes, comme les Matîiaques , de façon qu'ils
furent obligés d'envelopper auiïi le territoire de ces
alliés -là; mais quand même on eût conduit ce rem-
part par le chemin le plus court , & avec toute la ré-
gularité poilible, il n'en auroit point été pour cela-
plus propre à remplir l'objet qu'on fe propofoit, &
qui étoit de contenir les Catîes , & toutes les peuplades
Germaniques , qu'on nommoit ambulantes ; c'eft-à-dire
celles, qui n'ayant pas.de patrie, en chercht)ient tou-
jours une dans le Monde entier , qui raarchoient avec
leurs troupeaux com.m.e les Tartares & fe batcoient-
comme eux, en paflant avec une facilité étonnante
de l'état de berger à l'état de foldat. Il y a eu dès la-
plus hauteantiquité, dans la Germanie, de ces Hor-
des plus inquiètes que les autres , & qui erroient"
toujours ou qui fe ^tranfplantoient fouvent. Les
peuplades fédentaires ne trouvèrent d'abord contre
ces alfauts imprévus d'autre remède que de faire au-
tour d'elles une vafte folitude: & cette méthode en-
core adoptée du temps de Jules -Céfar, eût à jamais
entretenu la barbarie. Mais depuis, les Germains
s' étant procuré de meilleurs inftruments de fer pour
abattre le bois &. creufer la terre, fe fortifièrent \ç.z
uns contre les autres par àts ouvrages qu'ils appel-
loient Laf^àiveht% ai dont ils paroident avoir pris
l!idée dans la Gaule où on en découvre les premières
traces , quoiqu'en général ce foit - là la pratique de
toutes les nations qui veulent quitter la vie fauvage
ou
fur les Egypîièm ^'les Chinoise 2j
ou la viepadorale, pour entreprendre de cultiver ré-
gulièrement la terre dans des. contrées ou leurs voi-
iins ne la cultivent pas encore.
Il fuffira ici d'avoir indiqué un rempart ou un
vaïlum Romanum , allongé depuis Viclin jusqu'au pe-
tit IVaradm ,. & quelques autres ouvrages dans le
même goût , mais conftruits par les Goth.s : car de
totis les Barbares , qui parurent alors , les Gochs in-
clinolent le plus à fe policer. Ce qui dans le Nord
de l'Europe mérite- quelque conildération , c'eft le
JDanenioerk élevé parles Normans , lorsqu'ils com-
mencèrent à Te faire connoltre fous le nom de Da-
nois. Pour n'être pas inquiétés dans la juthie par
les Saxons , ils tâchèrent de la fermer en là couvrant
d'une terraOe conduite jufqu'au bord de la Mer Bal-
tique , & c'ed fur cette digue même que Waldemar
le Grand fit depuis bâtir une muraille, qui e{i moins
luïnée de nos jours que Ton auroit dû s'y attendre.
Telle eft i'hifioire des plus grands a. des plus in-
utiles ouvrages, que les hommes aient élevés fur la
iiiriÈce de i'sncien Continent.
Fin de h féconds- Parth,
TîtOÎ-
88J Kechercher Philo/ôphiquet
i
TROISIEME PARTIE.
SECTION VIL
De la Religion des Egyyùeiis*
•^'S5tC^-^ Religion de Tancienne Egypte efl vé-
f^ T %i ritablement un abîme , qu'on a vu eh-
|!^ -*-rf V| gloutir plus d'une fois ceux, qui ontpré-
êP'-'yz^^ tendu en fonder la profondeur.
*^ ^"'^ II ne faut pas entreprendre d'expliquer'
par un feul fyftérae mille fuperftitions d iifér entes ,
dont quelques-unes font même inexplicables dans
tous les fyftêmes.
Van Dale a pu croire que les animaux facrés
avoient été inftitués en Egypte pour y rendre des
oracles; cependant, fi on enexcepteunpaflageafTèz
obfcur d'Elien par rapport aux Crocodiles , il eft certain
que nous neconnoillonspofitivement que les oracles
rendus fur toutes fortes de fujets par le Bœuf yipis ,
dont la première inliitution paroi avoir été unique-
iTicnt relative au- débordement du Nil, que, par uiïe
inquiétude fînguliere , les Egyptiens ont toujours
voulu & veulent encore aujourd'hui connoître d'avan-
ce;-
à
fur Us Egyptiem Q' les Chïmls. S9
ce; quoique cela Toit humaineraeni impoffible, &
les animaux n'en favent paS plus là deiius que les
hon:mes. Car que les Crocodiles depoient conftam-
n'icnt leurs œufs dans ces endroits ou T inondation ne
peut atteindre, c'eft une opinion populaire, qui^>a-
roît avoir été en vogue dans quelques villes ii tuées
fur des canaux du Kil. l.ts Naturaliltes croient
que l'Hippopotame donne à cet égard des indications
plus certaines; puisque les gens du pays doivent
avoir obfervé que , quand il fort fréquemment du
iî>uvc, cela annonce que les eaux parviendront à ia
'hauteur requife pour afrofer toutes ies terres : n:a!s
les Coptes n'emploient de nos jours aucun animal
dans ia cérémonie par laquelle ils prennent les pronc-
ftics fur l'état ilîtur du débordement: & cependant
c-tre cérémonie, pendant laquelle ies l'urcs mêmes
aflîflent à laMeiTe,eHderaveude tous les voyageurs
auflî fuperllUiearc que les mo\ens qu'on avoit jadis
imaginés pour interroger le Bœuf yi[}is , auquel on
ofFroit à manger; & quand il ne mangeoit pas. Tau-
gure n'etoit pas moins funeRe que celui des poulets
facrés, que les Fvomans confu'tolent mr les grandes
affaires d'Et.t, comme ils confultoient les Corneilles
fur les petites. Si Juvenal eût eu siléz de jugement
f:0ur bien réfléchir à tout ceci, iln'auroit jamais écrit
iâ Satyre contre les Egyptiens. Car qu'on interroge
far l'avenir un Poulet ou un Veau , cela revient tel-
lement au même, qu'il ell impoflible d'y découvrir
la m.oindre différence.
Il paroit, par tout ce que j'ai recueilli dans cette
fedlion, touchant le culte des Scarabées, qu'ils fer^
voient également aux augures; & il faut bien croire
que dits infedes de cette efpecen'étoient pas moins
inftruits àe.s événements futurs que les Prêcreffes de
Delphes, dont Platon ne parle jamais qu'avec le plus
profond refpeél; parce qu'il étoit convaincu qu'un
fituple civiiifé ne fauroit avoir une Religion raifonna-
ble, & ce fontiment femble avoir été répandu, parnvi
cous.
90 Recherches Philofophîques
rous les Légiflateurs de l'Antiquité. On verra dans
rinfiant, qu'une opinion fi faûireà fi bizarre n'a été
{ônàéQ que fur le prétendu danger que ces Légifla-
teurs trouvoient à faire des innovations dans les prati-
ques religieufes , qui leur venoient àts Sauvages ou
des premiers habitans de la contrée, que Platon nom-
me les indigènes.
Quant aux Egyptiens, la plupart de leurs prati-
ques religieufes venoient des Sauvages de l'Ethiopie y
comme Diodore le dit de la manière la plus pofîtive ,
& c'eft-là un fait ,dont on ne peut point mémerai-
fonnablem.ent douter. Cependant il n'eft tombé jus-
qu'à préfent dans l'eCprit de perfonnede chercher en
!bthiopie l'origine d'un culte qui venoit réellement
des Ethiopiens, M, Jablonski eiit été fort capable
d entreprendre à ce fujet des recherches, dont le ré-
fultat auroit été plus fatisfaifant que les- conjeclures
auxquelles il s'eft livré, & que \ç.i contradidions
qu'il n'a pu éviter.
A l'article du Pbiha il dépeint les Egyptiens com-
me des Athées , dont le fyftême reflembîoit tellement
à celui de Spinofa qu'il n'efl pas poflible, dit- il, de
s'y tromper , pour peu qu'on ait de pénétration. _
A l'Article du Cncph ou du Cnuphïs^ il changey
comme par preflige , ces mêmes Egyptiens en à^iB. Déi-
fies , qui admettoient un Etre intelligent , difdnâ: de^
la matière, & Souverain de la Nature.
M. Jablonski, qui ne manquoit ni d'efprit, ni"
furtout d'érudition , eut fûrement raifonné d'una
manière plus conféquente , s'il n'avoit pas en-
tretenu une liaifon fi étroite avec la Croze ," qui de
l'aveu même de celui qui a compofé fon éloge, n'é-
toit fur la fin de fes iours qu'un vifionnaire, auquel
il ne refloit aucune apparence du peu de jugement
avec lequel il étoit né. Cet homme', qu'on fçait avoir
été Morne dans fa jeunefle , fe fiattoit d'avoir une-
merveilleufe pénétration pour découvrir partout l'A-
théisme, & même dans de picoy.ahles vers Latins,
coia»
fur les Egyptiens ^ les Chmoh*. çï
compofés par un fou , nominé Jordan le Brun » qui
fut brûlé vif par quelques Scélérats d'Italie..
C'eft une fureur, ou pour fe fervir d'un terme
moins dur , c'efl une iaibéciBté d'accufer d' Athéis-
ine àç.^ nations entières , qui n'ont peut - être jamais
produit que quelques mauvais Mécaphyfîciens , qui
à force de fubtilités s'étoient perdus dans un nuage
d'idées, & qui enfin ont dit des chofes obfcures ou.
abfurdes, dans lesquelles on reconnoit plutôt des
faifonneurs impertinents que àç.^ Athées , qui fe fe-
roient appliqués de bonne foi & méthodiquement à
réfoudre toutes les objeflions qu'on peut leur faire :
car ceux , qui foutiennent des fyftêmes fans connoî-
tre \t^ objedlions qu'on peut leur faire , font des in-
fenfés, qui feroient beaucoup mieux de fe contenir
dans les bornes du doute.
11 feroit à fouhaiter, je l'avoue, que nous eus-
iions plus d'éclairciflements fur les Ethiopiens qu'on
n'en trouve dans les Hiftorlens & les Géographes ds
l'Antiquité* Cependant le peu de notions qu'on
a recueillies fur ce peuple, fuflit pour expliquer
plufieurs difficultés, & pour rendre les cénebres
moins épaiffes.
D'abord nous voyons que les Ethiopiens ont tou--
jours entretenu par rapport aux affaires de Religion
un commerce très - étroit avec les Egyptiens : ils ve-
noient même une fois par an chercher la cbàlTe de
Jupiter Ammon à Thébes, 6c la portoient vers les
limites de l'Eihicpie où l'on cérébroit une fête , qui
a fûrement donné lieu à la tradition fmguliere de
YHéliotrapeze ou de la Table au Soleil cù les Dieux
venoient marger. Quand Homère aflure dans l'Ilia-
de (a) , que Jupiter a'ioit de temps en temps en.
Ethiophie pour y aiîifter à un grand feilin , cela prou-
ve
(^) Lii;. l
92^ Kcch:rches Ph'iUfoph'iques'
ve bien que ce Pôëte avoit oui parler vaguemenç
de la proceffion qui partoit tous les ans de Thebes- >
ou de la grar.de Diofpolis, où Ton portoit réelîe-
ment la ftatue de Jupiter vers TEihiopie, comme ou
le fait par Dibdore à, par Euftathe C^).
Au refle, c'elt reculer la Table du So/eil trop vers
le Sud , que de la placer dans le Méroé , comme a
fait Hérodote, ou au -delà, comme a fait Solin. Car
on dit que cette proceiïïon n'em.ployoit que douze
jours pour aller & pour revenir en fulvant un che-
min diitérent de celui qui côroyolt le Nil à rOricnt-
On ne peut en iix jours aller par quelque' chemia
que ce foit de l'hébes dans leMéroe, ou il exiiioit
d'ailleurs aulli un Temple de Jupiter Ammon ; {^)âc
ce tait contribue encore à prouver que la Religion
des Ethiopiens & des Egyptiens n'étoit dans (on
origine qu'un feul à même cuîte; mais qui eifuya,
chez le dernier de ces peuples, quelques change^
ments en un long, laps de iiecles. La plus importan-
te de ces révolutions eft celle qui concerne l'immo-
lation des vidimes humaines ; Héliodore , qui étoit
un grand admirateur des Ethiopiens, avoue néan-
inoinij qu'ils facrifîoient des garçons au Soleil, <Stdes
filles à la Lune (<;)v ce que la colonie qu'ils en-
voyèrent en Egypte ne manqua pas d'imiter , en
tuant des étrangers ou des hommes roux fur les tom-
beaux
(a) DicKd. Lib. IL Eu/îau in IlLid. pc.g. US.
ib) ?l>.n Ub. VI. Cap, XXIX,
le) Cy^thwp. Ljo.X Héliodore dit que les Ethiopiens
ne facrifioient que des étrangers qu'ils avoient fait pri-
fonniers à la guerre; ôc quoique \t% Gymnoiophides
rcprouvafîent ces facrifîces , le peuple y perfilloit malgré
eux. Les Grecs fe font imaginé que les Egyptiens im«
nVoloient des hommes roux dans la ville d'IIithvrc ou
dé Diane; mais *il efi: beaucoup plus probable, dis-;ev^
(jsvi'ils y inimoloient des femmes.
fur les Egyptiens ^ les Chinois, 93
beaux d'Ofiris , ou des pierres confacrées au Soleil ,
■& en égorgeant vraifemblablement des femme^^ à
l'honneur de la Lune , dans une bourgade que les
Grecs ont nommée la ville d'Hithyie, & dont on re-
trouve Aqs veftiges fur la rive droite du Nil, d^ns
un endroit appelle el - Kah , qui n'eft véritablement
éloigné des limites de l'Ethiopie que de 24 lieues*
Ces atrocités, qu'on n'emprunta pas des Arabes
Pafleurs, comme M. Jsblonski fe re(t tauflement
peri'uadé, furent abolies fous le régne du haraon
i\nio/is; tandis que le fameux Ad:e pour brûler vifs
tous les Hérétiques n'a été aboli en Angleterre que
•fous le règne de Charles feco/id. Depuis Amofis,
on ne trouve plus aucune trace de quelque crime
-femblable dans THiftoire de l'Egypte; mais bien dans
celle dd l'Ethiopie, ou Ton ne put parvenir iitôt à
-Terbrmer la Religion, parce que ks loix civiles n'y
avoient prs tant de force fur un peuple qui fe dis-
perfoit aiiement, foit pour aller à la chaffe, l'oit pour
aller avec (es troupeaux chercher des pâturages dans
un pa}s ou ils -font rares.
Lts premier-5 Gymnofophifles de l'Ethiopie ne
paroiffent avoir été que des Prêtres errants, qu'on
peut com.parer à ces hommes qu'on rencontre au«
jourd'hui en Airique fou^ le nom de Marubuî , mot ,
qui étant traduit littéralement , lignifie enfant du ro-
ftau ardent: foit parce que ces Chartalans brûlent
quelquefois leurs viélimes avec des rofeaux , foit par-
ce qu'ils fe vantent de favoir cracher du feu; ce
-qu'ils font en tenant des étoupes allumées fous leur
fobe, comme on en vitiin exem.ple en 1731 ; mais
ce tour eft fi groflier qu'il n'y a que des Nègres
qui y puiilent être trompés. On conçoit que , quand
un peuple n'a encore que des facrificateurs ainbu-
lants , il doit nécefl'airement s'introduire chez lui des
•fuperftitions très - variées , & qui fouvent fe contre-
difent les unes les autres; parce que les opinions ne
font pas réduites çn un corps de doélrine, d chr«
que
94 K.echerches PJiilofophiques
que Jongleur tâche de faire valoir les flennes. Le
Comte de Boiilainvilliers dit que c'efl: principalement
parmi une nation comme les Arabes Pafteurs , que
ridée d'un Dieu Créateur a dû le conferver long-
temps dans toute fa pureté (^^. Mais le Comte de
Boulainvilliers ne connoiiïoit pas du tout les anciens
Arabes , fur lefquels Sales nous a procuré des éclair-
ciflements , qui démontrent que les notions de la
Divinité étoientextrêm.ement altérées parmi eux; &
cela arrive chez tous les peuples eirants ,où chaque
tribu & même chaque famille multiplie le nombre
des Fétiches & àts Manitoux, dont les animaux fa-
crés de T Egypte & de la Grèce font àts reftes:
<ûr on pourroit prouver, ii la chofe en valoit la
peine, que les anciens Grecs ont aulTi été lingu-
]iérai\ent attachés au culte des bêtes; & j'ai comp«
té jufqu'à douze ou treize efpeces différentes qu'ils
révéroient , fans y comprendre la Belette de Béotie.
Il eft bien certain que l'efprit des Gymnofoph ides
ne com.mença à fe développer que quand ils furent
réunis en un corps iéden^aire, ou un collège qui
svoit fes principales habitations dans la péninlule du
îvïéroé: aors ils s'appliquèrent à l'étude, & mirent
quelque ordre dans les Hiéroglyphes Ethiopîques,
fur lefquels le Philofophe Démocrite avoit écrit un
Traité particulier, qui, par -le plus grand des mal-
heurs, s^eft entiéremient perdu [b\ Je fliis aufîi
éloigné qu'on peut fétre, d'ajouter la moindre foi
à des éloges auiTi outrés que le font ceux que Je
Romancier Philoflrate prodigue aux Gymnofophis-
Hcs {c): mais malgré cela il eft poflible qu'en travail-
lant à rédiger leurs Hiéroglyphes , ils ont inventé
l'Ai-
{a) Vie de Mahomet, pa^. 14.7.
^b') Apud Lûëitium. Lib. IX.
(c) In vif, Apollon, Lib, FJ, Cap, tf.
fur les Egyptiens & les Chinois» 9f
l'Aiphabet fyllabique, dont on fe fert encore de nos
jours dans h Nubie & rAbyfSnie, & où il n'a (u-
rement pas été apporté d'ailieurs {a). Cette décou-
verte étoit d'autant plus intéreflante que fans cela on
Ji'eût pu parvenir à i'iavenaon de i' Alphabet littéral,
qui paroit être due aux Egyptiens; à. c'ett une vé-
r.itûbie folie de h parc de Platon d'accufer les Prê-
tres de l'Egypte d'avoir fait un tort irréparable aux
fciences en in\' entant l'écriture; ce qui , fuivant
lui, a prodigleufement afFoibli, dans l'homme, la
faculté memorative, à. Jules -Céfar femble avoir
voulu appuyer ce préjuge en parlant d^s Druides ,
qui n'apprirent jamais par cœur que des abfurdités.
Quoiqu'on rencontre dans Diodore & dans Stra.
bon quelques palîages relatifs aux opinions , qu'a-
voient les Gymnofophiftes touchant la Divinité, il
faut convenir qu'il régne beaucoup d'obfcurité dans
ces paffages-là , qui ne paroiiîent écre fondés que
fur des rapports de quelques marchands Grecs , qui
vers le temps de Ptolémée Philadelphe commencè-
rent à pénétrer fort avant dans le cœur de l'Afri-
que. Tout ce qu'on peut dire avec certitude , c'eil
qu'ils reconnoiilbient l'exiftence d'un Dieu Créa-
teur , incompréhenfible par fa nature , mais fenfible
dans fes ouvrages, qui leur paroilToient tous égale-
ment animés par fon efprit. De cette doâtrine dé-
coula le culte fymbolique , qui efl: comme approprié au
génie des Africains , dont l'imagination ardente de-
voit être fixée par des objets fenûbles ou des Féti-
ches, & donc rinquiétude fur l'avenir devoit être
cal-
<<ï) Héiiodore obferve , L/i». IF , que le« Ethiopiens
•tvoient deux caraderes diffe'rents: le premier confiôoit
r«n Hiéroglyphes < fur lesquels ceux de 1 Egypte ont
i «te' copiés: le fécond étoit, comme nous le fuppofonSj
I «Q Alphabet fyllabi^ue*
96 Kecnerches Philofopliiques
caliTiée d'une façon on d'une autre par les augures^
qu'ils tiroient de ces Fétiches mêmes.
Chez les Grecs & les Romains l'uCage de conful-
ter à chaque in fiant les Oracles n'étoit qu'une mnu-
vaife habitude; mais chez les Airicains ce femble
être un befoin phyfique , qui tient aux climats chauds,
où refprit du petit peuple eft extrêmement foi«
ble & impatient. On a pu remarquer en Europe
même, que les fetTîmes font bien plus avides de con-
roitre l'avenir que les hom.m.es: tandis que le Philo-
fophe , qui fe repofe fur fa propre prudence , ne
s'inquietè pas du" tout des événements futurs : il
corrige la fortune, ou la fjpporte.
I! y a é^s raifons très naturelles qui nous expli-
quent pourquoi les Oracles ont ceHé dans quelques
endroits de l'ancienne Europe & de l'Afie; mais ils
ne cèdent pas , à. ne celleront jam^ais en Afrique :
on en connoit aujourd'hui deux à la côte Occiden-
tale , qui font auiTi fameux qu'a pu l'être celui de
ïjelphes. C'ed par une ignorance prescu'impardon'
nabie de rîiiftoire moderne que Van Dale à. Fon-
îenelle accordèrent à leurs propres adverfaires que
les Oracles fe font réellement tûs : ce qui eft une
fauiTeté démontrée par les Relations de quelques
Voyageurs, qui vivent encore, & furtout par ceile
de Rœmer.
Quand Pline .& Solin difent que à^s peuplades
Ethiopiennes avoient élu pour leur Pvoi un' Chien,
cela ne fîgnifie & ne peut Signifier autre chofe, fi-
non qu'elles rendoient un culte à cet animal, com-
me on en a vu enfuite tant d'exemples chez bs Egyp-
tiens leurs defcendants. Les Anciens connoiiioieat,.
mieux que nous l'intérieur del'Afiique; mais ^|
revanche nous en connoillons mieux qu'eux les c^i
tes , où l'on n'a g^eres trouvé de nations qui n&"
révéraiTent les Serpents. Celui quieft révéré par-
mi les Nègres du Royaume de Juchac ^ n parc tt:
svoir aucune (qualité malfaifante , & il pafle même
pour.
fur les Eijpîievs & les Chmoh, 97
fûur dévorer de petites couleuvres noirâtres qui jfort
venimeurts ; mais chez d'autres Nègres on a conver-
ti en Fétiches de véritables Vipères , dont la pi-
quure entraîne presque toujours la mort.
En général le cukc rendu aux Serpents efl fondé
fur la crainte que les hommes ont naturellement pour
ces reptiles: ils ont taché de calmer ceux qui ont dci
venin en leur offrant ^ts facrifices; & ceux, qui fonn
fans venin , leurontparu mériter une diftindion par-
ticulière, comme li un génie ami de l'humanité eût
eu foin de les défarmer en leur laifiant leur forme ;&
c'eft principalement de cette efpece qu'on s'eft fervi
pour en tirer ^ç.s pronoflics : on auguroit bien des
Serpents Iflacues, lorsqu'ils goutoient l'offrande ,&
fe trainoient lentement au-tour de l'autel. Mais il
faut obferver que quelques-uns de ces animaux s'at-
tachent, comme le Chien, aux perfonnes qui les
nourriflent, & on leur enfeigre différents tours
qu'ils n'oublient jam.ais ; de forte qu'on peut dire avec
quelque certitude que les Serpents Ifiaques avoienc
été dreflés , & obéilToient à la voix ou aux geHes-
des ]MiniIlres.
C'eft par une Couleuvre , qui n'étoitpas venîmeu-
fe^ qu'on repréfentoit le Cneph on la Bonté divine,
comme on repréfentoit la force & la puiflance par une
Vipère , dont les Prêtres de l'Ethiopie portoient ,ainii
que ceux de l'Egypte , la figure entortillée autour de
leurs bonnets- de cérém.onie ; & nou^ avons déjà
eu occalion de faire obferver au Lecteur , que le
diadème ùts Pharaons étoit aulll orné de cet em»
blême, (a')
Ce n'eft pas feulem.ent dans quelques villes parti-
culières de la Thébaïde & du Delta , qu'on rendoit
un
(a) Sacerdotes oEthlopum & o^gyptionm gerim fileof
ébiongoj in vertice iimhilicum halentes , Q ferpev.tibus quQS Ai»^
jides appellam , circumvoIuîOJ. Diod, Lib, IIII,
Tome IL E '
98 Recherches PhÏÏGfoph'iques
un culte aux Serpents ; car Elien sffure qu'on en.
nourriiToit dans tous les temples de l'Egypte en géné-
ral: i^a^/ ce que je fuis très- porté à croire, puisque
c'eft-là une des plus anciennes & peut-être la pre-
miere fuperftition des habitants de T Afrique, où l'on
alloit chercher les plus groffes Couleuvres qu'on put
trouver pour les mettre dans les temples de Sérapis ^
& on en a vu que des Ethiopiens avoient apportés
à^ Alexandrie, qui éî oient longs de vingt- cinq â vingt'
ïiY. pieds; quoiqu'on en coniioiné maintenant dans
le Sénégal , qui ont plus du double de cette di-
menfion.
Onnefaurolt, faute de mémoires , entrer dans
plus de détails dir la doclrine particulière du collège
des Gymnofophides du Méroé,qui finit de la maniè-
re la plus funefle , pour sxtre coniiamment oppofé
aux progrès du Defpctisme , cette ancienne maladie
des Souverains, dont quelques- uns font comme les
infenfés qui défirent ce qu'ils neconnoilTent pas. On
dit qu'un Tyran nommé Ergamene, qui doit avoir
été contemporain de Ptolémée Philadelphe , & Grec
d'origine, fit maiTacrer en un jour tous les Gymno-
fophifies ; ce qui jetta cette partie de l'Ethiopie dans
une défolation, dont elle ne s'eil: plus relevée: on
voit feulement les ruines ^ Axiom , de Pfelcbès , de
INapatha , & on a prétendu , il y a quelques années,
que cet endroit , qui étoit déjà dévaflé du temps de
Pline, avoitété.choifi par les Juifs pour y former un
Etat indépendant de la domination àtz Turcs & des
AbylTins; mais cette nouvelle ne s eit point confir-
mée, & nous regardons les juifs comme incapables
ron - feulement d'exécuter de tels projets , mais mê-
me d'y penfer : car ils ne connoiilent d'autre Hé-
roïsme que l'ufure.
't) D$ Nat, Animal, LU\ X. Cap, 3z,
fur les Egyptiens gf Iss Chinch* 99
Au refle , il eft croyable que les Philofophes de
f EthiO; lie enveloppoient leurs connoiflances fous des
allégorfes , tout comme ceux de TEgypte. Et \z~
deiius doit être fondée la fable qu'on trouve dans
Plutarque, .au fujet de quelques villes ,& de quel-
ques villages fîtués aux environs de l'ifle Eléphan-
tine , que le Pharaon Amafis avoit promis de céder
au Roi d'Ethiopie, s'il pouvoit faire refoudc par
ks Gymnofophiftes les énigmes qu'on leur propo-
feroit; & ks Ethiopiens bazardèrent auilî , dit- il ,
aux mêmes conditions quelques - unes de leurs bour-
gades. Mais quoiqu'on life des contes aflez fembla-
b!cs dans Texagérateur Jofephe , & dans la vie d'"!Efof e,
compofee par un fou , nommé Pianude , il ne faut
pas croire que les Souverains de Tantiquité fe foient
joués ainfi de leurs Etats , ni furtouten Egypte , pays
trop petit pour être démembré au fujet d'une énigme
bien expliquée, & cela par d'aufîi bons voiflns que
i'étoient les Ethiopiens, qui ne firent jamais des ca-
naux pour détourner ou pour faigner leNil,cequ'on
ne croit pas être absolument impofiîble ; mais j'en
parlerai plus au long dan5 la Seâîion qui concerne le
Gouvernement.
Après tout ce qu'on vient de dire il feroit inutî-
le dv'i réfuter cent fyftêmes propofés depuis Ifocrate
jusqu'à nos jours fur l'origine du culte des animaux ;
puisqu'on voit clairement que les Egyptiens n'en
ctoient pas les inventeurs ; mais qu'ils l'avoient apporté
avec eux de l'Ethiopie, où il paroît avoir commencé,
comme on l'a obfervé , par les ferpents & ce petit bœuf
qu'on croit être le Buhaîos àti Naturaliftes : cet ani»
mal , qui eft comme le nain de fon cfpece , porte des
cornes qui imitent celles de la Lune , & Tefprit des
Africains a fouv^ent été Irappé par des fimilitudes
beaucoup moins fenfibles. Au relie la colonie, qui
vint prendre poffeilion de la vallée du Bas -Nil, loin
de renoncer à ces pratiques fuperftitieu fes , s'y atta-
cha de plus en plus opiniâtrement •, àk.^ qu'elle eût
E % re-
ïoo Ke cherches PhUofophiques
remarqué que de certains animaux, comme lesch&u,
Its beiettej , les ichneumons , les éperviers , les vau-
tours , les chouettes , les cicognes ài les ibis , font~
d'une utilité fi décidée, qu'il ell: nécedaire de les
mettre fous la prote^ion particulière àts loix, dans
un pays , qui fans eux ne feroit pas abfolument ha-
bitable. Les Turcs , qui ne croient peint être ido-»
îàtres , ne permettent à qui que ce Ibit de tuer â.^B
ibis, que les Grecs & les Romains épargnèrent tout
de même. De quelque religion que puiOT'^nt être
ceux, qui dans la fuite des fïecles envahiront celte
contrée , on les verra toujours refpecler <\Qi ani-
maux qui ont été furnommés avec raifon les puri*
£cateur,s de l'Egypte.
Mais ce qui a toujours paru inconcevable aux An-
ciens & aux Modernes , c'efi le culte que quelques
villes rendoient aux Crocodiles. Cicéron eft le feul
qui ait cru que rutilité , qu'on retiroit de ces lézards ,
avoit porté de certains Egyptiens à les référer: {a)
mais il eût été extrêmement euibarraifé de nous ex-
pliquer en quoi conlilloit réelieinent cet avantage ,
que à^s Naturaiides bien plus habiles dans THiftoire
à^s animaux, que ne l'étoic Cicéron ,» n'ont jamais
pu entrevoir.
Ce ne fut qu'en î77o,lGrfque je m'appliquai plus
particulièrement à connoître la Topographie de l'E-
gypte , que je découvris que les trois principales-
villes , qui ont nourri des Crocodiles , comme Cop-
tes , Ariînoé & Crocodilopolis féconde , étolent fî-
tuées fort loin du Nil fur àts canaux dans lefquels ce
iieuve dérive. Ainfî pour peu qu'on eût eu la né-
gligence de lalfler boucher les foifés , ces animaux
qui
(a) Po/fein de Ichneunnnum utilîtate , de Crocodilorum , de
felimn dicere; fed iiolo efje laif^iff^ CicCiO de Nat. DfiO*
2«l», Lib. l. Cap. 3$,
fur les Egyptiens & les Ck'iîiôîs. T.oî
qui ne marchent pns fort avant dans les terres , n'au-
rolent pu venir ni à Ciocodilopolis féconde, ni à
Ai'iinoé, ni à Coptos , cù on- les regardoit comme
!c fymbole de Teau propre à boire, à. propre à fé-
conder les campagnes , ainil qu'on le fait par Elien ,
|& furtout par un paffage d'Eufebe. {a)
Le Gouvernem.ent pouvoit être bien âiïuré
qu'auffi longtemps que ce culte feroit en vogue,
l'- fuperPatieux ne manqueroient pas d'entretenir les
Lix avec la dernière exaclitude. D'un autre côté,
w. iC repofoit fur les Oxyr in chiites pour l'entretien
eu grand c-nal connu aujourd'hui fous le nom de
' :'z il Menhi , fans quoi le poidon , qu'ils révé-
-"t/^^us le nom d'0x)//7^^^ï/j- ^ n'eût pu arriver
«- .:.: eux.
I' efl vrai qu'on connoît encore deux autres vilies
flul nourriObient ùç.s Crocodiles , comme Crocodiîo-
polis troifiéme & Ombos. Quand il s'agit de fixer
\i poiîrion incertaine d'Ombos , M. d'Anviile héii-
te; mais il faut la mettre plus avant dans les terres
vers le pied de la Cote Arabique ; car- nous iavons
que les habitants de cette viile avoient creufé de
grands fofles pour arrofer leurs campagnes , & c'ell
dans ces foffés mêmes qu'ils don noient à manger à
leurs lézards, {b)
Après tout cela on conçoit pourquoi ceux , qui
habitoient le Nome Arfinoïte ou la Province de
ïcïum, firent voir à Strabon un Crocodile, qu'ils
1 nom-
(.7) Ver hminem Crocodilo impofttam navem in^i'ediemetni
rr.7z:e/nque lignificare r/ionon in humido, Crocodilum vero aquam
fr)n<i aptam. Eufeb. Pra'p?xr. Evan, Lib. IIÏ. Cap. XI.
(a) Elian de Nat. A.i.v.al. Lib. X. Cap. 22,.
Quant à la iltuation de Crocodilopolis îxoiCiéme y ofl
ne la connoît point; mais le cas des autres villes, qui
ont porté de tels noms , prouve qu'Ii ne faut pss ia
pacôr aii bord du Nil.
E 1
Î02 Ke cherche S Ph'ilofophiques
nommoîent \tSuchu ou le Ju/Ie , <& qu'ils onioi»^^,
tfe braiTelets & d'oreillettes cror: car eu égard à leur
ikuation, cet animal étoit pour eux T emblème , non
pas du Typhon comme on Ta dit ; mais de l'eau
amenée par des dérivations^ dont toute l'exiftence
de cette Province dépend; puifqu'il ne feroit pas
poiîible d'y vivre pendant fix mois , fi on iaiflblt bou-
cher les canaux du côté à'Illahon. Et on peut croi-
xe que les Arllnoïtes tiroient de leurs Crocodiles ia-
créo de certains augures fur l'état futur du déborde-
ment du Nil, auquel iis s'intérelToient encore plus
vivement que les villes fituées au bord de ce
fleuve.
Nous avons déjà tenté d'expliquer, dans un nui'
tre endroit de cet Ouvrage , quel peiu avoir été'
Tobjet du culte rendu à l'oignon marin par les Péîu-
iiotes & les habitants de Cafium , dont quelques-uns'
étoient atteints d'une maladie du genre de !a Tyra*.
panite, '& d'un tranfport au cerveau, ou de la 7>h.
'pbomanïe , terme qui déligne une indifpofition É»
gyptienne; & il eft étonnant que Saint Jérôme nefe
ibit pas apperçu que ce gonflement des inteflins,
dont- il parle lui-mém.e , éioit précifément l'origine
du mal qui tourmentoit ces miférables , qu'il tâche
de tourner en ridicule par des exprefTions que nous
ne nous permettrons point de traduire en François»
{a) Mais on ne voit pas qu'il y ait quelque ombre
de ridicule dans une difpofition naturelle, occalion-
née par les brouillards du Lac Slrbc*, qu'on a dit
être auffi pernicieux que ceux du Lac Afphaltlte
ou de la Mer Morte , & dirtoat pendant les grandes
chaleurs de rété. M. Pococke, qui alla voir cette
Mer
{a) Taceam lie formidolofo fj horrilili Cèpe , (^ crepittk:
vemris inflati qui Fjiitjtaca Reli^o ^t, la Ifai. Lib,XII,
Cap. xxxxyi.
fur les Egyptiens ^ les Chinois, 105
yitr Morte au mois d'Avril , fe trouva quelques
jours après attaqué d'une foibleiïe d'eLiomac, & de
vertiges, que les gens du pays attribuèrent au pou-
voir dts vapeurs, contre lefquellcs il ne s'étoit pas
aflez précautionné. Car quand les Arabes paffent
feulement aux environs de cette immenfe cloaque ,
dont l'eau fupporte le corps de ceu» qui s'y plon-
gent , ils fe couvrent la bouche , & ne refpirent
que par les narines.
Parmi les faperilitions Egyptiennes il y en a quel-
ques unes dont on ne découvre d'abord ni la caufe
piochii.ie , ni la caufe éloignée. Telle efl , par
exemple , la dévotion envers les Mufarc, ignés , qu'o-n
révéroit dans la ville à' Athribis , à, qu'après leur
mort on embaumoit pour les porter à Buto où étoit
' leur fépukure ; quoiqu'il y eût plus de dix - neuf lieues
de diftance de Buto à AtJirilns.
Comme dans ce petit animal les yeux font pref-
que auiiï cachés que dans la Taupe , Fluiarque pré-
tend que les Egyptiens le fappofolent entiéreinent
sveugle, & lui trouvaient quelque rapport avec l'af-
foibliirement de h lumière dani la Lune qui décroît,
& avec M Athor ou cet attribut de la Divinité qu'on
avoit perfonnifié fous ce nom -là, & qui n'étoit au-
tre chofe que l'incompréheniîbilité de Dieu, compa-
rée aux plus épailTes ténèbres de la nuit & du cahos.
Mais avant qu'on ait pu parvenir à des fimilitudes
fî forcées , fi compliquées enfin , il faut bien qu'on
ait reconnu dans la Mufaraigne quelque autre pro-
priété beaucoup plus naturelle. Et j"ai toujours foup-
çonné que les Egyptiens rangeoient cet animal, tout
com.me les Naturalises Grecs , dans la claffe àt^ Be-
lettes , \a) qu'on ne tuoit non plus que les Ichneu-
mons.
{a) Les Grecs iiommoient la Mufaraigne Sov.ris ■ Be-
lette I
E4
ÏC4 Recherches Philofophiques
Eions , que nous favons avoir été confacrés à l'Her--
cule Egyptien ,qui ne fut jamais qu'une feule &raê-
Fie Divinité avec Hercule de Thébes en Béotie.-
Mais comme, dans la Béotie , on ne trouve point
«j'Ichneumons, les Thébsins avoient cru pouvoir,:
ians aucune difîiculté,les remplacer par les Belettes,
auxquelles ilsrendoient un culte religieux. Et quoi-
qu'ils foient Grecs de nation, dit Elien, ils ne mé-
ritent pas moins d'être à jamais l'objet de la rifée S
caufe d'une dévotion fi impertinente, {a) Mais la
guerre , que ces animaux font fans ceiTe aux Rats &
sux Souris , avoit porté les Egyptiens à les mettre
fous la protection des loix. Et il leur a fuiR de trou-
ver dans la Mufaraigne quelque chofe qui reflemblât
tant foit peu à la l'elette , pour imaginer enfuite
toute la doctrine fymboiique , dont on vient de
parler.
Au relie, il efî certain que quelques animaux fa-
crés n'avoient que des propriétés énigmatiques &au"-
guraîes , fans qu'on puiffe leur en découvrir d'autres
de quelque côté qu'on les confidére , comme le Sca^
rabée, qu'on aroit dédié au Soleil» Mais il ne faut
cependant pas croire qu'il foit réellement que^iori
ii^un aufii vilain infefte que celui dont parle Pline.
Après avoir réfléchi à la defcription , qu'en donne
Drus Apollon , qui le repréfénte comme rayonnant
de cet éclat qu'ont les yeux à^s chats dans les ténè-
bres , je me fuis apperçu que les Egyptiens avoient
pris, pour le ^mbole du Soleil le grand Scarabée doré ,
que
rette) parce q-u'ils î-a croyoîent compofce de ces deux
efpcces. Et elle rcflèmble beaucoup à la Belette , &
point du tout à une araignée.
(a) Ttehani , quamvis natione Gro'ci , ri[u fu»t ohruetHf i
qui Mnftdlam , ut aud'.s ^ reIi^o[è colunt. De NAX, A,N.l*
MAL. Lib. XII. Cap. j.
fur les Egyptiens^ les Chinois» log
|UE quelques-uns appellent Cantharide ; <5c qu'on
l'Oit communément dans les jardins , ou il dévore
ES fourmis, & chafle les- vers-. Cet infeclé eH: corn--
me couvert d'une lame d'or ; & quand la lumière
ombe dire(ftement fur les étuis de fts ailes, il paroit
un peu rayonner ; ce que le ïraducleur Latin d'O-
rus a rendu par les termes de- rijéis inft'gniîa , à
peu près comnie le porte te texte.
l^t^ autres Scarabées iacrés de l'Egypte ont été ler
Monocéros, qui n'a= qu'une corne au haut de fon
corl^^t, 6c le Cerf ou le Taureau vo'ant qui en a
deux, qu'il ferre comme des tenpilles. Toutes les
fuperllitions relatives à ces trois diiîerentes efpeces
d'infec^tes doivent être regardées comme fort ancien-
nes; & il fe peut qu'elles etoient répandues parmi
les Ethiopiens & les au.tres habltans de 1" Afrique,
avant même que l'Egypte ait été peuplée, {a) On
en trouve àQ^ traces- non -feulement dans le' Grrilorï
facré de ilfîe de Ivîadagafcar ; mais'jufque parmi les
Hottentots, qui coame on î'obfervc dans l'Hilloire
g-enérale des- Voyages, regardent avec vénération les
perfonnes , fur leiqudles le Scarabée marqué de tâ-
ches d'or , eu le Tau^ eau volant du Cap vient à fe'
repofer; parce que c"tll à leurs yeux un pronoftic
UC-s- heureux. Mais ce qui peut nous étonner da*
vari:age,ceft que des préjugés femblables fe foicnt
introduits en Europe.au -lùjet du Scarabée , que I2
vulgaire nornm.e ridiculement Mouche du Sekrieur.
lî jfed: pas- croyable, ni même polTible que cette
fupertlition ait ete puifée dans les écrits de St. Am-
broife , puiique ie peuple ne lit iamais les écrits r'e
Se.
i_a) Oa voit déjà des Scarribtfes iculp.tés en pierres dans
les iéDiiltiires Royales de Biban-el ■ Moluk. Et j'ai dit-
çfiie C'îs ie'pv.lcmes font plus anciennes que ks Pyia«
ffiides.
Es
rc^ Recherches P hilofoph'iqiies
Su Ambroife; & ii ignore profondément que ,,
Auteur a coiTiparé plulleurs fois le Chrilt ou le Mes-
fie a un Scarabée, fans qu'on ait pu jufqu"à préfent
deviner far quoi une il étrange coraparaiibn ed fon-
dée. H y a aulîl une infinité d'endroits en Europe
où le chant du Grillon elt reçu conjme un augure fa-
vorable,, à. on s'y opiniâtre l'inguliérenient à confer.
ver de; infcclss dont le bruit aigu & monotone eft
Infupportable » îorfqu'ils fe multiplient jufqu'à ua
certain point dans les foyers. Mais quelle que foit
îa dévotion de certains Européens envers les Gril»
?ons , elle n'égale point celle dts Africains , qui en
font commerce, k les gens riches s'y croiroient fé-
îieufement brouillés avec le Ciel , s'ils n'en pofle-
doient des efiains entiers , qu'on renferme dans deg;-
iburs eonfuuirs tout exprès.
il faut établi'' Gomme une maxime , que l'eforit
^u p^at peuple peut être fortement frappé par' dé-
pendes chofes ; à. il n'y a que quelques années que
des pavfsns François commencèrent à rendre une
efpece de cuite religieux aux Chryfalides de h che-
nille , qui vit fur la grande Ortie ,- parce qu'ils,
^oyoient y voir àts traces manifefles de la Divinité^
& jV]^ Des Landes afiure que les Curés m.éme en-
avoierit orné les autels , comme on les orne en Efpa--
gne de Cigales renfermées dans de petites csges , &
de moineaux des Canaries , qui chantent pendant la
'MeiTe. (r/).
Si fous nos climats tempérés l'imagination de
Fhomme a pu s'égarer jufqu'à ce point , y a-t-ilî
Guelqu'un parmi nous , qui foit furpris de ce que
les Africains , dont Teffiit eî^ exalté par le feu de^
Pathmofphtre , aient découvert de la reflemblance
entre
• (c) Recmil de diférems Traitas de Fhyftque fa^. s 6*
Y oyez «Uifii Mureiti Latns Jur î'Efpa^m,
fur h s E^pùem & les Chhwh, icf
entre les cornes de la Lune & les cornes du Bœuf
nain, qu'on nomme Buhalos ; entre le Scarabée ^
qu'on nomme Taureau volant, éc le Taureau Zo-
diacal ?
• Dans des Monuments rapportés par Monfaucon
& le Comte de Caylus , On voit des femmes Egyp-
tiennes, qui paroiflènt donner à manger à des Sca-
rabées fur àç.i> tables ou àç.^ autels : or je m'imsgine
que cela nous repréfente la véritable manière de ti-
rer des aufAires de cette forte d'infecles, qu'on ob"
fervoit à peu près comm.e les Kom.airis obfervoient
les poulets, lorfqu'iis faifoient ce que Cicéron ap-
pelle d:ns le fécond livre de la Divination, le tri.
puuinm ai le terripavium. Au refle quelque bizar-
îes que foient ces pratiques, elles n'approchent pas
à be'aucoup près de la manière dont les Chinois
ont confulté la Tortue , qui a été un de leurs plus
grands Oracles ; & cette faperdition ne leur efl fà-
rement pas venue de TEgypte : car Jhm-^is il n'a été
queîlion de Tortue parmi les animaux facrés , donc
on a fouvent tâché de connoitre toutes les efpeces ;
mais jufqu'à préfent il n'en n point paru d'énuméra-
tion compîecte; & îes recherches de M. L'ianchardy
inférées dans le neuvième volume des Mémoires de
FAcadémie des Infcriptions , n'offrent qu'un eiiaî
très imparfait & où il n'y a rien de fulvi. Cepen-
dant pour qu'on fâche une fois à quoi s'en tenir,
lîous indiquerons ici à peu près tout ce qu'on trou-
ve à cet égard dans les Auteurs de l'Antiquité,
& après avoir fait connoitre les objets du culte
Symbolique, on tâchera de développer les véritables
fentiments des Egyptiens far l'efiénce de la ^ Divi-
nité.
On foapçonnc que, dans une bourgade fîtuée à
îa pointe feptentrionaîe du lac Msréotis,on nour-
riUbit un Bœuf facré comme dans beaucoup d'autres
villes de l'Egypte , dont nous ne connoiiTons pofl-
Uvement aujourd'hui qu' Hermonthis , HéliopoUs &
E 6 MeiUf
ïc8 'Recherches Vh'ilofofh'iquef
r.'Tsmphis . où !a répatation du Bœuf Apis édipfî
celle de tous fes rivaux , dés que la Cour des Roia^
y fut transférée de Thébcs. D'ailleurs les Egyptien»,
avoient pour les environs de Memphis une vénéra-
tian. auiTi particulière que pour les environs d'A-
bydus.
Les Savants n'ont pu tomber d'accord entr'eus
fur le terme qu'on iixoit à la vie du Bœuf Apis..
Plutarque prétend qu'on le noyoit dès qu'il avoit
atteint vingt- cinq ans : & c'étoic aufTi là , fuivantï
lui, le nombre dss caracleres de l'Alphabet Egyp- _
tien. Cependant M. Bûttner , qui par Xt^ià^ des. "
b3nde!ettes àç.^ Momies, a retrouvé cet Alphabet ^
croit qu'il n'ctoit compofé que.de vingt- deux let-
tres. Il y a bien de l'apparence qu'on fe défaifoit
àt WApJs àhs qu'il perdoit l'appétit, & que fa ^.'■-
■sueur cédoit au poids de l'âge: car dans cet éta:
ne; pouvait gueres donner des augures favora-
bles au peuple, qui n'exigcoit rien autre chofe. Et:
on préium.e aifément qu^ les PuIIarii attachés aux.
Légions Romaines, ne Isifioient pas non plus vivre.
lés poulets facrés au . delà d'un certain terme marqué
par les régies de rArufpicine. Les- Egyptiens ti-
roient aufïi des pronoftics de la voix des enfants,,
qui chantoient, 6c quijouoient dans h procefTion du*
Bœuf Apis , ou à la porte de fon étable. Et JVL
Jabionski obferve que l'Oracle de& Juifs , connu,
fous le nom de Bat - koî ou fille delà voix , paroi t avoir
été abfoîument le même que celui que donnoient-
ïec- enfants de l'hgypte, où l'on étoit devin avant:.
^ue d'être homme.
Pîufieîivs. villes de cette iinguliere contrée entrete*
noient àcs Vaches facrées , comm.e Momemphis„
Chufe & Aphroditopolis: mais la fspulture commu-'
Be de ces animaux étoit à Atharbéchis, où l'on ap-
^ortûit leurs os en bateau; &on en agiiroit à peii-
j;rès de m.éme par .rapporx. aux Chats , qu'il n'étolD
jjerims de tuer nulle, parf; mais on venoit les en-
terrer
fur les Egypùens ^ les C/i'n?jis, Tcf •
terrer â Bubade. L'Ours avoit aufll une fépulturey.
vraifemblablement à Papre'mis , ville dédiée au Ty--
phon ou au mauvais Principe , qu'on tâchoit d'y
ealrr.er en rendant un culte à rHlppoporame , le vé-
ritable fymbole de l'efprit Typhonique : cet animal ,.
loin de venir aujourd'hui jufqu'à !a hauteur du vieux
Caire, ne defcend pas même au-detfous des Cata-
ractes du Nil , d c'ell: par hazard qu'on en a vuun ,
qui s'ctant égaré fuivit ce lîeuve jufqu'à fon em-
bouchure, & fe lai lia prendre à Damiette. Il faut
que dans l'Antiquité les Hippopotames aient été
beaucoup plus nombreux; & que leur race fe foit
éclcircie d'âge en âge , comme celle des ligres 6c
des Lions: on foupçonne quelque chofe de fembla-.
ble par rapport aux Crocodiles du Nil ; car il eir
trè?- certain qu'ils ne fe m.ontrent jamais de nos'
jours dans, des ondroiîs où le I^aturaliite Séneque-
dit qu'on en voyoit dos troupes entières de îbn
temps, (r^)
li femble que les Egyptiens avoient voulu faire de-
leur pays une immenfe m.énagerie , où Ton ne comp-
toit cependant pas autant d'efpeces différentes que-
Cicéron Tinfinue. D'abord les bêtes de fomme,
comme le Drorr.adaire, le Chameau à l'Eléphant en'
avoient' été exclues: on en avoît exclu auffi les Soli-
pedes; le Cheval n'ayant jamais été admJs au nom»
bre des Fétiches , Sl bien moins l'Ane , pour lequel-
la répugnance des Egyptiens étoit extrême ; ce qu'on
a toujours, attribué à la nuance de fon poil, qui eft=
ordinairement rouiTe dans- ce pays -là, où tous les'
anunaux roux étoient foupçonnés de porter en eux
ie germ.e d'une maladie; & enfin les Egyptiens ne
aou-veient fe mettre dans l'eforit que cette couleur
^ fâ&
(û) .V.if. dii^^^* Lib. IV. Cap, 2. Il fsut cependant"
%'
îîo Tiecherches Fhîlojopîtiqiies
fut la marque d'une bonne 'conditution. Quoiqife'
leurs Naturalises aient été à ce fujet tournés en ri- ^
ëicule, d même par IM. de Montefquieu , il eft fur
que leur obiervation s'etl: de plus en plus vérifiée:
par rapport aux Bœufs à. aux Vaches.
Ce qu'il y a de finguiier, c'efi: que les mêmes ani-
maux étoient ordinairement confacrés dans deux vil-
les différentes: il y avoit deux villes pour les Lions;
deux pour les Chiens; deux pour la Brebis ou le
Belle*; & deux enfin oti l'on nourrilToit de3 Loups.
Elien prétend même que les habitants de la grande
Préfedure Lycopoiitaine avoient eu foin d'arracher
dans toute l'étendue de ce diltricl: une plante du
genre àt^ Aconits; & qu'on connaît fous le nom
vulgaire ^Etrangle- loup \ de peur qu'il n'en arri-
vât quelque accident funene par rapport à ce qui
faifoit l'objet dê-leur vénération. Mais ce conte eit
plus ridicule qu'on ne pourroit le dire; puifque les-
Lycopolitains ne laiiToient pas courir les Loups en
liberté dans leurs provinces , où ces animaux étoien":
d'ailleurs très -petits, & à peu près de la taille du
Chien domedique, dont des momies bien confervées
ont fait connoitre le caractère, fort différent de ce-
lui qu'indique Hérodote.
La Belette étoit révérée principalement dans la
Thébaïde, l'ichneumon ou le Rat de Pharaon dano
ks villes 4'fîercule, dont quelques Géographes en
comptent trois, la Mufaraigne à Athribis & à Buto ,
la Chèvre fauvage ou la Dorcade à Coptos , le Bouc
domeftique à Mendôs , à l'hmuis , & probablement
aufli à ranopolis. La Loutre paroît avoir été privi.
iégiée dans toute !p. contrée; quoiqu'on n'en ait nourri
nulle part d'apprivoifées. Les deux villes de Mer-
cure entretenoient ^ti fmges Cynocéphales ou des Pa-
pi©ns , qu'on alloit chercher en Ethiopie ; ainfi que
k Singe Cébus, qu'on voyoit à Babylone dEgypte
lituée à deux lit^ues au - delibus de Memphis.
Epiphane parle d'une chapelle où Ton nourris -
fur les Egyptiens ^ les Chinois» m
f^it des Corbeaux ; (^) mais on ne fait ce quecepeut
avoir été qu'un tombeau, qu'on montroic dans les
environs du lac Méris , & où devoit être enfevelie-
une Corneille , qui, fuivant la tradition du pays,
avoit porté les lettres d'un ancien Roi d'Egypte, où
Ton ne connut jamais que la Polie aux Pigeons, qui
eit d'une inflitution dont l'époque fe perd dans la
nuit des liécles; car il en efl déjà parlé comme d'une
choie fort commune dans lesPoéiies d'Anacrcon,qui
envoyoit par ce moyen ^^^ billets , dignes fans doute
d'être portés par les oifeaux cherisde V^enus. {b)A\x
refle, il convient d'avertir ici, que ce qu'on trouve
dans rOuvrage de M. de Maillet touchant la Pofte
aux Pigeons , ell copié ou extraitde quelques Auteurs
Arabes, qui ont manifeftement exagéré, & dont le
témoignage n'eft d'uilieurs d'aucune autorité par rap-
port aux temps recules dont nous nous occupons.
On lit dans Diodore de Sicile que le Gouvernement
de l'Egypte envoyoit partout des lettres pour annon-
cer les^difTérents degrés de la crue du Nil , qu'on ne
peut bien obferver que dans des Nilométres, dont
on en comptoit trois ou quatre dans toute l'étendue
du pays, qui étoit alors rempli , comme on a déjà
eu occafion de l'obferver, d'un prodigieux nombre
de Colombiers , auxquels on avoit principalement re-
cours dans les tem.ps de perte : ainjft i! n'ell: pas éton-
nant qu'il (bit venu dans l'idée des Egyptiens d'em-
ployer ces oifeaux pour porter promptement des avis::
d'ailleurs dans cette contrée les Pigeons ne peuvent,
presque s'égarer ; car à mefure qu'ils s'élèvent en l'air ,
ils ne voient plus autour d'eux que la mer & d'im-
menfes efpaces fablonneux 5 ûir lesquels ils ne s'abar-
tent point»
Deux
(à) lit Ancor T&m^ II, $, 10^»
(è) O D E I X,
tr^ Ke cherche s FhilofopTnquâs
Deux villes connues fous îe nom d'Hiéracon po-
lis , nourriiibient à^s Eperviers d'une efpece diitércn-
te de celle qui étoit confaciée dans le Temple de Phi-
lé, où on l'apportoic de FEthiopie , & qu'aucun
Naturalise ne peut détcnriiner. L'Aigle étoit révéré
dans la Thebaide , la Chouette à Sais» Le Vautour ^
l'Ibis, h Tadorne, la Cigogne & la Hupe l'étoienî
partout; quoique Ton ne trouve pas qu'on leur eut
dédié des femples particuliers: tandis qu'Arnobe as •
fure qu'on rencontroit de^ chapelles conftruites tou^
€:?près pour les Scarabées, {a)
La Perche, ou ce poilion qu'on nomme la Va*
riole, étoitdansune grande vénération à LatopoUs^
la Carpe à Lepidotum, ville de la Thébaïde; le iiro»
ehet à Oxyrinchus; le Phag^e ou le Spare rougeàtre
a Syene; & le Méotis dans Fille Eléphantine; mais
nous ne connoidbns^a^ le caractère de ce poitlbn ,
non plus que celui du Phyfii, qui femble auffi avoir
exercé la fuperftition.
Aurefle,les Grecs ont été dans Ferreur,- lors-
qu'ils ont mis FAnguille pariiii les poilTons facrés;-
parce que les Egyptiens n'en mangeoient point: car-
tous les animaux, dont il leur étoit défendu de Te
nourrir par les loix du régime diététique , ne doi-
vent pas être comptés au nombre des Fétiches , mais
on y comptera fans doute les Serpents, auxquels on
rendoit un culte à Mételis dans la Baiïe Egypte , d
vraifemblablem.ent auffi à Térenuthis , quoique d'ail-
kurs tous les Temples de ce pays aient contenu dir*
férentes efpeces de reptiles j dont le plus remarqua-
ble-eft la Couleuvre cornus , qu'on révérait en quel-
ques endroits de la Thebaïde, & fuivant toutes les-
apparences, dans l'ifle Eléphantine & une petite ville
connue fous le nom de Cnuphis , qu'on rencontroit
au - delà du vingt- cinquième degrés
, L'Hinoî-
l^.î) Ainoh, adverfAs Cent, Lih^ J. fag. jj.
fur les Egyptiens &Jes Chmoh. 2i$
L'Hidoire àes plantes facrées chez les Egyptiens a
toujours éié extrêmement obrcure,& teut ce qu'on
fait, c'ell que ce peuple a témoigné beaucoup de vé-
nération pour la Nymphée , ie avot , TOIyra, le
Papyrus, l'Oignon marin, l'Abrynthe de Tapofuis,
à laquelle Ves'ing joint la Moutarde fiurage; enfin ,Ie
Perfea, différentes efpeces de Palmiers, & l'Acacia:
cet arbre peut a^-oir donné lieu à ce qu'on lit dans
rHilloire de Barlaam , au fujetd'un culte que les Egyp=
tiens rendoient aux épines; ia) quoique tout ce pré-
tendu culte fe foït uraiiemblabîement borné à porter
quelques branches d'Acacia dans les proceilions , où
l'on portoit aulTi les prémices des fi'uits & des pains:
mais on ne i*oyoit rien de tout cela dans l'intérieur
des Temples où il étoit rare de rencontrer des ftatues
de figures humaines: on n'y trouvait que quelques
animaux, des vafcs toujours remplis d'eau du Nil,
& des lampes qu'on ne laifToit jamais éteindre. Rica
n'eft plus connu que la lumière perpétuelle du Tem-
ple de Jupiter Ammon , par le' moyen de laquelle
on avoit mêm.e tenté de m.efarer la durée de quelques
révolutions celedes; m.ais de tels efiais , comme lea
Anciens s'en font apperçus eux-mêmes, ne pou-
voient abfolumenî aboutir à rien.
-Telle ell: l'énumération dQs Fétiches, dans les*
quels les Egyptiens cherchoient toutes fortes de rap-^
ports avec les étoiles , la Lune, le Soleil & les attri-
buts de la Divinité. Et ces objets en général confii-
tuoient
(a) (yEgyptri cohierunt cattum , Ç3 canem , Q lupiim , ç^
J\mam , c3 dr.acowm ^ ti ajpidem. Alii cepas , <^ J/V/ir ,-;^
fihrif. Ad calcem Oper: Damaf. pag. 67. De tout cela-
îi n'y a rien de plus ave'ië que le culte rendu à l'Oignoiî
snann dans la vilie de réiufe,. que Iz Notice de V Empire
d^'iqne par un animal flngulicr, pris par Pancirole pouî
lin l'yxiiboie relatif aux Empereurs Roraaiiis.
îi4 Recherches Phihfophiques
tuoient le culte fymbolique , qu'on a confondu avec
î'Jdolàtrie, par une erreur égale à celle ou Ton eft
tombé par rapport aux Indiens, qui ontconftamment
paiïé pour Idolâtres, auiîi longtemps qu'ils n'ont été
connus que par les Relatiofis des Miffionnaires 6t des
Voyageurs; mais depuis qu'on a traduit leurs pro-
près livres , on y a découvert précifément le contraire.
Au refte nous ne prétendons pas parler ici de la po-
pulace dts Indes, qui s'égare aufTi loin que la popu-
lace de l'Europe, <5c il exifteune grande diftance en-
tre fon culte & la Religion naturelle. Mais fi jamais
des fanatiques furent punis par le fanatisme même, ce
font fans doute ces Indous, qui fe foumettent au ré-
gime le plus dur & aux pénitences les plus effrayantes î
cependant la plus eiîrayante de toutes efl: , de leur
propre aveu, celle qui les fait aller en pèlerinage à la
Pagode du Grand - Lama , où ils ne peuvent arriver
qu'en traverfant pendant treize ou quatorze mois des-
déferts aifreux , remplis de bêtes féroces & de Tarta-
res. Les plus dévots pouQént néanmoins leur route
jusqu'en Sibérie; afin de villter encore des Kutuktus
ou des Evêques particuliers ; de forte qu'on rencon-
tre de ces Indiens qui font venus à ped en portant
de l'eau & des proviiîons fur leur dos depuis Calécut
jusqu'à Séiinginskoi vers le cinquantième degré de la-
titude Nord. Et fi Ton ne nous fournit point éz
nouvelles lumières , far le motif de ces pèlerinages,
vraiment prodigieux, je ferai toujours porté à croire
que la Keiigion de l'Indoudan dérive de la Religion
Lamique.
Quoique tous les climats chauds entraînent le
ccetir de l'homme vers la faperllition , il femble que-
celui de l'Egypte y incite encore davantage que
les autres. Car on ne trouve pas que les Prêtres aient
pu avoir quelque intérêt pour aigrir de plus en pîuif
k génie pervers des fanatiques ; puisque zg5 Prêtres»
jouiifoientd'un revenu fixe en fonds de terre, qu'on^
abandonnoit à des fermiers pour un prix fort modi-
que,.
m' fur ïes Egyptiens & Us Chinois, 115
<fiTe* , & qui par-là-même a pu fe foutenir toujours
fur un pied égal. De ceitc fomme ils etoient obligea
de déduire ce que coatoient les vicl;inies & Tentretieri
des Temples: car ils dévoient faîTe tous les facîiiices
à leurs fraix. Et il ne faut point les comparer à d'in-
fimes vagabonds , qui empruntoient leur nom. 6c leur
caradere en Italie, &. qui gueufbient dans les rues
de Rome depuis la féconde heure da jour jusqu'à la
huitième, lorsqu'ils revenoient fermer le Temple
d'iïis ; ce qu'on n'eût pas foufFert en Egypte de la
part du dernier des hom^mes , <5c bien moins de la
part d'un Prêtre: puisque la loi n'y toléroit aucun
mendiant.
Quand l'Ordre facerdotal jouit d'un revenu 5x€,
& quand il ne permet la mendicité à aucun de fes
membres, alors il eft fjrement intéreffé à maintenir
l'ancienne Religion quelle qu'elle foit: mais il nepeuc
gueres être iatérefle alors à introduire de nouvelles fu-
perditions, qui doivent même lui paroitre plus dan-
gereufes qu'utiles.
On a toujours regardé comme un défaut effentiel
dans la conftitution politique de l'Egypte , le parta.-
ge des terres , dont Diodore prétend que la clalle fa-
cerdotale pofledoit la "troiiîéme partie: ce qui eût été
un objet de plus de 650 lieues carrées. Et comme
on aflure que l'Ordre militaire en poffédoit autant, &
le Souverain autant, il fe trouveroit que le peuple
n'y avoit rien. Cependant cela n'eft point vrai;
puisque les Conquérants qu'on a nommé les Rois
Bergers , forcèrent le peuple en Egypte à fe défaire
de fês terres , qui lui furent enfuite reftituées: ce qui
prouve qu'il en avoit avant les Rois Bergers, à qu'il
en eut encore apr^s leur expulflon.
On ne tauroit faire aucun fond fur le rapport
d'Eiérodote ce de Diodore lorsqu'il s'agit àas vérita-
bles principes du Gouvernement de l'Egypte , dont
h conftitution avoir été altérée longtemps auparavant ,
& dès le régne de Séthon , qui feraa tant de confii-
Îi6 Rechercles Fhîfophique^
fîon autour du Trône , qu'aprt^s fa mort on ne ptt€
trouver de milieu entre rextrême liberté & l'extrême
fervitude. Comme les Etats Monarchiques brillent
ordinairement fous les premiers Defpotes qui les en-
vahifient, pour tomber enfuite dahs une éternelle
oûfcurité , l'Egypte brilla auflî quelques inftants avant
fa chute.
M. Schegel, connu par le favant Commentaire
qu'il a fait iiir l'ouvrage de l'Abbé Banier , fuppofe
que chaque Prêtre Egyptien ne pofl'édoit que douze
arures de le re , qui ne lontpaS à beaucoup près dou-
ze arpents de France, (c^Ou en feroit réduit un Chef
de Moines , ou un Evéque , qui devroit maintenant
lubiî-iter du produit de douze arpents ? Loin d'avoir
alors le moyen d'aller en voiture, il n'auroit pas le
ni0)en d'aller à pied. Oncomoit des Auteurs, com-
me Piérius, qui ont foupçonné qu'en Egypte il étoit
défendu à la Clafie ficerdotale d'entretenir des che-
vaux , & il fe peut que la loi de Moïfe eft relative à
cette difpofition particulière; quoique beaucoup de
Savan s s'imaginent qu'elle n'eft relative qu'au climat
de la i'aleftine, qui ne fut jamais favorable à cette
efpece de quadrupèdes. Au refle, comme on vouîoit
chan.eer un peuple berger en un peuple cultivateur,
la défenfe, q^u'on lui fît de nourrir des chevaux ,.étolt
très fage, èc il feroit difficile de trouver un autre-
moyen que celui -là pour reformer les mœurs des>
Arabes Bédouins-, qui fe fervent de leurs juments de
bonne race comme les Algériens de leurs navires.
^ Jl faut avouer qu'on ne voit point clair dans la
dlvifion des terres de l'ancienne Egypte. Car quand
on fait chaque portion facerdotale de douze arures 9.
on tombe dans le même inconvénient où eft tombé
Hé^
(a) Tcm. IL pag. 29- Ob.XIII. de la Tradudion Alle«
scinde de l'ouvrage de i'Abbc Banier,
fur les Egyptiens & les Chinois, iiy
Hérodote au fujet des portions milit?iires , de forte que,
fuivant lui , la paye da Général n'(-toit: pas plus for-
te que celle du Soldat; ce que perfonne n'a jamais
cru A ne croira jamais. Le Souverain ou l'Etat de-
voit payer en argent ou en denrées ceux d'entre lea
Prêtres qu'on députoit à Thebes pour y rendre gra-
tuitement la juftice en dernier reQbrt; d'où on peut
inférer que le produit di leurs terres n'étoit pas fort
•confidérable; & furtout lorsqu'on réfléchie qu'ils
.dévoient tous être mariés ; fans quoi il ne paroît pas
■qu'ils ayent pu s'acquitter d'aucune fonction publi-
que. Et c'eil: en cela qu'on voit au moins quelque
ombre de ce qu'on a aifeclé d'appeller la fagelTe des
Egyptie.is , dont les Prêtres étoient d'ailleurs char-
ges des Magiflratures , de la confervation des loix,
des archives , du dépôt de l'Hilloire , de l'éducation
publique, de la conipofition du Calendrier, des OÛ
fervations Agronomiques , de l'arpentage des terres,
du mefurage du Nil , & enfin de tout ce qui con-
cernoit ia Méd^^cine , la falubrité de l'air, & les era«
baumemen:s; de force qu'en y comprenant leurs fem-
mes & leurs enfants, ils compofoient peut -être la
ieptieme ou la huiueme partie de h nation. On fe
forme donc fur ce corps des idées faulfes 6c ridicules,
lorsqu'on le compare au Clergé de quelque pays de
l'Europe que ce foit , où fept ou huit Couvents de
Moines ont plus de revenus que tout l'Ordre facer-
dotal de l'Egypte; quoiqu'il fat d'aiUeurs accablé de
travail & fous-divife en dfférentes clalfes qui avoient
leurs occupations particulières. La première de tou-
tes les cîafîes comprenoit les rrophetes , qu'on fait
avoir prélidé dans les tribunaux , où ils décidoient
les procès fans parler, en tournant l'image de la Vé-
rité vers l'une ou l'autre partie; & fi on peut regar-
der com.m.e exacte la repréfjntation d'un magnifique
monument de la Thébaïde , inférée dans les Voya-
ges de J^. Poçocke , il cû fur que k Juge tenoit
cette
ti8 Recherches Philofoph'iques
cette image fufpendue à une efpece de ScejDtre, &
non attachée à fon cou œmme on le croit vuU
gairement.
Il faut obfefver ici que les anciens Grecs étoient
déjà tombés dans de grandes erreurs par rapport à la
Signification de ce terme de Prophète , quoique ce
foit un terme Grec ; & Platon a ' tâché de redrefTer
ià-defius leurs idées. Ceux-là, dit -il, font vrai-
ment ignorants , qui s'imaginent que ie Prophète
foit celui qui prédit l'avenir; ce qu'on n'attribue,
ajoute- 1- il, qu'au Mantis ^ & le Mantis efl:
toujours un fou , ou un furieux , ou un maniaque.
De tout cela il fuit néceiïairement, comme Platon
î'obferve, que le Prophète n'etoit que l'Interprète
de la prédidion qu'il n'avoit point faite, & qu'il ne
pouvoit faire lui même; parce qu'il devoit être dans
fon bon fens, qu'on regardoit comme incompatible
avec Tefprit prophétique. Ainfi ces miférables,
qu'on a qualifiés p^ir le terme àç.- Mantis ^ n'etoient
que les inftruments de la faperfiition , de même que
\ç.s Pythies de Delphes; pui'fque tout dépendoit de
ceux qui interprétoient l'oracle ; àc fi nous lifons
que àç.^ Pythies s'étoient laiffées corrompre à prix
«i'argent pour donner àts reponfes favorables à quel-
ques villes au détrim.ent de quelques autres, il faut
qu'elles feules n'ayent pas été corrompues, mais
toute la troupe àt^ Sycophantes attachés au Temple
de Delphes.
Quant aux Egyptiens , Clément d'Alexandrie in-
dique plus pofitivement quelles étoient les fonccions
de leurs Prophètes: ils dévoient être verfés dans la
jurisprudence, & connoître exadement le recueil des
ioix divines & humaines , inférées dans les dix pre^
miers livres canoniques , qui contenoient tout ce
qu'on fuppofoit être relatif à la Relieion; auffi ces
Prophètes ne pafîbient - ils pas pour être favants
{dans les Sciences purement prophanes , en compa-
raifon
^
fur les Egyptiens & les Cfi'mois» 1 1 Ç)
falfon des Hiérogrammatides ou des Scribes facrés,
qui s'appliquoient plus à la Phyfîque ai à i'Hiftoire;
ce qui leur attiroit beaucoup de confîdération : & on
leur accordait même le rang fur les Agronomes 6c
les Géomètres ou les Arpédonaptes , qui étoient
néanmoins aufli compris dans la première clafîe, de
même que les HiéroOolilles. (a)
Eafuite venoient les Comafl:es , qui préfidoient
£ux repas facrés ; les Zacores , les Néocores & les
Paftophores , qui vellloient à l'entretien des Tem-
pies & ornoient les autels ; les Chantres , les Spra-
giftes , les Médecins, les Embaumeurs & les Inter-
prètes , qui paroiflent avoir été les feuls qui rcuffenC
un peu parler la langue Grecque ; car les autres
Prêtres ne favoient vrai - fem.blablement que l'Egyp-
tien, qui diiféroit peu de l'Ethiopien. Et on voit
u'au temps de la conquête des Rois Bergers , on
ut fe fervir de truchement à l'égard de ceux qui
parloient l'Arabe & le Phénicien; & cette obferva-
tion , indépendamment de cent autres , prouve
quelle elt l'erreur de ceux qui s-'imaginent que l'E-
gypte a été peuplée par des Arabes , qui avoient
éanchi le détroit de Bat-ïl- Mand-eb ^ dont la
largeur eft à peu près de fept lieues : car en ce cas
ia langue Eg\^ptienne n'eût été qu'un diaiedle de
TArabe ; ce qui n'eft apurement point.
Qumt à ces prétendus Moines , qu'on croit avoir
vécu en Egypte plulîeurs fiecles avant le Chriftianif-
me , & même avant l'invaiion de Cambyfe , <Sc
qu'on
{a) Quelques paflàges d'Aulu-gelle & de Macrobe,
qui attribuent aux Egyptiens de grandes concoiiTances
dans TAnatomie, ont fait croire qu'on facroit chez eux
les Prêtres du premier ordre , en leur frottant du bau-
nie ou du myron fur le doigt qui touche le petit dans
Ja main gauche à caufc d'une veine qu'on cioyoit y
venix du cceur.
£fQ Recherches PMofoph'iques
i^u*on déligne par les termes de Sanfes & de Kmê»
hôtes . nous ofons garantir qu'il n en a jamais été
^jueftion. AufTi l'exiilence de ces frelons a -x- elle
^té Inconnue à tous les Auteurs Grecs , qui ont
écrit fur l'Egypte, où Von n'eût pas foufFert une
efpece d'hommes , qui ne pouvant être comptée ni
parmi le Clergé , ni parmi les Soldats , ni parmi le
■Peuple , eût été plus à charge à l'Etat que tous les
animaux facrés enfemble. C'eft dans les temps de
confufion , qu'amena le derpotifne des Empereurs
Romains, qu'on vit l'Egypte dévorée par à^s lé-
gions de Cénobites ; & cette phye-là valut bien
toutes celles dont nous parlent \ts Juifs, {a)
Quoique IVl. de Schmidt ait publié fur le facer-
doce des Egyptiens une diiTertation très-approfon-
<Jie, il faut cependant remarquer qu'il lui eft échap-
pé une particularité allez eliéntielie fur ce qui for-
jmoit un des carafteres extérieurs des Prêtres. Ils
portoient, ainfi que les Rois d'Egypte, uq fceptre
fait exaélement comme une charrue : {h) & il paroît"
que cette coutume avoit été prife des anciens Gym-
îîorophifles de l'Ethiopie , qui affuroient que les
premières graines alimentaires avoient été trouvées
près des cataractes du Nil; & on croit réellement
avoir découvert qu'il nait dans ces environs une
cfpece d'Lpeautre fauvage. Les Savants ont vu
cent fois fur les monuments , à. même entre le^
mains
(a) Les premiers Moines Chrétiens de l'Egypfe fa-
rent appelies dans la langue de ce pays Sarabah, ce
qui , fuivant rinrerpre'iation de Bochart , de'fîgne des
gens le^ielles aux loix , ou rebelle» au magiûrat. Le
terme de Remobotes peut être corrompu de celui de jRc*
moites^ qui paroît auffi indiquer des faftieux.
(h) Sacerdotes oE^ptiorum © c/I.thiopMm gerimt fieprmn
in for m a m aratri fa^um i quo Re^ct eiiam Muiflur, Dioi»
Sicul. Lib, IV.
fin- les Egypthm & les CJiinoh. xii
inalns des "Momies , le fceptre aratiforrae -^es Roîs
à. des i^rétres de l'Egypte, fans le reconnoitre; M-,
Cleyton en a fait un inilrument purement ridicule,
{a : & le Père Kircher, le plus malheureux des bom-
mes dans ((^s conjeélures (ur les Hiéroglyphes, en
a fiit un Alpha; parce que la charrue Thébaine.,
telle qu'on la trouve delîinée dans le Voya>ge de
Norden, relfembie tant foi: peu à un A, qui d'aiU
kurs n'étoit pas la première lettre du caraftere E-
gyptien, qu'on fait avoir commencé par le Tkoib.^
€n l'honneur du Génie qui préfidoit aux Sciences.
Au refte , on aime infiniment mieux ces fceptres
faits en forme de charrue que les. grands ongles i!^^^
Lettrés Chinois ; à. il feroit remarquable qu'on eât
•emprunté de cet inftrument le premier caraclere de
la Royauté & du Sacerdoce , iî l'on ne favoit qua
les Egyptiens , qui refpe61oient beaucoup l'agricultu-
re, faifoient de leurs Dieux mêmes des cultivateurs
à. d&s laboureurs dans le ftyle allégorique, qui a été
la fource d'un prodigieux amas de fables, où l'on
llyoit Ofiris fabriquer la première charrue, & ouvrir
premier fillon.
r
Pnmtis aratra maym fokrfi fecit Ofiris ^
Et Uneram ferro foîiicitavU bumum,
TiBULLE. Lib. L
^On comptûlt dans l'ancienne Egypte quatre Cbo-
lîathim ou quatre Collèges célèbres ; celui de Thé-
■\)es où Pythagore avoit étudie ; celui de Memphis
DÙ l'on fuppofe qu'avoient été inflruits Orphée,
rh&lès & Democrite ; celui d'Héliopolis où avoient
fc-
ett9 of Egypte - -" -
Tmie IL ^
122 Kecherches PhilofcpJïiques
fé;ourné Platon & Eucoxe; enfin, celui de Saïs où
fe "rendit le Législateur Solon , quî comptoit proba-
f^lement pouvoir y découvrir des mémoires particu-.
liers touchant la ville d'Athènes, qui pafToit chez
les Grecs pour une Colonie fondée par lesSaïtes,
dont le collège étoit le dernier dans l'ordre des
temps: auffi n'avoit-il pas le droit de députer su
grand confeil de la nation , comme les trois autres ,
qui députoient dix de leurs membres à Thebes ; ce
qui formoit le tribunal des Trente, préfidé par un
Prophète, que les Hiilorlens défignent par le terme
d'Archidicaftes.
On ne fait pas trop bien à quoi tous les Grecs ,
qui alloient en Egypte, paflbient leur temps; mais
Platon paroît y avoir commercé ; & je crois que le
commerce même l'occupoit infiniment plus que Té-
tude àts Sciences & de ITIiftoire des Egyptiens , fur
lefquels il ne nous a procuré prefqu'aucune lumière;
& cela après un féjour de treize ans à Héliopolis &
à Memohis: car on trouve qu'il s'étoit arrêté dani
ces deux villes. Cependant ce font ces continueh
voyages àts Fhilofophes & ^t^^ Poètes Grecs er
E^yote, qui ont le plus contribué à illuQrer cette
région , que fans eux & fans les Juifs nous con
lîo trions à peine : car tous ks monuments fon:
muets, & il n'eft point refté dans le monde un feu
volume de la Bibliothèque de ïhebes.
11 faut regarder commie une fable ce que dit Eufe
be d'un collège de Prêtres , qu'on avoit établi {
Alexandrie , & qui étoit , (uivant lui , compote uni
qufwent d'Hermaphrodites : C^) tandis qu'il n'y
pas' d'apparence que ceux qui naiflbient avec queto
(a) In "vir. Confiant, lib. IV. Cap. XXV.
Les Giécs d'Alexindiie avoient un culte fort oififi
îcnt de rancieflwe JB^eligion de ^Egypte.
fur les Egyptiens & les Clûnols. 113
dcf.ut notable , aient pu feulement être confacré»
en Egypte ; puifque les animaux mêmes, auxquels
on remarquolt la moindre difformité, ne fervoient
pas aux facrifîces ni au culte Tymbolique. Comme
Eufebe prétendoit louer Conftantin , il met hardi-
ment au nombre de Tes plus belles adions, l'ordre
qu'il donna d'égorger fans miféricorde tous ces pré-
tendus Hermaphrodites d'Alexandrie» Mais il cela
étoitvrai, un tel aiïaiTinat nous révolteroit infini-
ment de la part d'un Prince qui devoit être fatigué
d'en commettre. Il eût été à la fois abfurde & cruel
de faire mourir des filles , parce qu'elles étoient mal
configurées par un écart de la Nature qui n'eil point
rare en Egypte; auiFi les autres Ecrivains Eccléfîas-
tiques ne parlent -ils pas de ce prétendu meurtre; &
il paroit que Conftantia ne fit que changer l'endroit
ou Ton gardoit le kilomètre portatif ou la perche
propre à mefurer les crues du Nil ; ce qui aigrit
beaucoup le peuple contre lui; parce qu'on s'apper-
çut qu'il agiflbit par indigation dans de petites ^cho-
fes: car que l'on confervât cette perche dans le
temple de Sérapis , ou en une chapelle de Chrétiens ,
cela ne changeoit rien au degré de l'inondation:
mais cela choquoit feulem.ent les anciens ufages,
que quelques peuples comptent parmi leurs ri-
cheflTes»
On a toujours cru que de tous les Auteurs mo-
dernes Conring eft celui qui a montré le plus de zèle
à combattre lephantôme de la fagelle des Egyptiens,
dont il réduit toute la prétendue Philofophie en un
vain amas d'opinions groilieres ; & enfuite il accufe
jufqu'à leurs Médecins d'avoir entretenu un com-
merce régulier avec les Démons , & de n'avoir fu
€n même temps guérir aucune maladie, {a) D'où
(a) De H^rmetkâ Msdkînâ. Cap. X, 0 XI,
1-14 Kecherches Pliilofophiqttes
l'an pewt juger que Conring n'étoit pas le plus grand
Philoibphe de fon iiécle, .& en écrivant de il pal-
pables abfurdités il a fait plus de tort à fon propre
jugement qu'à la rép.utation Ms Egyptiens , qui
n'ont fûren^ent pas prévu qu'un jour ils fei'oient ac-
cufés d'Athéifrae: cependant, dit -on, il faut qu'ils
aient -été Athées, puîfqu'ils donnolent deux {t:^Qs à
chaque ELément , & que leur maxime étoit que
Dieu efl tout» Mais ils n'ont jamais prétendu qu^
les Eléments peuvent produire par leur feule force
ou par leur feule puiflance; & il n'y a qu'à lire at-
tentivement là-.deflus le NaturaliRe Séneque pour
§'appercev.oir que cette diftindion n'étoit qu'une
manière de parler dans la Phyfiquc populaire, pour
jnettre quelque différence feniible entre le Feu & la
Lumière; entre la Teri-.e végétale & les fubUances
du. régne Minéral, qui ne peuvent nourrir des vé-
gétaux ; entre Tair tranquille & l'air agité ; entre
J'eau pure & l'eau marine, \^a)
Cette dillinélion , qui peut paroître aujourd'hui
exirèmement ridicule , ne l'étoit point dans ces
temps recul-és , îorfque la Phyfique faifoit fes pre-
miers efforts pour fortir du berceau , commue un en-
iànt qui commence à marcher ; & les Egyptiens
croyoient avoir beaucoup f?.it en établiffant qu'il
îi'y a dans la Nature qtie quatre fubftances élémen-
taires. Et à cet égard leur.s idées , qui font encore
^dop-
(d) c^gypîii quntmr Elément a fecere l deinde ex On^ulh
Jtfim , marem {'S fxtrinam. ylerem marem judicam , qm vm
su/ efi : fxminam , qua nebuhfus C^ iners, Aquam vir/Iew
'vocant : .tiare : mulieprept , pimeip aliam. Iinem vocatif irn^f
jçuftm , qua ardet flumma , (^ fœmimin quà lucet inmxiiu tac-
tu. Terrain fortiorem , tnarein vacant , jaxa cautesque: jof>
fniH<e tmnen ajft^mnt huit traâiabilf fld culihvam, S«U, Nat.
^xifi,UWllU Cap- UY.
fur les Egyptiens & les Chinoh'^ ïlS-
aîoptées aiijourd'hui , ont été plus juftes que celles"
i^G^ Chinois , qui en portant le nombre des Elé-
ments jufqu'à cinq Hing , en ont exdu l'Air; <5c
enfuite leur innagination s'efl: tellement échauffée,
jqu'irs ont prétendu que ces cinq Hlng ou ces cinq'
iÉléments font animés par cinq Génies , qui pro'
ckiifent néceffairement les uns après les autres une
Dynadie d'Empereurs Chinois. Et de-là- provient,
(lit Visdelou, cette formule fi commune dans leur?
livres: telle dynajile a régné par la vertu du bois ;■
/."/> autre a régné pur la- vertu du métal ^
il: -a terre , du feu , de T-eau. La couleur jaune
fei.-'it croire que les Tartares font aclaeilement z^'x-^
]' régner par la vertu- de h terre; mais Visdelou'
.1 are que leur Dynadie eft regardée comme une
ipro^.iu filon du génie de Teau ; {ci) d'où l'on peut in-
Iférer que les Chinois font les plus grands Méu-
phydciens du monde.
Quant à- l'axi'-im.e que Uieu eji tout, \\ ne fîgnifî(î
Irien , dès qu'il- eit dépouillé de l'interprétation; car
Icomme on peut l'ent-endre en différents fens , touc
de pend de la manière donÈ on l'explique. Et c'eit
mai à propos fans doute qu'on a- tant infiflé fur ce
pic;tendu^ axiome, lorfqu'il a été queftion d'accufer
les Egyptiens d'AthéifiTie. , Il fera à jamais furpre*-
nant que les efforts, qu'a fait Cudvvorth pour^ les^
judifier, aient été miuiles: & une Caufe, q^ui a'é-
toic pas abfoluraent difficile à défendre,, eiî devenue
cnire (q^ mains une Caufe défefpérée; parce qu'il a
accordé trop de confiance à' âts Ouvrages apocry-
phes, connus fous le nom de Livres ihrmétiques ^
:qui font des productions ténébreufes & méprifables ,,
forgées par quelques Chrétiens: enfuite il a voulu
fe prévaloir de l'autorité de Jamblique: mais quand
même'
(.7) Voyez Notice de rY-king, pa^. 429; à. la fu.ire- du-
Ck'H kin^h) ^to. Paru 1770.
2 20 Reckerches Phïïofophîques
siême Jamblique n'eût .point été un tfeu & Un rê-
veur, il fcroit toujours vrai qu'il n'avoit aucune
connoiflance de la do6lrine des Egyptiens touchant
l'elTence de la Divinité ; puifqu'il place Ofiris aïK
F.ombre des trois premiers Dieux , comme Cudworth
en eft convenu lui-même, {a) Et c'eft en quoi
confiée précifément l'erreur , qui a énervé la force
de toutes les autres preuves dont il a fait enfuite
ufsge: car Ofiris^ loin d'avoir été dans le premier.
ordre àts Dieux, n'étoit pas même dans le fécond.'
Quant aux arguments de Warburton , voici fur
quoi ils font principalement fondés» Comme fou
opinion efl: qu'on annonçoit l'unité de Dieu dans la
célébration des IVlyfteres , qui avoient" été originaire-r
ment inftitués en Egypte , il en réfulce , par une con-
féquence nécefiaire , que les Egyptiens n'étoîent point
des Athées ; fans quoi ils fe feroient bien gardés d'an-
noncer l'unité de Dieu d^ns les Myfleres , qui de-
vinrent enfuite une branche de finances pour la Ré«.
publique d'Athènes ; car il falloit payer fort cher pour
y être admis; & Apulée dit de Lucius , qu'à force
éfe fe faire initier, il s'étoit tellement appauvri , qu'il
ne lui reftoit plus qu'une robe , que les Prêtres de
Rome lui confeiiloient encore de vendre pour fe faire
«ecevoir de nouveau. (J^) Tout ceci démontre que
l'Ou.l
ia) Cudworth. Syjt. imeîlec. Cap. V. $. ig
Jambl. de My>i. c^gyptionm, Seff. VIII,
(b) Po/iremà juffus , vefîe ipfà meâ quamvis par'vtdâ du
ftracfa, fitfficientem corraft fummulam , é3 idipjum praceptum
fucrat fpecialiter. Met. Lib. Xî, pag. ioi6.
Il ell ici queflion desMylîeres d'Oiiris, cpi'on célébroil
à P.ome ; &; on peut s'ctonner que Warburton n'ait trouk
vé aucune difficulté à croire qu on ré\'-t:Ioit à des femmes
ts. à des enfants, que Jupiter'^apitoiin étoit un homme
déifie, indigne de leur encens & de leurs vidimcs;
puisque le Jupiter très - grand , très - bon , o^timus , tiaxi'
mus y n'étoit aiilircment point un homme déifie.
f
fur les Egyptiens & les Chhwh. iiy
rOavrage d'Apullée , que Warburton a cru être une
excellente apologie des Myfteres , en ert au contraire
une cruelle iatyre, où ces vagabonds , qui Te fai-
foient patTer pour des Egyptiens dans la Grèce & en
Itaiie, font appelles par ironie les A lires terreftres de
la grande Religion , rù:^n.e Reh^ionis îerrcpa fidera ;
quoique ce fuiTent pour la plupart des fcélérats dignes
du dernier Tupplice, qui employoient les intrigues &
les profanations les plus fcaiidaieu fes pour dépouiller
quelques oévots de leur argent : ils alloient même juf-
qu'au point de les dépouiller de leurs habits; tant ils
avoicnt l'art de répandre le fanatisme dans le cœur
de la populace , dont ils favorifoient d'ailleurs toutes
la débauches.
On ne doute plus que les Hiérophantes Grecs
n'aient infenfib'.ement fait de grands changements à la
doctrine des iVIyftcres de Ce es Eleuline. Et s'il eft
vrai que du temps de Cicéron ils annonçoient en fe-
crct , que tous les Dieux du Paganisme étoient des
homnpies déities , ils Te font groiiiérement trompés.
Mais cette erreur même , en luppofant qu'elle étoir
inculquée aux inities de la Grèce , ne concernoit en
quelque manière que ce foit les véritables Egyptiens,
qui n'allèrent jamais à Athènes pour confulter les Hié-
rophantes fur les diiîérents points de leur Religion ,
dont U doctrine me paroît avoir été teie, que je tâ-
cherai ici de l'expcfer. Ils avoient perfonniné les
attributs de la Di^'inité-, mais en un Ctns bien diffé-
rent de celui des Indiens , qui ne fe font attachti
qu'à la puiffance de créer , de conferver , & de
détruire; ce qu'ils délignent dans le iryle allégori-
que par trois perfonnages, qui porten.t àQs noms
différents.
Les Egyptiens reconnoiiToîent un Etre latelligent ,
diftincf de la ma'dere, qu'ils sppelloient P/VA72 , c'é-
tait le fabricateur de l'Univers, le Dieu vivant, dont
ils avaient perfonnifié la fagedé fou^ ie nom de P^eî/b ,
E 4 qu'on
ri3' Recherches Fh'ihfophiquei
qu'on repréfentoit comme une femme qui fort da
corps d'un Lion ," ainfi que dans la Mythologie
Grecque Minerve fort du cerveau de Jupiter. Et
il n'y a plus de doute aujourd'hui que la iSleiîh & la^
Minerve ne fuient un feul à, même perfonnage allé-
gorique.
Je ne croîs point devoir entrer ici dans àcs détails- J
pour prouver que le Sphinx , le véritable fymboîe de"
là Divinité, ne iignifia jamais le débordement du'
Nil fous le ijgne du Lion & de la Vier.t^e. Car in-
dépendamment de plufieurs autres- raifons , il ell
manifefîe que dans des temps très -reculés le débor-
dement du Nil n'arrivoit point fous ces iîgnes-là;
en fuppofant même qu'ils aient exiflé dans le Zodia-
que Egyptien , ce qui n'eft rien moins que démon-
tré. Le Zodiaque , tel que nous l'avons aujour-
d'hui, a été retouché & réformé par les Grecs, qui-
y ont laiiïé fubfifler allez de traces pour qu'on en re-
connoiflTe l'origine , qu'on ne peut rapporter qu'aux-
Egyptiens, qui partageoient ce cercle en douze fec-
ttons , dont chacune étolt encore foudivifée en-
trois ; de forte que le total des foudivifions étoitr
pour eux 36. Tandis que le Zodiaque des Chinois ,.
qui rappellent la binde faune , a été de tout temps-
partage en vingt -quatre ferions égales, dont cha-
cune eft encore foudivifée en lix ; de foite que le
total dQ5 foudiviiions e(l pour eux 72.
Au relie , on peut foupçonner que la doLtrine dej-^
Egyptiens fur la AV;V// ou la fageffe divine, a été àv
jjeu près la même que celle qui s'eil: confervée dana^
les paraboles Hébraïques , attribuées à Saiomon , qui
avoit épGvufé une femme d'Egypte, ou beaucoup de
perfonnes du fexe portoient des noms dérivés de-
celui de ISeith , comme on a en fuite donné le nom
même de Sophie à des filles.
Le dernier attribut de l'Etre fuprême , que les-
Sgy p tiens a vci(Lnt peifonnifié , c'eft la bonté divine-',
quiiis
fiJy les Fgyptms & les ChîHoh'* 129
ifU'ils a;v:eîloient C>:upb\ (^)'moL célèbre danS' les
Abraxei. E: par- là on voit que dans le fond leur
doclrine s'éloignait beaucoup de celle des Indiens ,•
ïvec lesquels ils n'ont qiie des rapports extérieurs,-
dont la plupart même s'évanouiffent , lorsqu'on les
examine attentivement; mai3 ils n'en eurent jamai::)-
avec les Chinois, qui ont peuplé la Nature de Gé-
nies, parmi lesquels- il n^'exifte point toujours une
parfaite fubordination,-
Ce qu'on a dit jusqu'cà préfent peut fuffire pour
démontrer que Tvl. jablonski a été dans une finguliere
iliuiion , lors^-ju'il a prétendu que toute la Théolcgie
Egyptienne n'étoit appuyée que fur rhypochtrfe de
Spinofa , qui a pu lire le^ ' Hiéroglyphes d'Orus
Apollon: mais il n'y a fùrement rien trouvé de fa-
vorable à fes principes,. p'Jisque cet Egyptien ,. né à
Phœnébyth dans !a Préfeclure. PanopoUialne , ne par-
te juivi«is de la Divinité que comme d un Etre diftinct
de la Mc^tlere, Cependant dans une sccufation ïv gra-
ve, 6c àx.\B un fUjCt qui peut paroitre obfcur , je-
n'ai point voulu m'en rapporter abfolamenc à me3-
propres lumières-, & j'ai confulté fur ce point com-
me fur beaucoup d'autres IVlr. Heiming ,- Chanoine-
çe Geves. avec lequel je fuis lié depuis piufi^jurs
«rinées par l'amitié la plus étroite. G^î horrime^ qui-
a confacré toute fa vie à l'étude, &- qui jornt à bm
grand génie de vaftes- connoifiances dans toutes les-
parties des Sciences, m'a répondu , qu'il n'eit> pas-
poîTible de prouver, que les Prêcres de f Egypte aient
même incliné v;ers rÀthéisme ; car on ne parle pas-
ici-
* (^a) Jamblique a fort corrompu ce mot, 5c' PîuMrq!\e
^crit Cnepy\ qui a prévalu dlins Tulage. Quant à V Atlbï
des Egyptiens, il fig-nlfioic en un fens !e cahos , & en-
un autre i'iacompréhenllbillté de Dieu , & fon état ail»
îciieiu à la création.
130 Kecherches Plnlofoph'iqiies
i-ci du peuple , qui , dans sucun pays du Monde , n'a
adopté de tels ryftêmes , qu'on fait exiger une cfpecç
de Mctaphyfique fort compliquée , à. deftruclive de
toute faine Phifophie. Mais d'un autre côté nous^
ne prétendons pas non plus que le peuple de l'Egyp-
te ne foit toiTibé dans des fuperlliiions & des er-
reurs monlirueufes ; puisque les Princes mêmes y
ont quelquefois été afléz imbéciles pour croire qu'ils
contemploient les Dieux , eu que les Dieux leur
apparoilloient. {ci^ Cts fortes d'apparitions peuvenc
provenir d'un phénomène naturel , qui faivant moi
efl fort commun dans tous les pays , bornais peut-
ctre dans la Zone Glaciale: il confîde en un faux
rére , qui a lieu quelques inilants avant que le vé-
ritable fommeil commence. Les perfonnes en fan-
te , dont Tefprit eft tranquille, & furtout les en-
Ànts de l'un à. de l'autre fexe , croient voir alors des
tètes ordinairement fans corps , qui voltigent à la
manière des ombres. Je doute que jamais un Natura-
hiït ou un Médecin ait recherché pourquoi ce»
images , qui précédent de quelques moments le
Pmimei] , repréfentent toujours àas têtes humaine^
à. même quelquefois des têtes d'animaux ; ce qui
paroît provenir du raùentiiTement àts efprits vitaux,
lorsqu'ils comm^encent à fe cahmer dans les replis <3c
les méandres du cerveau»
Les pi'js ardents fanatiques de l'Egypte ont pu
prendre ce faux rêve pour une apparition de quel-
que Génie , quî Te montroit à eux presque toujours
fous
ia) Il eft paiié dans l'Hiftoîre de deux Rois d'Egypte,
i]ui croyoienf contempler les Dfeux : l'un fe iiommolt
Oyhj , U l'autre Supkis. Ce dernier païïe pour avoir érc
av^eur du livre appelle' V Ambre [acre i mais cela ne pa-
loît nullement vrai. V Ambra étoit un livre d'AftroIo.,
jic judiciaiie, ion en vogue ches Iq^ Igyptiens.
fur les Egyptiens ^ les Chmoii, 131
fous la même forme. y\ujourd'huî les Moines Turcs
& de certains Arabes de ce pays ont inventé tout
exprès une méthode pour fe procurer i\ts vifions;
d'abord ils jeûnent très - longtemps , entrent enfuite
dans une caverne ou un endroit extrêmement ob-
fcur, & y prient à haute voix jusqa'à ce que les
forces les abandonnent: alors il leur furvient une
fyncope , pendant laquelle ils croient que le feu leur
fort des yeux , & qu'ils voient des phantômes , tantôt
agréables, tantôt effrayants. Et on ne fauroit plus
douter que ce ne foit-Ià h même méthode, dont
les Moines Chrétiens de Tîr'ande ont fait ufage a
l'cgard de ceux qu'ils conduifoient dans la caverne,
qu'on nomimoit le Purgatoire de St. Patrice,. qui
n'avoit aucun rapport avec les MyReres de Cérès
Eîeufme , comme l'a penfé M. Sinner. ia, C'eft
proprement la faim, qui occafionne le délire où ces
malheureux ne peuvent msnquer de tomber, & <!ont
quelques-uns ne fortent jamais plus, fans quon
puifie les plaindre.
La dlverfité des animaux f-crés de l'ancienne E-
gyprc a fait croire à à^z Auteurs modernes très-
peu inftruits , que le fond de la Religion y varioit
d'une Province à l'autre. Mais il ell aiie de s'ap-
ptrcevoir que le culte fymbolique n'étoit qu'un cuRe
■fecondaire, & que les animaux n'étoient que con-
fâcrés à ces mêmes Divinités, que les Grecs & les
Romains reçurent en fuite chez eux; fans qu'il foit
jamais venu dans l'efprit de quelqu'un de foutenir
eue la Religion varioit d'un quartier de Rome à
Tautre , ou d'un quartier d'Athéres à l'autre . parce
qu'on y voyoit des Temples de Vulcain , de [upi-
ter, de Minerve ou d'Apollon , auquel les Egyp-
tiens
{a) Eijai fiir le domine de la Méîeuïpj'yc'Ae (£ du Pur^atoi»
F 6
13'^ KecitercJiàs Pliihfopiiiquey
tiens avoie-nt particulièrement- conf^cré le Loup, (aj
Cependant dans la Préfeclure Lycopolitaine on n'a^
dôroit non plus le Loup , qu'on adoroic la Ghouet-^
te à Athènes, l'Aigle ^ Rome,laBéletie à Thebea.
ou la Souris, dans la Troade.
On fe feroit infiniment moins trompé , il Ton
avoit foucenu que las quatre grands collèges de l'E-
gypte, n'ont, point toujours été d'accord fur diiFé* '
rents points d'Hifloire, de Phyiîque & d'Aflrono*
mie: car cela me paroit bien avéré; &. de -là pro-
vient la contradiflion qui exifte enue les fyllêmesr
que les. iModernes leur attribuent. Pythagore, qur
avoit étudté à Thebes , femble y avoir été imbu da
deux opinions qui faifbient partie de fa doélrine fe-
crette: UToutenoit premièrement, que la Terre efb
un afire ou. une phnete ; & il foutenoit en fécond
ilêu qu'elle tourne autour du Soleil, ce que foa-
.(eaateur Philolaiss enfeigna enfuite publiquement;-'
Cependant il régnoit en Egypte un autre Sydême^
qui, à peu de choIé près , efl le même que celub
(iê Tycho-Brahé: en y fuppofoit la Terre immo-
bile, à. on y admettoit le moiLvement de Vénus &
dé Mercure autour du Soleil, comm.e nous le fa-
X' QHS par les Commentaires de Microbe far le fongc:
de Scipiono.
Quoique c€i deux hypothefes: foient en partia
coiuradiclcires , il efi: poffible qu'elles ont été ad-
nrifes par différents collèges à la fois. Alors toutes
'Kl difficulté dirparoit,d les chofes Te concilient d'el-
les.- îTiêmes: conim.e on avoit à Thebes la liberté de.
penfer ce qu'on vouloit, on ufoic auffi de- ce droic:
a Héliopoîls., à Sais & à Memphis. Si l'on deman-
doit encore . alnil qu'on Ta fait .cent fois^ pourquoi!
Ptolémée rejetca le uiouveiLent deVénus & deMer-
curer
(i) Màcrok Lié. î. C^/.XP^ÎH
fur Us Egyptieni ^ les €h'imu. 133^:
cure autour du Soleil, malgré l'autorité de tous lea-
Prétrco de l'Egypte qui l'avoient obrervé ; nous de^
manderions à notre tour pourquoi Tycho-Brah^
lejetta le fyrtéme de Copernic? Les idées. des hom-
mes font fouvent inexplicables: ils voient la l'iraier*.-
& vont vers les ténèbres.
Séneque fuppofe , fans la moindre preuve , qu'Eu-'
doxe & Conon avoient fait pendant leur fejour eri
Egypte des recherches fur le fentiment des coHegea
touchant la nature & la théorie des Comeces, ûna-
avoir pu rien découvrir. D'abord il Q'à poflible que
Gonon &- Eudoxe n'ont pas même penfé à la théc^
rie des Comètes; & il y a bien de l'apparence qu2
s'ils s'en étoient inRruits, ils auroient encore trouvé
les opinions extrémem.ent partagées: car cette ma-
tière en etoit alors fort fjiceptible : tandis qu'on
Gonvenoit généralement des principaux points de
Cosmographie, & les Egyptiens ne difputoient pas
fur la ca.ufe des- Edipfes , qu'ils attribuoient à l'om^
bre , ni fur la figure de la Terreur qu'ils faifoient ron-
de, {a) Et s'il eût jamais exillé la moindre commu*.
nication entre eux à. les Chinois , on n'auroit pas
trouve qu'à l'arrivée des ]éfuites, tous les préten-
dus Lettrés de la Chine faifoient la Terre carrée , à
ignoroient la caufe des éclipfes. Ils irnaginoient dans
le Cid, dit le Père Kir cher , js ne fais qj^sl Génie
qui m.etioit tantôt fa main droite fur le^ Soleil, et
tantôt fa main gauche fur la Lune ; {b) alors on en-
tendoit d'abord battre des tambours à. des chau-
drons: les plus timides fe cachoient dans des ca*.
?-es , & les Empereura trembloient fouvent fur leur
trône.-
. On peut croire alfément que des opinions philo*
IBphiqaes n'ont jamais troublé en Egypte le repos
du
{(i) Diogen. Laër. iu Proem. $. lo £^ II.
(^) CHINA iI.LUSTP.A.T. >^. i«r.
134 Recherches Fhïïofophlquer
du peuple ou agité l'Etat ; à. nous avons fait vojf
aulii, que la diverflté des animaux confacrcs aux
Dieux n'a pas occafionne de guerre entre les Pro<-
vinces dans les temps où ce pays étoit gouverné par
Tes propres loix & fa propre police: mais quand dea-
Conquérants lui ôterent tout cela, quand on lui
donna dts loix nouvelles ,& une police qui ne valoic
rien, alors on vit faiis doute naître la haine & la ja»
louiie entre des villes qu'on incitoit les unes contre
ïes suites, & ces fafiiions éclatèrent d'une manière
horrible. Warburton aflure qu'on ne trouve, dans
THilloire, qu'un feul exemple de quelque démêlé
lembiable; mais s'il eût voulu s'infiruire , il auroit
trouvé jusqu'à quatre exemples, fans parler d'une
efpece d'émeute excitée à l'occalion de ce Romain ,
qui avoit tué un Chat , à. commis vraifemblabîe-
ment d'autres excès, que les Egyptiens ne pou-
voient tolérer , à. ib expoferent leur vie pour eri
tirer vengeance : car ils étoient encore alors d'une
opiniâtreté finguliere & mcm.e remarquable: on les
regardoit comm.e les feuls d'entre les hommes , qui
eufient la patience de réiiflcr longtemps à la douleur
de la queilion ; {a) & ils effuy oient fou vent éts
tourments affreux plutôt que de trahir un fecret ou
que de payer le tribut qu'exigeoient les Romains,
auxquels ils ne croyoient rien devoir ; & la vérité
efi qu'ils ne leur dévoient rien. Au reRe cette opi-
nràtreté diiîéroit extrêmement du véritable courage,
& extrêm.ement encore de ce que nous appelions
l'Héroïsme.
Warburton, dont on vient de parler, foutîent
aufli que le combat <\qs Tentyrites & des prétendus
Om.
(i?) c^gyptio.r aiunt paùenùfjlmè ferre tormenta-yS citiut
meri l^ominem o^gyptium in qua:fîiombus tortiim, exanimatum'
que , qiiamz'eritatem frcdere. Elien. Hift. diveif, Lib, VU»
Yoyez Ammien Maicellm, Lib. XXII.
fur les Egyptiens gf les Chinots, 135
Ombites n'étoit pasTeffet d'une guerre de Religion.
Ce n'étoit pas , à la vérité , une guerre de Reli-
gion coiîime on en a fait en France & en Angle-
terre; puisqu'il n'y eut qu'un feul homme de tuét
mais on y découvre cependant le même fanatisme,
mis en aclion par les mêmes vues d'intérêt, que
nous pouvons encore aflez bien dévoiler , malgré
Us ténèbres qui femWent les dérober à nos yeux»
La difpute élevée au fujet A^s Chiens & éçis Bro-
chets entre les Cynopolitains & les Oxyrinchitesj
dégénéra en une véritable guerre: & les' Romains,
qui avoient alors beaucoup de troupes réglées en
Egypte, auroient pu, s'ils avoient voulu, empêcher
ces malheureux d'en venir aux mains , mais ils les
Jaifferent battre, & quand ils furent eifoiblis par
leurs pertes mutuelles , on les châtia il cruellement
qu'iis n'eurent rien de plus preffé que de faire la
paix.
Quand je dis que des vues d'intérêt ont pu être
cachées ici fous l'extérieur de la Religion à. du zeie
il faut obferver que cela eft fondé fur ce qu'on lit
dans les Voysgenrs modernes, de ces fréquents
combats , que fe livrent les Arabes qui habitent
aujourd'hui les deux rives du NiU M. Pococke nous
parle d'un de ces combats dont il avoit été témoin ;
& ce ne fonS point les animaux facrcs , dont il n'efi
plus queftion , qui excitent ces émeutes populaires
parmi les IvTahométans de l'Egypte. Il eft très-
commun en Europe même de voir régner de l'ini-
mitié entre les villes qui fe trouvent fituées fur les
bords oppofés d'un même âeuve à de petites dU
ftances: car il n'efl point poITible que de telles villes
foicnt égalemicnt fioriiïantes à la fois; & c'eft cette
inégalité de fortune & de puilTance qui aigrit l'ame
du vulgaire. ^
Ce n'a- été qu'en fuivant iufqu'à préfent le texte
manifedement corrompu de Javenal, qu'on a fjppo-
fé que ce furent les Ombites qui fe battirent contre
f'^S Recherches FhiîofopMqiies '
tes Tentyrites au fujet des- Crocodiles; ce qui n'ef!
afiuTéinent point vrai: car on comptoit de ïentyrd:'
à Ombos plus de trente -fept lieues, ^& des villes il
éloignées les unes des autres ne lauroient avoir,
fous de fi vains prétextes , de fi grands intérêts i
difcuter; Le démêlé, dont il s'agît, s'eil réellement
élevé entre les ïentyrîies & les habitants de Cop-
tos, ville beaucoup plus voifine, à. qui devint très*
fiche, àts qu'on eut ouvert dans le centre de Ia>'
Thébaïde une route , qu'on fait avoir abouti à
Bérénice; de forte que toutes^ les marchandifes dea
Indes , de l'Arabie & de la côte d'Afrique ctoient
apportées par àcs Chameaux à Coptos, où on les>
embarquoit en partie pour les expédier à Alexandrie;-
€e» iiottes paiToiçnt fous les remparts dts Tentyri^
Its ^ qui n'avoient aucune part à ce commerce;
quoiqu'ils fuilent d'ailleurs dans un état très-avanta^
geux , comme on le voit par les magnifiques débrij
«ie leurs Temples , qui exiftent encore en partie.
Avant le régne des Ptolémées , lorfque lea-
Egyptiens n'avoient tracé aucun chemin dans là
Thébaïde , ni fabriqué une feule barque fur le Gcrlfe
Arabique, il n'étoit point poUible de prévoir que
Coptos, fituée à l'écart du Nil,deviendroit un jouj5
Tentrepôt du plus riche commerce de l'Univers. Le.,
bonheeir inattendu de cette ville a pu infpirerbcau*
coup de jalouiie à Tentyre ; & il n'eft pas furpre^
pant que de teis. hommes fe foient battus fous. les.
Romains, {a)
Quant aux Oxyrinchites Si aux Cynopoli tains',
quoiqv.e leurs Capitales fe trouvaient à peu près à
une diftance de huit lieues , leurs Préfedures étoient
— ^ ç.
{a) Juvenal dit exprefTément que ce démêlé s'élèra*
tntie Tentyre & Coptos
Gejta fuper calidés reft^remiJ matma Coptii .
fur Jss Egyptiens ^ les Chinoh. 13.7
rf<?anmoins limitrophes ou féparées feulement par le
>Jil. Mais Cynopolis paroit avoir eu beaucoup-
moins de terrain cultivé qaOxyrfnchus , ville très-
floriflante, & dont la fortune fe foutint malgré les*
épouvantables révolutions , anivées en Egypte de-
puis Cambyfe; mais elle ne put fe foutenir contre
les Moines Chrétiens , qui la ruinèrent de fond en-
comble. On prétend qu'on y acompte jufqu'à trente
mille Cénobites à la lois de l'un & de Tautre fexe;.
& c'eft-là , fulvant nous , une exagération très-
groffiere. En général, l'Abbé de Fleuri auroit du
i mettre plus de critique dans ce qu'il a extrait des-
jAuteurs Eccléfiaftiques , & fjr-tout de Rufîn,fur
ce iingulier fiéau qui défola l'Egypte depuis le troi-
fiéme fiécle.
Quand on fuppoferolt qu'il y a eu dans la feule,
ville d'OxyrInchus, alors Métropole de l'Heptano-
jffiide , fept m.ille célibataires à la fois , eu lieu de
itxente mille, cela étoitplus que fuffifant peur la dé-
peupler à la longue, & la convertir enfin en une-
miférable bourgade, qu'on aoit fe nommer mainte*.,
nant Bahnefé.
Les premiers Moines dé TEgypte, qui remprace*
rent \^s Thérapeutes , dont ils avoient copié beau*
coup d'obfervances , vivoient dans le défert, & tra-
vailloient pour vivre : or il falloit les lailTer ià , &
non les recevoir dans- les villes^ car quand on les re-
;ut dans les villes tout fut perdu. Leurs mœurs fe
corrompirent, & ils mirent le peuple à contributionr
|par leurs quêtes : il paroi t qu'on n'imagina alors:
Hd'aucre moyen pour être à l'abri de ces continuelles-
vexations , que de fe faire Moine loi - même ; de
(()rte quec'étoit-h\ un mondre qui fe confumoit à
■nefure qu'il croiflbit , <Sc il devoit périr d'une ma-
.liere ou d'une autre. C'eft une Obiervation , que
.arnais les Ordres Monaftiques ne font plus près de
eur ruïne que quand ils fe multiplient beaucoup: car
:oinme ces édifices n'ont pas de fondements , la pre-
nikierc*
138 Recherches Philofophiques
içiere feGoufle les renverfe", ou bien la féconde ; a
gela arrive tôt ou tard*
On dit que les Anglois n'ont laifl'é fubflfîer , dans
tout leur pays, qu'un feul Couvent; mais les Turcs »^
qui gouvernent l'Egypte en aveugles , paroiiïents'ê--
tre repofés uniquement fur les Arabes du foin d'y
extirper les nionafteres; car il eil fur, comme M.
Niebuhr Tinfinue dans fa Befcrîption de V Arabie ,
qu'il régne une finguliere antipathie entre les Bé-
douins & les Moines , qui font ordinairement fort
mal traités, lorfqu'ils tombent entre leurs mains
êi on pilie leurs maifons toutes les fois qu'on peut
\çs piller : fouvent même on les y tient ailiégés li
longtemps , qu'ils gagnent la lèpre ou le fcorbut fau-
te de rafraîchi ilements, comm.e é^s matelots dans:
un navire, je crois qu'il exille encore de nos jours
€n Egypte une quarantaine de Couvents hors de
i'enceinte des villes , & il paroît que leur nombre a
toujours diminué en raifon de celui (\qs Evèchés,
qu'un ancien Catalogue écrit en Grec fait monter à
quatre-vingt-deux, (a) dont il n'en relre plus
qu'onze, fans compter V Abouna d'Abyfîinie, & un
autre Prélat Copte , qui réfide à Jérufalem , où fou
fort n'eft point meilleur que celui des Eveques qui
demeurent en Egypte : ce font des hommes obfcurs
& fi pauvres qu'ils ont à peine de quoi vivre; car
la Nation Copte , qu'on fuppofe être réJuite à
vingt -cinq ou trente mille fan-iilles, n'a pas de quoi
ks nourrir ni les habiller décemment. Tout cela
peut
(jo) Il eft vrai qu'on regarde ce Catalogue comme
une pièce fort fulpecle ; parce qu'il place un Evêchc à
Scena Mandrorimi-, mais il en a indubitablement cxiftc
un dans cet endroit, 2c dans d'autres lieux bien moins
conGdérabJes encore ; de forte que la plupart de ces
Evêques d'Egypte n'ctoient que des Cures.
fur les Egyptiens & les Chinois» 1 39
peut donner une idée de la manière, dont les Turcs
ont gouverné ce pays.
On a déjà fait remarquer , que le foulévement
deù Egyptiens, qui entreprirent de rafer le Labyrin-
the, étoit auffi une fareur de Religion très-repré-
henfible. Mais il n'y a pas de doute que ce ne foit
fous les Romains qu'on vit éckter ce fanatiime; <5c
cxfl; entre le régne d'Auguile & celui de Vefpafien
ou de Tite, que le Labyrinthe fut en paitie démo-
li: car Strabon en parle comme d'un ouvrage qui
n'avoit pas efTuyé la moindre violence, & Piine dit
qu'il avoit été finguliércment maltraité par ceux qui
fcbitoient la ville d'Hercule, à. ks environs. Par-
là on voit clairement que c'eft depuis Tépoque du
Veyage de SDaboii , que cet édifice avoit tant fouf-
fert. Et c'eft encore là un défordre que les Ro-
iîiains auroient pu prévenir, s'ils avoient voulu»
C'efi en vain que quelques Auteurs trop prévenus
en faveur de l'ancienne Egypte ont tâché de juili-
£er tout ce que le culte de ce pays , qu'on a appel-
lé la mère des Arts & l'école de la fu perdition,
renfermoit de vicieux , de ridicule ^ d'abfurde. On
dit que chez tous les peuples civilifés la Religion
change tellement de forme à la longue qu'après cinq
ou fix mille ans on n'y découvre plus l'ombre de
l'inftitution primJtive , à. on s'imaeine que cela arri-
ve par des caufes dont l'eifet efl: inévitable. Mais
nous voyons ,tout au contraire , que la grande maxi-
me des Prêtres de TEgypte étoit qu'en fait de Reli-
gion il ne faut abfolument rien innover: & leur difci-
p!e Platon a fi fort infifté fur cette maxime, qu'en-
fin il prétend qu'il faudroit avoir perdu Fefprit ou le
fens ccHiimun, pour entreprendre de changer quel'«
que partie du culte que ce foit. (^)
(.7) Ds Legiinuf, Dh^I-> V
î4o Kecherches Fhihfophiques
Les cérémonies & les facrifîces, dit -il, foît qulïsf
viennent des anciens Sauvages du pays , foit qu'ils
aient été établis par ceux qui ont "confulté les Ora-
cles de Delphes, de Dodone , d'Ammon, doivenf
refter ce qu'ils font, & il ne faut pas , ajoute- t-il,
toucher à tout cela. Comme on découvre des idées
femblables dans les Difcours préliminaires de Zaleu-
cus & de Charondas, & dans les Ouvrages de Cicé-
ron, nous avons pu dire que les plus célèbres Lé-
gislateurs de l'Antiquité, foit dans la théorie , foit
dans la pratique , ont été à cet égard d'un même
avis. Auffi Solon, qui réforma toute la Républi-
que d'Athènes, qui régla jufqu'aux endroits où l'ori
pourrou planter des ruches , à. ereufer des puits ,
ne dit -il point au"? Athéniens un feul mot touchant
leur Religion, (a) Car on ne fauroit regarder fous ce
point de vue ks loix fur les funérailles , à. celles-
qu'il fit pour diminuer le luxe des enterrements , qui
a été un mal général dans le Monde: on dût déjà
ie réprimer à Rome par la vigueur des douze Tables;
& on ô\i que rien n'aiFoiblira davantage à la Chine
k puilTance dès Tartares, que les dépenfes qu'ils
font pour s'enterrer ; fi l'on n'arrête cette jaclance
qui leur e(l commune avec les anciens Scythea , par
des règlements plus forts , que ceux qui ont paru
jiifqu'à préfent.
Tout ceci peut réfoudre la queflion qu'on a fai té-
tant de fois , lorfqu'on a demandé pourquoi on
trouvoit chez plufieurs peuples de l'Antiquité dej
Religions lî folles, & des Loix fi fages? La raifort
en
^a) On dit , à îa vérité , que Solon fit bâtir dans
Athènes un Temple à la Vénus vulgiire, t»? "T^Tj^'/inur
mais ce fait cil douteux, & on ne fauroit d'ailleurs ea
conclure qu'il fe mêla de réfoimer la Religion conuae-
îi avoiî léfoimé les Loix,
fur les Egyptiens £^ les Chinois. 141
«nell, que la plus grande partie du culte religieux
avolt été in aginée dans des temps où les hommes
«toient encore fauvages : les loix , au contraire, fu-
rent faites, lorfquela vi : fauvag-e eut cefl'é. Or , la
jnaxime de ne rien innover fît fubfîfter chez des na-
tions d'ailleurs bien policées beaucoup de pratiques
reîigieufes qui venoient des Barbares.
L'erreur dQs Législateurs , dont on a parlé , con-
Hde en ce qu^ils n^.ont point diilingué l'eifence de la
'Religion d'avec des chofes purement accedoires.
D ailleurs, comme leurs loix les rendoient odieux à
tous -ceux qui dtoient corrompus par le vice, ils
ne voulurent pas accumuler les dangers fur les daii-
,gers, ni fe rendre odieux encore à ceux qui étoient
corrompus par la fuperQltion. Le Pharaon Boccho-
xis conçut l'idée d'ôter à la vîHe d' Héliopolis le
Bœuf facré, connu fous le nom de Mnévis; & cet*
'îe* feule idée lui fit perdre à jamais l'eilime du peu-
ple, qui nourrit des Boeufs à Héliopolis & de^
Lions pendant plus de iiécles que n'a fubfidé l'Em-
pire Romain. On croit que \' Âpis ne difparut pour
toujours de Memiphis que fous le régne de Théo-
.dofe; & fuivant M. Jablonskî , le premier yjph
flvoit été confacré en 1171 avant l'Ere vulgaire:
ainfi la fuccefTion de ces animaux dura quinze cents
cinquante - un ans ; & bien plus long-temps encore
Suivant nou5, qui n'admettons point l'époque indi-
<juée par M. Jablonski; {a\ parce qu'il nous paroît
^u'en de telles chofes il faut plutôt adopter le fenti-
inent de Manéthon que celui d'Eufebe.
Comme en Egypte le régime diététique étoît rela-
tif au climat , & comme beaucoup de fêtes & de cé-
rémonies étoient relatives à l'Agriculture, au débor-
«lenient du Nil & à rAftronomie , le? Prêtres
,• _ . croyoient
iià Il .L. Il I ,1. il I. I '■ ' .i-—.» Il r ■
^^r'(^) FmhQH C^^tiaû.-lib, IVj Cap, lU
ï42 Kecherches PhUofoph'iques
croyoient que ce culte dex^oit être comme la Nature
elle-même, c'eft - à - dire invariable. D'ailleurs ils
voyoient les terres extrêmement bien cultivées : iU^
voyoient Tordre & l'abondance régner dans les vil-
les ; de fafon qu'ils fe mirent dans refprit , que ce
pays ne feroit jamais devenu fi floriiTant il la Reli-
gion n'eût rien valu* Mais fans parler de ce que.
i'on obferve de nos jours , il eft certain que l'Anti-
quité nous offre le fpeélacîe dun grand nom^bre de
contrées extrêmement fiorifiantes ; quoique ia Reli-
gion, qu'on y profeiToit, ne fut qu'un tiiTu d'abfur-
dites a de chimères également palpables. En dé-
tels cas la police à. les Icix font tout.
Au refle, ce n'eft pas le régime diététique de
l'Egypte qu'on blâm.e , & ce ne font point non plu3'
les fêtes relatives à l'Agriculture qui ont miéri^té
î'animadveriion àto Philofophes; puifque ces ufages,
à tous égards refpedabîes , font, au contraire, di-
gnes àts plus grands éloges. Mais nous parlons d^s
défordres fcandaleux, commis dans le IVome Mendé«
tique, du culte àts animaux en général , de la licen-
ce qui régnoit dans les procelTions & les pèlerina-
ges , de la difcipline que fe donnoient les dévots , du
peu de décence qu'on obfervoit dans l'inllallation dui
Bœuf Apis , des dépenfes excefTives qu'entraino^tt
l'embaumement de certains animaux, &, en unmet^,
de mille fuperftitions , qui auroient dû empêcher ■
qu'on ne rendit cet Oracle ïî funeux-, par lequel les
Egyptiens furent déclarés le plus /âge de îous Us
peuples ; comme on déclara Socrate le plus, fage ài%
hommes. La force de la vérité a pu faire parler en
faveur d'un Fhilofophe; mais pour les Egyptiens,
on n'a pu parler en , leur faveur que par un grand
fentiment'de reconnoiffance: car les Grecs leur de-
'voit^'.t les Arts & les Sciences. Et il tombe aifé-
ïnen' dans l'efprit des- écoliers de croire- que leurs
înaitres font plus fages qu^'cux; quoique cela ne ioit
pas toujours vrai.
C'ciï
fur les Egyptiens & les Chinois, 1 43
C'eft par rapport aux abus dont on vient de
parler, que la maxime de ne rien innover eft faufle
à, pernicieufe , malgré tout ce qu'en dit Piaton. On
pou voit la/ (Ter à la rigueur aux Egj^ptiens ce qu'on
appelle le culte larmoyant; puisqu'un peuple fi mé-
lancolique devoit être de temps en temps abandon-
né à fa mélancolie; mais il ne fiilloit point permettre
à de telles gens de Te battre eux-mêmes dans les
Temples: car ceux, qui furmontent jusqu'à ce point
la Nature, l'inO-incl à la raifon ,rurmonteront tout ,
à. il n'y a point de forfait dont ils ne foient capa-
bles rauili obfer^i^e-t-on en Italie que les procelnons
des Plageilans ne font ordinairement compofées que
de Scélérats.
La doéirinedes Egyptiens fur l'état futur de l'ame
femble avoir été affez compliquée , & M Mos-
heim s'eil m.ém.e imoginé qu'il régaoit parmi eux
•deux opinions entièrement oppofées ; {a) parce qu'il
n'a pu comibiner les Ecrivains de l'Antiquité qui
prétendent que ce reuple adhéroit à la Métemply-
cofe,avec d'autres Ecrivains d'Antiquité qui le nient.
Mais cette contradidion , qui exifta bien uirement
entre les Auteurs , n'exifta jamais entre les Egyp-
tiens , qui dans des temps fort éloignés ne paroiiient
pas m.ême avoir eu connoiiTance du fyflême de la
Transmigration des am.es. Et ce qu'on en lit dans
Clément d'Alexandrie , Diogene Laërce , Philofira-
te , à le Poëmandre du prétetidu Hermès , ne dé»
rive que d'Hérodote, qui s'eft à cet égard trompe*
Et on ne s' tu. étonnera pas , quand on connoît les
erreurs manifeflee où les Grecs & les Romains font
tom-
(a) Ad Syfiem. ImelleJt. Cudvoorth Cap.IF, pag. iéf.
Servius , le Commentateur de Virgile , attribue auiÏÏ
une opinion fingulièie ai«j Egyptiens, mais qui eûm^
nsi£tftement faufle.
i-44 Recherches Ph'dofophîques
tombés en écrivant fur la Religion d^s Juifs , aux-
quels ils prêtoienc dift'érentes opinions . d{;nL jamais
les Juiîs ne furent à p^ri^ ; àc cependant on ne
cherchoit point par -là à les calomnier , puisqu'il y
avoit tant d'autre mai à dire d'eux: mais cela venoit
de la négligence ou du peu de foin qu'on avoit pris
pour s'inftruire; au point que les Romains ne con-
Boiflbient ni l'hiltoire ni les dogmes du JudaiSiT.e,
qu'ils toléroient dans Rome. Voudroit on après
cela nous perfuader, qu'un homme tel qu'Hérodote
Ti'a pu fe tromper en écrivant fur les dogmes des
Egyptiens? lui, qui n'entendoit pas leur langue, <à
qui s'étoit abandonné aux' Interprètes , qu'on fait
lui avoir conté fur le leul article des Pyramides des
chofes que les enfants mêmes ne croient plus.
îl eft fur que ceux qui adoptent ftridement le
jTyfiéme de la Transmigration des âmes , comme les
Thibétains & les Indous , ne fe foucient pas du tout
«de conferver les corps morts: ils les brûlent d'abord,
ou les laiiïent corrompre en terre: tandis que les
Ethiopiens & les Egyptiens faifoient tout ce qu'on
peut humainement faire pour les conferver. Ef voi-
là pourquoi ils avoient la Mer en horreur : car ceux.,
qui s7 noyoient, ne pouvoient être embaumés iàns
lin extrême hazard, fur lequel on necoraptoit pas»
Cependant comme ils naviguoient fans ceffe fur le
^il, on avoit établi des Prêtres particuliers , qui dé-
voient repêcher les cadavres & les changer en mo-
înies aux fraix du Public. Ainiî on risquoit prodi-
gieufement en naviguant fur l'Océan. Cette opinion
^toit très - bonne aufTi longtemps qu'on n'avoit point
de Marine, & qu'on ne vouloit pas en avoir; mais
îorsque d'autres temps amenèrent d'autres circon-
stances , <:€tte opinion ne valut plus rien , & il
fallut bien la mitiger tout comme chez les Grecs à
les Romains , qui avoient été afTez inconlidérés
pour l'adopter.
fitr les Egyptiens ^ les Chhms» 14^
Une prière qu'on récitoit pour quelques morts
en Egypte , & que Porphyre a confervée , {a) prou-
ve , félon nous , de la manière !a plus claire qu'on
n'y adhéroit pas du tout à la Métempfycoie , ni à
celle qu'on nomme fatale ou phyiîque , & qui ex-
dud les peines & les récompenfes , ni à celle qu'on
nomme morale ou réelle , & qui n'exclud ni les une*
ni les autres. Plutarque fait affez entendre qu'on fe
trompe , lorsqu'on croit que les âmes humaines pas-
foient dans le corps des animaux facrés. Et en effet
les Egyptiens , auxquels on prête cette opinion ,
n'en avoient jamais ouï parler, non plus que les
Juifs n'avoient entendu parler de l'adoration du Co-
chon & de l'Ane, que des Ecrivains de l'AntiquU
té leur ont imputée. Si les Egyptiens , dis -je,
euiTent penfé fur toutes ces chofes comme les Bra-
mines , on ne les auroit pas vu manger la chair des
animaux , & offrir en vidimes des Bœufs , des Veaiix,
des Chèvres , dt^ Brebis , & une infinité d'autres
efpeces animales, que les Bramines n'oferoient ja-
mais manger , & bien moins tuer fous peine d'être
châtiés dans l'autre Monde; (/>) & couverts dan«
celui - ci de toute Tignominie qu'on réferva pour les
Poviichis & les Patiak, deux fortes d'hommes fort
remarquables, & fur lesquels on devroit nous procu-
rer de nouveaux éclairciflements ; car j''aî déjà eu
occafion d'obferver (]U'il s'eft glifle des fables dans
ce qu'en rapportent les Voyageurs , qui devroient
témoigner moins d'aigreur envers ceux qui examU
Lent leurs Relations à l'aide de la faine critique; car
cda elî abfolument néceflTaire pour empêcher qu'on
ne
f^) De Alftinen. ah animal.
(b) On peut voir d.ins Holwell Partie féconde , cîapitre
IF, quel énorme châtiment eft léfervé aux Examines qui
tuent des animaux.
Tome IL G
Î46 Kecherches Phïlofophiques
ne rempîifle encore l'Europe de menfonges auflî
groffiers que ceux qui concern oient les Géants de
la Magellanique* Au refte, c'eft fans fondement
qu'on pourroit fuppofer que ces Foulïchïs & ces
Patiah repréfentent aux Indrs deux tribus Egyp.
tiennes : celle qu'Hérodote nomme la cafle des ba-
teliers , & celle qui gardoit les animaux immondes ,
comme les Cochons.
D'un autre côté, les Indiens différent extrémem.ent
des Egyptiens, en ce qu'ils ne font pas circoncis;
& en ce qu'ils admettent un Enfer dans la partie la
plus h^^tào-VOfiderab; & en ce qu'ils admettent
encore des châtiments éternels pour de certains cri.
mes comme le Suicide & la Beftialicé. {a)
Les Egyptiens rejettoient abfolument l'éternité
des peines , à, ne croyoient qu'au Purgatoire , ap-
pelle en leur langue Amenîhès; mais de cet endioif
aucun chemin ne conduifoit dire(flement au Ciel , à
(fi) Comme le Suicide eft, fuivant les Indiens, un
crime inexpiable , parce qu'il interrompt le cours des
transmigrations, on ne conçoit point de quelle manière
ils combinent cette opinion avec la raoït volontaire des
femmes, qui fe brûlent elles-mêmes. Cependant c'cfl
un fuicide auflî re'el que celui de Calanus ôc de quelques
autres Bramines dont parlent les Anciens.
Je ne connois pas la doftrine des Egyptiens fur le fui-
cide} & on ne peut favoirll elle e'toit conforme à celle
des Grecs, que je foupçonne d'avoir imagine' une céré-
monie aufli bizarre que Tofcillation pour aider Tamî
de ceux, qui fe pendoîent eux- mêmes,à paffer le Styx.
Cette ofcillation confiftoit à fufpendre de petites figures
à des cordes, 8c à les balancer longtemps dans l'air;
cela tenoit lieu de funérailles & de fc'pulture, que la
Religion ou les Loix refufoienC à ceux quis'ctoient de-
faits eux-mcmes.
Q çurgf hmimm !
fur les Egyptiens & les Chinois, 147
, tous ceux qui entroient dans V Amenthès ^ dévoient
|un jour reirufciter, & ranimer le même corps ou
la même matière qu'ils avoient animée la première
fois.
Suivant la Théologie Egyptienne , les Philofophes
& ceux qui avoient embrafle la vertu la plua rigi-
de , étoient les feuls dont l'ame alloit directement
habiter avec les Dieux , fans pafler par le Purgatoire ,
ai fans jamais être fu jette à la réfurreflion ; & il faut
obferver que ce n-eft qu'en ce point -là que leurs
"''^n^es fe'^ rapprochent tant foit peu de la croyance
Indous.
x)ans les cérémonies funéraires de PEgypte on
fa'.ûiit au nom de quelques morts une confelfion pu-
b'ioue, par laquelle ondéclaroit, qu'ils avoient con-
(iamment honoré leurs parents , qu'ils avoient fuivî
ia Religion de l'Etat , que leur cœur ne fut jamais
fouiilé par le crime , ni leurs mains teintes de fang
humain au milieu de la paix, qu'ils avoient confervé
religieufement & reftitué de même les dépôts qui
leur étoient confiés , à. qu'enfin pendant tout le
cours de leur vie ils n'avoient fait tort à per«
fonne.
11 eft manifefte que toutes ces conditions étoient
abtblument indifpenfables à ceux qui efpéroient de
pouvoir échapper à V Amenîkès ou au Purgatoire.
Et il me paroit que cette do6lrine fur les devoirs de
l'homme & du citoyen eft un extrait de celle qu'on
lifoit dans les petits Myfteres , où on la voyoit pro-
bablement gravée fur deux tables de pierre : car les
Grecs nous difent de la manière la plus pofitive ,
qu'on apportoit en préfence des initiés deux tables
de pierre; & cette circonftance explique une infini-
té de difficultés»
Nous fommcs ici Hiftorîens : nous rendons comp-
te des opinions , fans vouloir précifément indiquer
ce qu'elles contenoient de bizarre ou d'inutile: car
il étoit inutile fans doute de faire revenir une feçon-
r G 2 d^
ï4^ Recherches Phïïofoph'iques
de fois les âmes de VAmenthè^ fur la Terre ; & par-
là on eut ôcé la iinguliere diftindion entre ceux qui
dévoient reflufciter & ceux qui ne reHufcitoient pas.
Cependant tout le monde fe faifoit embaumer par
È récaution; & Plutarque dit qu'il y avoit auffi en
;gypte deux endroits où l'on chercholt à fe fiire en-
terrer préférablement à d'autres , comme les envi-
rons de Memphis , & les environs d'Abydus. Mais
n©us avons déjà remarqué que les Momies , très-
communes dans le voifinage de Mempliis, font au
contraire très -rares vers Macl-funé ^^ct qui fignifie
ville enfevelie y foit qu'on ne pui ffe plus pénétrer
dans les fouterrains à caufe d'une montagne de rui".
nés qui les couvre , foit que le nombre des perfcn-
nes, qui y ont fait porter leur corps , n'ait pas été
auffi confidérable qu'on fe l'imagine. C'eft propre-
ment à el-Berbl que doit avoir exidé le fameux
Temple d'Abydus; mais on en a enlevé jusqu'aux
bafes des colonnes : car les Turcs & les Arabes fcient
ces colonnes pour en faire des pierres de moulins ,
èi voilà jusqu'où s'étend leur paillon pour les anti-
quités.
M. Niebuhr , qui avoit été envoyé par le feu
Roi de Danemarck en Arabie, croit avoir décou-
vert un troiiiéme cimetière Egyptien , fur une mon-
tagne , qui eft éloignée de dix -neuf grandes iieues.
de l'endroit , oii l'on paflTe aujourd'hui la Mer Rou-
ge à pied, fans avoir, pendant le refiux , de l'eaa
jusqu'à la moitié de la jambe.
Il eft fort remarquable qu'on découvre des Monu-î
ments Egyptiens il avant dans l'Arabie pétrée, &
il feroit encore bien plus remarquable, s' il étoitvrai^
comme ce Voyageur le prétend , qu'il a exiflé dans
ces environs toute une ville Egyptienne, qui y pos-
fédoit des termes bien cultivées; (a) quoiqu'aucun
Géogra-,
{a) So visU fcjiïn ^ehfiH^ne $tfm kêemen ihrtn Vrjfrungê
iticès
fur les Egyptiens & les Chinois, lâ^g
(géographe, ni aucun Hiftorien n'en ait parlé. Le^
habitants d'Héroonpolis,ou de la ville des Héros, ont
pu porter quelques-unes de leurs Momies à deux
lieues au-delà de ce que nous appelions la Montagne
taillée ou le Gehel - el - Mokateb \ mais on n'a jamais
ouï dire que les Egyptiens fe foient ferais de pierres
fépulchrpJes , que M. Niebuhr nommQheichenfteine ^
& dont on ne voit pas la moindre trace dans les
champs El ifécs ou le grand cimetière , qui efî entre
Sacckara & Bu fi ris; & fur lequel l'imagination des
Gr'ecs s'eii étrangement exercée. Le Cocyte, ce
ileave £t redoutable , n'eft qu'un chétif petit canal ,
qui dérive du Nil; & le Létbé efl un autre canal
er.ccre^plus petit que le Cocyte. Si \ç,% Egyptiens
choiiiiioient volontiers cet endroit pour leur fépuU
ture,c'eft qu'ils aimoient d'être enterrés dans le voi*
iîr.age des Pyramides , qui auroient pu réellement
embellir les descriptions que les Mytho!oL,iIles Grecs
ont faites de ce cimetière ; & il eft difficile de f.voit
pourquoi ils n'ont jamais parlé de ces Monuments ,
Lqui étoient des objets d'une tout autre importance
ique deux foiTés. Cependant quand on eft au milieu
^tB, champs Elifées , on voit d'un côté les grandes Py-
ramides & de l'autre les petites; mais il ne faut pas
inférer qu'elles n'étoient point encore bâties da
temps d'Orphée ou d'Homère, parce que ni l'un ni
l'autre n'en a dit un mot.
On n'a pu découvrir que les Egyptiens aient eui
des livres qu'ils attribuoient'à des Auteurs infpirés;
mais les grands Collèges fa foient paroi tre ibus le
nom
riV/.T von herumfîreifettden Familien gehalt haheu ; fondern mus--
[en nothnxjeudi^ von den Emix.ofjnern einer grofjen Stadr herr'ùh'
rei;. Und vuenn in diefer jetzt wu/ien Gezend eitie greffe S ta'dp
geftanden hat , fo- mufs fie iiberhaupt auch beffer an^sbauet ^iv^
{enjepu Bef, voa Arabien» S. -^oz, ' -
I
îja Kecherches PJtilofoph'iqun
»o]n de Thoîh ou de Hermès , tous les ouvrages qui
«oncernoient la Religion : car aucun Prêtre , ni au-
cun particulier n'écrivoit en fon propre nom fur de
telles matières. Au refte , le peuple regardoit com-
me facrés tous les livres relatifs à la Jurisprudence ,■ i
à l'Hiftoire à, à l' Aftrologie ; & furtout lorfquMte i
avoient été rédigés ou calculés par des Pharaons
mêmes: mais les Traités d'Aftrologie ne paroiflbient
pas fous le nom de Thoîh ; & on y nommoit les
Auteurs comme Suchîs , Pétofiris , ou iSécepfos ,
{a) le grand promoteur de cette fuperftition , qu'on
ne pourra jamais déraciner de l'efprit des Orientaux»
Et nous venons de voir Kérim-Kan conquérir la
Perfe, & être accompagné dans toutes fes expédi-
tions par des Aflrologues , précifément comme
Alexandre, qui prit des Aflrologues en Egypte,
ainli qu'on prend des pilotes pour fe conduire fur
des para2.es inconnus , à li l'on en croit Quinte-
Curce, ils lui rendirent de grands fervices à i'occa-
iion d'une éclipfe de Lune, qui eft très -célèbre
dans l'Hidoire ancienne; mais le récit d'Arrien dif-
fère à cet égard beaucoup de celui de Quinte-
Curce. {b).
Nous connoiflons par Clément d'Alexandrie le
fujet de quarante - deux livres Hermétiques , adoptés
pal
^
{à) Quelques Savants modernes ont regarde Nècep^
€omme l'inventeur de l'Allrologie judiciaire, parce que
St. Paulin a dit de lui :
Quique Ma^os dociih m^fteria vaua Necepf&s»
Apud Aufon. XIX. Epift.
Mais l'autorité de St. Paulin n'tû. ici d'aucun poids,
& rAftrologie judiciaire eft une folie beaucoup plus
ancienne.
{b) Curt. Lié, IF, Cap, lo Arrian, Lth, Uh
t»^* J70.
fur les E^p'iens & les Chinois, I51
par les grands Collèges. On ne regrette paslapert€
du premier volume, parce qu'il ne renfermoit que
les Pfeaumes des Egyptiens; mais on regrette beau-
coup le fécond , qui prefcrivcit aux Rois la manière
dont ils doivent Te conduire, & dont nous aurons
encore occalîon de parler ailleurs. Il feroit à fou-
haiter qu'on nous eût au moins confervé un extrait
du huitième & du neuvième Tomes de cette col^
lésion , où Ton traitoit de la Cofmographie & en-
fuite de la Géographie , que quelques Auteurs ont
regardée comme la fciencc favorite des Egyptiens.
Cependant il eft bien certain que leurs lumières ont
dù'ètre à cet égard très -bornées; & le tout fe ré-
daifoit , comme on l'a dit, à quelques pratiques de
Géométrie pour lever des Plans ou à^s Cartes; ce
que les Chinois n'ont jamais fu , & on ne pou voit ,
avant l'arrivée àts Mllfionnaires , donner le nom de
Carte à des morceaux de papier chargés de quelques
carafteres mis au Nord ou au Sud d'une rivière, &
où l'on ne reconnoidoit ni le local , ni les diihn-
ces , ni les poiitions relatives àts endroits , qui
étoîent également au Midi , ou également au Sep-
tentrion : & l'Empereur Kan-hï dût emplo er des
Européens pour avoir de fon pays une Carte qu'ort
fait être encore très -éloignée de la perfection; puis-
que la latitude même de Pékin y eft fautive , & la
longitude de cette ville peut être regardée comme
incertaine; hormis qu'on n'ait fait depuis l'an 1730
de nouvelles Obfervations , dont je n'ai point de
connoilTance.
S'il étoit parvenu jufqu'à nous quelque Traité
' de "ofmogonie écrit par de véritables Egyptiens , on
pourroit parler avec quelque préciiîon fur cette ma-
tière , qu'on a voulu inutilement éciaircir à l'aide
de plufieurs Ouvrages fuppofés , comme les Hym-
nes d'Orphée, la Théogonie d'Héfîode &- les frag-
ments de Sanchoniathon jparlefquels •^hilon a tâché
d'illuftrer ^ ville de Byblos en particulier & toute là'
G 4 Fhé^-
Î52 Recherches Phïïofophtques
Phénicie en général , fans fe foncier de THiflaîre
qu'il ignoroit , ni de la Vérité qu'il n'avoit pas ?1
cœur. Le plus habile de tous ces fauflaires ou de
ces Pfeudonymes pourroit bien être celui qui a forgé
hs Hymnes d'Orphée, où Ton croit au moins re-
connoître quelques foibles traces de la doctrine de
i'Egypte, {a) que les Grecs & furtout Platon ont
iînguliérement défigurée; foit parce qu'ils n'enten-
doient pas bien la langue de ce pays , foit parce
qu'ils la traduifoient mal à. par des termes qui né-
îoient rien moins que fynonymes, à peu près com-
me cela eft arrivé encore au commencement de ce
fiéde par rapport aux Chinois ; & on fait combien
on a difputé fur la iignification de deux mots ,
Tien & Chang-ti, On vit alors une chofe allez
remarquable: on vit un Tartare, qui voulut mettre
«d'accord tous les Théologiens , en déclarant malgré
la déciiîon du Pape , que les Chinois ne font point
idolâtres. Mais on peut bien s'imaginer, que ce
Tartare eût été à fon tour très-embarraffé, fî on
3'avoit contraint d'expliquer d'une manière claire &
intelligible ce que c'eft qu'un Idolâtre : car il n'y a
point d'apparence qu'il eût raifonné fur tout ceîa
avec autant de fjbtilité que quelques illuftres Ecri-
vains Juifs , qui , comme Abravanel , ont décidé
qu'il y a dix efpeces d'idolâtrie, ni plus, ni moins;
mais ils ont fans doute oublié la onzième, qui con-
fifte à faire l'ufure & à rogner les monnoyes : car
£ les avares ne font point idolâtres , perfonne ne
reit.
Il ne faut pas croire, quoiqu'on en ait pu dire,
que jamais les Egyptiens fe foient fervis du terme de
{a) Le dialogue entre Dieu &la Nuit, qu'on attribue
à Orphée, eft au moins dans ]e ftyle Oriental: on en
trouve un autre dans Jes livres des Indiens entre Dieu
£c la B.aifoii humaine^ <^ui ef< beaucoup plus i^Viii^
fiif les Égyptiens & les Ch'nïois. i f $-
Typhon pour défigner ce mauvais Génie,- qu'ils ap»
pelloient en leur langue tantôt Seth^ tantôt Baby
ou Papj , & qui ne faurcrit avoir aucun rapport avec
le Grigrj des Nègres. Mais , en examinant plufieurs
fiibles, qui concernent le Typhon qu'on difoit être'
toujours allié avec une Reine Ethiopienne, nom-
mée Azo^ je ne doute plus que ce fantôme Mytho-
logique ne vienne des anciens Sauvages de l'Ethio.
pie , qui avoient probablement inventé qlielquè in*
ftrument fort groffier & fort bruyant pour chafier le'
Bi'iby: car on z découvert dans la Sibérie, le long
des Côtes de l'Afrique ,<& dans le Nouveau Monde'
jufqu'à Toppo/ite delà Terre du feu, une infinité de
.nations qui emploient des crécelles, des fonnailles,
des tambours ou ^^s courges remplies de cailloux,-
pour cloigner les Efprits mal-faifsnts , dont les Sau-
vages fe croient fouvent alTiégés pendant îa nuit , &
dès qu'il leur furvient quelque indifpofîtion , ils doi-
vent être exorcifés par les jonaleurs; ce qui ne fe
fait jamais fans un bruit épouvantable-, dont- le mala-
de efl; d'abord étourdi.
Comme les Egyptiens ont témoigné, on ne" dira
point de la confiance, mais de l'opiniâtreté à retenh:
leurs anciennes coutumes religieufes, on peut être
à peu près certain que Tinflruraent dont fe ferv oient
les Ethiopiens pour écarter le Baby , a été \t Sis-
tre, qu'on voyoit paroître dans- toutes les cérémo-
nies ou chaque alîiflant en portoit un à' la main.
Et Bochart a même prouvé que dans àts iiécles
très - éloignés , toute l'Egypte a été furnommée la
Terre des Sijires ^ qui, comm.e nous l'avons^ dlD,
n'étoient point des inftruments de Mufîque, que
les céiebres- Muiiciens d'Alexandrie, dont parle Am-
mien,>(,(2> aient jamais pu employer dans leurs con--
certs-
(^(i). Ne nùtic qyidem in eadem urhe Doflrina vari'^ ftlem,-
G- 5. N»n^
I5'4 Recherches PMlofophiques
certs^ Au temps de Plutarque le petit peuple de
l'Egypte croyoit encore que le bruit du Siftre fait
fuir It Typhon ,- (a) dont la puifTance diminua ce*
pendant à mefure que la raifon fît àos progrès, com-
iTîe cela arrive dans tous les pays du Monde: car ce
n'eit que chez des nations enievelies dans la barba-
lie, ou dans la vie fauvage, que les mauvais Génies
font foimidables. Au relie, il elt prouvé par des
monuments qu'on voyoit dans les villes d'Apollon
& de Mercure , que les Egyptiens ont fournis le
pouvoir du Typhon au pouvoir de l'Etre fuprême.
Et les fables facerdotales nous repréfentent ce mon-
ffre comme noyé dans le lac Sirbon, où on le préci-
pita dès qu'il fut touché de la foudre. Il faut ob-
ferver encore qu'on lui a toujours attribué plus d'in-
fluence dans les effets naturels que dans les aifec-
tions de l'ame humaine : c'étoit lui qui déchainoif
les vents brû'ants, qu'on fait être dans ce psys ex-
trêmement nuifibles: c'étoit lui, qui produifoit le«;
fécberefles extraordinaires , & enveloppoit les envi-
rons de Péiufe de brouillards étouffants: c'étoit lui^
enfin , qui régnoit fur la Méditerranée où il excitoit-
ces trombes qui portent encore fon nom aujourd'hui*
parmi les Marins.
De tout ceci on pourroît conclure que les an*
çiens Egyptiens ont été beaucoup plus embarralTé*-
4' expliquer l'origine du mal phyfique que l'origine
^u mal moral. Il eft aifé d'admettre que Ats êtres,
qu'on fuppofe nés libres, ne doivent chercher qu'en
«ux -mêmes la fource des vices & des vertus : cette-
opinion eft à. la portée du peuple ; mais les fe-
coudeS'
JVo« ap^^ ^^' exarm Muf'.cu , nef Harmomà £ontuuit%
Lib. zi.
(ai Typhonem cïaniorefifirorum felh fpff^- çredcbam* 1^^
fur les Egyptiens & les Cliinùir.- îgf
cbufiTes de la Nature, que les hommes ne peuvent
ni produire , ni arrêter, & qui renverfent égale-
ment l'innocent & le coupable, différent à Ces yeux
beaucoup du mal phyfique, que produit le défordre
dei pallions.
Après tout cela il ed prefqu' incroyable que dans
un livre intitulé Ob/ervations critiques fur les an-
ciens Peuples , M. Fcurmont ait voulu démontrer
fcrieufement que le Typhon des Egyptiens a été le
Patriarche Jacob des Juifs, à) Cette chimère vaut
elle feule toutes les chimères de Huet , du Père
Kircher & de Warburton. Des fables allégoriques ^
confervées dans Plutarque , pourroient faire croire
que les Egyptiens regardoient les- Hébreux comme
une race méchante & Typhonique ; mais ces allégo-
ries n'ont eu cours vraifemblablement que parmi le
petit peuple, & ne paroiflent point être extr ites
éts livres des Prêtres, ou, fuivant Jofephe , on ne
difoit autre chofe , iinon que ie& Juifs avoient été
/éunis dans Avaris ^ qu'on appelloit auffi la ville de
Tjplwju dont la fituation eft un point qui intérefle
la" Géographie, à qui intérefle encore bien davan-
tage l'Hidoire; cependant perfonne jufqu'à préfent
n'en a pu indiquer l'emplacement. Mais , fuivant
nous, Avaris efi la mêm.e ville que Séthron, dont-
je difirid formoit la petite 7>rr^ de Gofen : car ja--
mais les Juifs n'ont occupé la grande, plus méridio-
.îiaîe de quarante -iix lieues, & qui apparténoit à
une ville nommée Heracleopûlis maena.- La petite
Terre de Gofen, au contraire ,- apparténoit à Uéra^-
cleopolis parva ou Séthron dans le Delta» {b)
La
C^) Tom I. Lib. IL aap>. XV.
(b) Les Prêtres de rEgvpre n'inferoient point dans
Jès Mémoires hiftoriques le véritable nom des Ufurpa-
xwy:s de leur pays ; mais ils le^ défignoient- allégôri-
Î56 Recherches Fhlhfophiques
La vido're mythologique , que les DfeiïX
a voient remportée âir le Typhon , peut en un cer*
tain fens avoir du rapport à l'expulfion de^ Roi^
bergers, & en un autre au defféchement de la Ba.fle-
Egypte par le moyen des canaux, avant l'ouvertur®
defquels cette partie n'étoit point habitable , & il a.
du s'en élever des brouillards extrêmement pernicieux,- '
Indépendamment des autres caufes , auxquelles nous»-
avons- déjà rapporté l'origine de- la pefle en Egypte,
il faut obferver que les- deux chaiines de montagnes ,-
qui bordent cette contrée depuis les Catarades juf-
qu'à la hauteur du Caire , en forment une vallée-
fongue , profonde & étroite, où l'air ne pouvant cir-
culer comme en un pays de plaine, efl: par -là même-
plus fujet à s'altérer. Et cette vallée fait d^ailleurs»
trois OU' quatre coudes ; de forte que le vent ne^
peut la parcourir en ligne droite. C'eft ainfi que?
l*irrég.ularité des rues de Conftantinopte & leur peu»
de largeur y entretiennent fouvent Pépidémie; parce^
^uele courant d'air manque de force dans ces dé-.
tours- étroits pour entraîner le principe de la conta-
gion. Les Anciens ont cru qu'en Egypte le ventr-
ue pou voit même fe faire fentir affez à la fuperficie'
«k la terre , pour produire une agitation confidérable
dans les eaux du Nil; mais ils auroient dû fe con-
tenter de dire que les navires , qui veutent remonter
«e^ ûeuv€ à la voile , font furpris de calmes fréquents*.
Auû
4fuem?nt par des fymboles odieux. Carabyfe etoit ap<
pelle \& pcis^^mrd ^ Och.^i Vâne, tz le pTemier dés Rois"
Wrgers le Typhon ou Seth. Ainfî Se'thron , ou les Rois*
bergers réndoient , fe nommoit dans les livres facerdo-
taux la ville de Typhon, quoique Ton véritable rronr
eihnicfue fût Go/d-w ou la petite Cité d'Hercule. Ce'
fout les bergers qui l'appellaient Avaris ou Aiansy &c'
après leur expuliion on continua à Tappeller ScrhxoiV"
<i>tt TyplxoAopolidj cac ces uxjn«« font iynoBy.niM,.
fur les Egyptiens & tes Chinois. Iff
Au refle , il eft certain , comme Aridote le prétetid-ir.
qu'anciennement le Nil n'avoit qu'une feule embou-
chure naturelle; C^) toutes les autres ont été faites^
de mains d'hommes ; & ce n'eft point fans afFei^a-
tion qu'on a porté le" nombre de ces bouches jufqu'S.
fept pour les égaler aux planètes : mais jamais les
Egyptiens ne confacrerent la bouche Tajiitlque au
Typhon , comme on a pu le croire jufqu*à préfent "^
la prétendue horreur qu'ils avoient pour îa" Taniti-
que, provenoit uniquement de ce que les Ufurpa-
teurs, qu'on nomme les Rois bergers, y habitoients
& cet endroit a toujours été fort expofé aux incur-
vons des Arabes palteurs: on y trouve même enco-
re de nos jours- une Horde de Bédouins , qui font
paître leurs befliaUX jufque dans ce diftricl; qu'oa
a appelle la petite terre de Goien,
Com.me notre but n'a été que de faire fentir en-
quoi la Religion de l'ancienne Egypte diiféroit eflen-
tiellement de lar Religion de la Chine, on nous diP
fenfera d'entrer dans de longues difcuffions lur les^
'aiiégyres ou les Fêtes, dont le nombre n'a point-
été aulli prodigieux qu'il pa'-oît d'abord l'être: car
foutes^ les Provinces ne célébroient' point ces fo-
lemnités à la fois , & il y en a plufleurs, qu'on re--
gsrde commue différentes: quoiqu'elles aient peut-
être été au fond les mêmes. La Fête des bâtons,,
qu'on avoit fixée à Tëquinoxe d'Automne , eft pro-
bablement la même qu'on célébroit à Paprémis danS'
le Delta, où les dévots fe livroient une- efpece de
coHibat avec- des perches ou des bàtons^^ dont" Hé*
ïodote
I
(a) ME TE OR. LiK L Cap 2.
Aiiftotc croyoit que la feule bouche natureîTé dti Nîl'
eft la ; anopique; mais dans les temps lesplus reculas
ce fleuve fe déchargçoit à' la pointe dû Delta à peu
près à trente lieues plus au Sud que n'e'toit fltné Ca*
aope, ce que l'infpedion du terrain lencl fcnfibls,
G 7.
1^8 Recherches PhihfopMquef
rodote dit avoir été témoin , & on lui affura qu'H'
n'y avoit jamais perfonne de tué. Ainfî cette folie ,-
quelque grande , quelque repréhenfîble qu'elle aie
été, ne doit cependant point être mife en parallèle
avec les combats des Gladiateurs en Italie. La fête,
qu'on célébroit au lever de la Canicule , ne femble
pas avoir diîFéré de la Fête des lampes qui conccr»
roit la ville de Sais. Enfin ce que les Grecs ont
nommé les IS'Ioa, à. les Romains les jours de la^
ïiaiiTance d'Apis , coïncidoient avec. la Fête qu'on-
folemnifoit au folftice d'Eté , comme Héliodore s'en
explique pofitivement. C'eft alors que toute l'E-
gypte ofFoit le plus beau fpedacle qu'on piit y
voir pendant le cours de Tannée : c'eft alors que des
homm.es naturellement fombres & rêveurs faifoienfe-
au moins de grands efforts pour furmonter leur mé-
kncolie» JVÎ. Niebuhr dit avoir obfervé que \ts^
Egyptiens modernes ne font jamais véritablement-
joyeux , lors même qu'ils tâchent de l'être ; & je-"
crois qu'il en étoit à peu près ainfi dans l'antiquité ;•
quoique les Prêtres n'eufiênt rien négligé pour*"
rendre leurs Théophanîes, leurs Psnégyres & leurs'
Pompes très-divertiiTantes ; & c'eft ce qu'Ovide-
lîomme les délices du Nil. Les anciens Médecins ,
gui ordonnoient à de certains malades de faire le'
voyage d'Alexandrie pour fe guérir , n'efpéroient
jKireme.'iB point tant de la bonté de l'air , que de la!
«îiveriîté àts objets finguliers & des fpeftacles que
l'Egypte offroit fouvent , & où la débauche la plus,'
grolTiere n'étoit q^ue trop mêlée. Cependant onl
doutera toujours, quoiqu'en ait dit Juvenal, (^^ que*
ks indigènes du pays aient conftamment porté la^
diflbv
ia) .... Horrida fane
c^^ptus'y fed luxuriâ, quantum ipje notaviy
Marbara faïuo^o non cedit îurba Cano^
fwr les Egypiiem ^ les Cltno'îs. 159
^iflblution au même point où la portèrent les Grecs^
de Canope; car il ne paroît pas qu'il y ait eu dans»
le Monde entier un endroit comparable à Canope.
Qunnt à Alexandrie, Polybe affuroit que de fon
temps on n'y trou ./ oit pas d'autres honnêtes gen3>
que "les Egyptiens indigènes, qui formoient à peine-
la troiiléme partie des habitants^: tout le refte étoiC
un mélange de Grecs , de Juifs , & d'ihommes ramas.
(^s dars la boue des différentes contrées de l'Eurooe
& de TAfie. ^
Outre le Sabath, que les Egyptiens paroifleïit
avoir obfervé fort régulièrement , i!s avoient une
Fête fixe a chaque nouvelle Lune, une au folftice
d'Eté, une au folide d'Hiver , une troifiëme à l'é-
quinoxe du Printemps, & une quatrième à l'équi^
1 noxe d'Automne. Toutes leurs autres Fêtes, hor~
' mis celle qui répondoit au lever de la Canicule
ëtoient mobiles , à. les Prêtres feuls favoient dans
quel ordre elles dévoient s'arranger ; ce que les par-
ticuliers ne pouvoient même prévoir: car cela dé-
: pendoit de différentes combinaifons ,fouventarbitrat-
! res: ils transféroient , comme ils vouloient , ]qs Fê-
tes qui coïncidoient dans des Néoménies ou dans^
les jours équinoxiaux & folftitiaux.
Aucun Savant moderne n'a pu expliquer pour=.-
quoi ces Prêtres de l'Egypte retinrent avec tant d'o-
piniàtreté l'ufage de l'année vague dans les affaires-
de Religion. Ils cxigeoient un ferment horriÙe de
tous ks Rois au moment de leur inauguration, par
lequel ces Princes promettoient & juroient de ne-
: pas abolir l'année vague , qui étoit trop courte de
: cinq heures, quarante -huit minutes & trente-fept
fécondes , faute d'un jour ijitercalé en quatre ans. \à)
(<t) Les Prêtres de l'Egypte n'intercafoiçut on joŒt
•^iie dans la ^uatxiéme aunc^ fixe ou faciès
îfo Recherches Phîlofophtqùef
Le^ Juifs , les plus mauvais Aftronomes qui aiefilî-
^mais exiïlé, fi l'on en excepte peut- être les Chi-
nois, tenoient de temps en temps un Confeil fe-
cret, pour favoir s'ils ajouteroient à leur année lu-
naire un mois, ou s'ils ne rajouteroient point. Or'
dans ce Gonfeil ils n'admettoient ni le Roi , ni le
Grand - Prêtre ; parce que le Grand -Prêtre avoit
intérêt qu'on n'intercalât pas :1e Roi, au contraire,
avoit intérêt qu'on intercalât. Ainfi le fuffrage ou
la voix délibérative de l'un & de l'autre étoit néce5-
fairement fufpecfVe. {a) Là-deiTus je me fuis imagi-
né que le Souverain étoit à peu près dans le même
cas en Egypte , & les Prêtres fe fouvenoient foit
feien de ce qui éioit arrivé lorfqu'on ajouta cinq
jours à l'année ; car alor^ les k'haraons déclarererit
qu'ils choiiîiioient un de ces cinq jours pour fe re-
pofer , & ii^ ne vaquoient à aucune affaire , dît
Plutarque. D'un autre côté , l'Ordre facerdotal pré-
tendoit conferver le droit de dreiïer le Calendriers-
ce que lui feul pouvoit faire aufTi longtemps que
l'année vague fubfïftoit, & il n'en réiultoit d'ail-
leurs aucun défordre dans la vie civile: car tout ce
qui avoit du rapport à l'Agriculture à au déborde-
ment du Nil, étoit fort exaâement réglé par àcz
Fêtes immobiles- , qui indiquoient au peuple les
nouvelles lunes, les équinoses d les folftices. En-
fin c'eft de l'Egypte que la Grèce à. l'Italie avoierit
teçu les dieux feuls Calendriers fupportables dont on
y ait fait ufage. Lucain dit que Céfar, après avoir
ibupé-
{a) Voyez Mof. Maimonid. de confecratione Kaïendar^
'{(§■ ratione tmercalandi.
Les RoiS de Jude'e pouvoient, dans de certaines ci>"
confiances, avoir inteiêt que Tannée fût de treize-
mois: mais il ne falioit pas faire dépendre toiit' cela de^
la volonté- des hommes.
fur les Egyptiens ^ les Chinois, ï6î
foupé avec Cléopatre , fe vantia que l'année Julien--
ne ne Je céderoic en rien aux fartes d'Eudoxe :
Nec meus Eiichxî v'wQeîur fajilhus an nus.
Mais il n'y a pas d'apparence qu'un homme qui
avoic foupé avec Cléopatre, ait parlé de toutes ces
ichofcs; à d'ailleurs Eudoxe a voit étudié chez les
lEgyptiens, & Céfar employa un Egyptien même:
ainiî il ne pouvoit fc vanter tout au plus que de fa
bonne volonté.
Je terminerai cet Article par quelques conildéra-
tiens fur le prétendu zèle à faire des Profélytes ,
qu^on attribue aux Egyptiens , parce qu'on trouve
dans diiTerentes contre'es une infinité de Temples on
le fervice divin fe faifoit p'-écifément fuivant les ries
Iliaques par des Prêtres rafés , vêtus de lin , & dont
la probité étoit très fufpede. Mais jamais les vé-
ritables Egyptiens ne fe foucierent de faire des Pro-
félytes; 6c ce font des Grecs Afiatiques, qui ont
porté le culte d'Ifis dans les Ifles de TArchipéla-
gue , à Corinthe , à Tithorée , & dans prefque tou-
tes les villes d'Italie, où l'on recevoit les Néophytes
fans les fouraettre à la circoncifîon , qu'on regardoit
en Egypte comme une opération indifpenfable.
Quelques Temples d'Ifis, tels que celui de Bologne,
peuvent avoir jouï de revenus fixes , parce qu'ils
étoient fondés par des familles Romaines ou par de
.'iches affranchis ;mais la plupart des autres n'étoient
ieiTervis que par des Prêtres mendiants , qui heur-
loient aux portes avec leurs fiftres, à ils faifoient
troire au vulgaire qu'il n'y avoit point de différence
entre commettre un énorme facriiege & leur reflifer
aumône, {a) Ce mal vint bientôt à fon comble,
fans
i^ii) Ecqnis ita ejî audax , ut limine co^t ahire
Jaciamem Fkariâ timula ftftra manu ?
QVID, de J^ûfit. L
j62 Kesherches Phiïofofophiques
fans que la police, qui vouloit l'arrêter, au moins à
Rome & en Italie, ait pu y réuffir; parce que le
Sénat & les Empereurs employèrent d'aufli mauvais
moyens pour extirper les Iliaques , que pour extir-
per les Juifs & les Affrologues.
Au refte , nous ne voulons pas nier abfolument
que fous le régne des Ptolémées il ne fe foit mêlé
de temps en temps parmi ces vagabonds , & même
parmi les Galles de vrais Egyptiens , que la pauvre-
té perfécutoit chez eux , & qui étoient des gens àt
la lie du peuple , dont toutes les efpérances fe foo^
doient fur la crédulité & la fuperftition.
SECTION VIIL
De la Religion des Chinoh.
CEUX, qui ont tenté de mettre de l'ordre dam
ce nombre prodigieux de Religions , qu'on fait
avoir régné dans le Monde depuis fon origine ius-
qu'au temps de l'Empereur Augufte, croient qu'on
peut les réduire en trois claffes: c'efl:- à-dire le
Barbarisme, le Scythisme <& l'Hellénisme. ]e n'exa-
minerai point fi cette diftindion a été bien ou mal
faite , & Il ce cercle a aflez de circonférence poui
€m brader toutes les efpeces & toutes les variétés:
mais on a certainement dû établir une clafle particu-
lière où l'on pût rapporter le culte, que les co!a
nies Scythes ou Tartares introduifirent dans tant de
contrées fauvages ; & on ne fauroit plus douter au
jourd'hui que la Religion des anciens Chinois n'ail
été une branche du Scythisme , qui étoit appropri»
au caradere d'un peuple groflier , inquiet , ambulan
ou nomade ; laais qui ae convcnoit guer«s à une (o-
ciét
fur h s Egyptiens ^ les Chinois. 163
ciété parfible & bien policée. Auffi jamais les Tar-
tares n'ont -ils confervé leur Religion, lors raême
qu'ils ont fçu conferver leurs conquêtes ou leurs éta-
bliflements ; à. c'eft par cette même raifon que la
Chine a adopté le culte Indien ; quoique ce pays
fitué aux extrémités de notre Continent , à, comme
féparé du relie du Monde , eut dû retenir , à ce
qu'il femble , beaucoup mieux qu'aucun autre , fes
inditutions nationales ; mais elles manquoi^nt de
force.
J'entrerai d'abord dans quelques difcufTions fur
le plus ancien Monument des Chinois , qui eft indu-
bitablement la Table de VT-King, dans laquelle M.
de Leibnitz a au voir Xq^ éléments de l'Arithméti-
que binaire ; mais la conje(5lure de ce grand homme
ell beaucoup trop ingénieufe. Et il y a lieu d'être
furpris de ce que lui, qui connoiflbit l'Hiftoire des
anciens Germains » n'ait pas trouvé auffi chez eux
une efpece d'T- King , qui n'eft ailurément autre
chofe que la Table des forts; à. je crois que, dans
i'Antiquité , prefque tous les Scythes ont fait ufage
de cette divination. L'Q^- Kîng des Chinois renferme
foixante- quatre marques , compofées de lignes droi*
i^^ , dont les unes font brifées & les autres entières.
Or celui, qui confulte le fort, prend en main qua-
rante-neuf baguettes, & les jette à terre au hazard;
alors on obferve en quoi leur pofition fortuite cor-
refpond aux marques de VT-JÙfjg; & on en augure
bien ou mal, fuivant de certains points dont on eft
d'accord , & c'ed Confocius , qui a prefcrit le plus
de régies pour ce genre de fortilege; ce qui a fait un
tort infini à fa réputation aux yeux de tous les véri-
tables Philotophes, & même de ceux qui peuvent
lire fans préjugés & fans prévention l'Hiftoire de
îa Chine.
Que les anciens Germains aient eu des baguettes ,
qu'ils jettoient tout comme les Chinois les jettent
€11'
164 Kechercles PhilofcphiqMes
encore aujourd'hui ; c'efl: un fait , dont nous fom-
mes bien exa(ftement inftruits par Tacite ; (à) & j'ai
déjà eu occafîon de démontrer ailleurs, que c'eil-ià
l'origine des premiers Buchftaben , terme qu'on a
confervé jufqu'à nos jours, quoiqu'il fignifie main-
tenant des chofes très-diiFérentes.
La manière, dont d'autres nations Scythiques,*
fixées dans le Nord de l'Europe, ont jette les Runes,"
n'a diiFéré en rien de la pratique décrite dans le qua^"
triéme liv^e d'Hérodote, (^) qui dit que les Scythes
n'av oient de fon temps d'autre divination que celle'
qu'on employé dans la plupart des Pagodes de la
Chine, ou le prototype de la Rabdomancie efl atta-
ché contre un mur. {c) Ceux , qui veulent interro-
ger le fort, opèrent comme on vient de le dite, 6c
©n obferve en q«oi leur jet s'accorde avec les traits
del'T-i^z>^, où iln'eft, par conféquent , non plus
ques-:
{a) Tacite dît que chez les Germains , qui etoient
Scythes d'origine, le prototype de la Rabdomancie eu
VT'King fe trouvoit grave fur les baguettes: mais cela
levlent au même , & on verra que les Chinois fe fervent
-auiÏÏ quelquefois de baguettes infcrites.
(à) Il eft vrai qu'Hérodote dit , qu'il y avoit aufïi
dans la Scythie des Hermaphrodites, qui employoient
à la divination des feuilles d'arbres. Mais ^e devrois
faire une diflèrtarion tout exprès, û je voulois ici ex»
pliquer ce que c'e'toit que 'ces Hermaphrodites d'Héro-
dote, & cette divination par les feuilles, qui ne femble
pas avoir été inconnue aux Chinois» On peut confultcr
encore fur la Rabdomancie des Scythes & des Medes
Dio Lib. I. Tertije Compofttiomf,
(0 Dans quelques Pagodes ces baguettes font plattes,
longues d'un demi -pied, & chargées de carafteres î
mais on en trouve d'autres, dont on peut voir la Def^
cription dans Wendoza, Hiftorh délia China, Lib. /A
Cap. m
fur les E^pùens & les Chlnsis. \6$
quedion de l'Arithmétique binaire que de l'Algè-
bre ; & le terme de Grimoire eût été ici appliqué
beaucoup plus heureufement par M. de Leibr.icz »
qui étoit en correfpondance , comme on f.it, avec
les Jéfuites de Paris , & furtout avec le P. Bouvet:
cependant ces Religieux lui ont laiiTé ignorer , que
les Chinois n'employent leur T- Kir.g qu'à de^ for-
tileges très -repréhenii blés; & fî ce Philofophe eût
été inftruit de toutes les circonftances , comme on
l'eft maintenant en Europe, il eut d'abord changé
d'idée : car jamais homme ne fut plus éloigné que
lui de chercher la réalité dans de vaines fuperiii-
tions. Et lorsqu'il entreprit de juflifîer les Chinois
fur quelques imputations qu'on leur faifoit alors , il
avoua ingénuement qu'on ne peut trouver dans leure
livres , qu'ils aient eu de véritables notions fur la
Création du Monde ; (a) ce qui afFoiblit leur Déis-
me. Car ceux-là font encore éloignés d'être Déis^
tes, qui ne reconnoiiTent pas dans l'Eternel le fa-
bricateur libre de l'Univers, & le maître de la Na^:
ture , comme parle Newton.
Lorsque le Père Merfenne fit imprimer, qu'il con-
noiflbit jusqu'à douze Athées en une maifon de
Paris , & que le nombre total montoit à foixante
irille dans cette ville , la Police vint arrêter les exem-
plaires de fon Ouvrage : on y inféra des cartons , &
cette calomnie grolTiere , bazardée par un Moine
mendiant, qui vivoit aux dépens du public, fut
rayée. Mais on n'ufa pas de cette précaution à Pé-»-
gard du Traité de Longobardi , autre Moine , qui
"n'accufoit point d'Athéisme cinquante ou foixante
miiie homiDes, nwis tous les Lettrés de la Chine en
(a) Voyez le Recueil de fes Lettres , & les Notes qu'il
' i faites fur les Tiaites de Longobardi & d'Antoine de
Stie. JMariet
ï66 Recherches Phihfophiquer
général. D'abord une imputation de cette nature ne
put jamais provenir d'un principe de charité; car
elle eft pour cela trop atroce , & plus elle eft atroce ,
plus elle devroit être démontrée clairement : cepen-
dant rien au Monde n'a moins été démontré. Ces
prétendus Lettrés font des perfonnages dont l'igno-
rance eft très - profonde : ils difputent fouvent fans
fe comprendre les uns les autres ; & comme ils ne
fauroient plus alors fe fervir de leur langue , ils ont
recours à leur éventail ,avec lequel ils tracent le ca*
raftere des mots dont ils veulent indiquer le fens.
Enfin jamais idiome ne fut moins propre à difcuter
dts fjjets de Métapiiyfique que le Chinois , appelle
par les voifins mêmes de la Chine la langue de corn
jïtfion ; parce que les obfcurités & les équivoques y
font très - fréquentes. Toutes les règles de Grammai-
re & de Syntaxe , qu'on a inventées pour rendre les
autres langues diftindes , claires & intelligibles , font
inconnues dans celle-ci, qui n'a d'ailleurs que trois
temps , & quinze ou feize cents mots radicaux , par*
mi lesquels on n'en trouve aucun qui foit fynonyme
de celui de Dieu , ni aucun qui (bit fynonyme de
celui de Création ou Créateur : plus on y employé de
circonlocutions , plus on s'y embrouille. Si donc
quelques Lettrés de ce pays font tombés dans des
erreurs fur l'eflence de la Divinité , il ne s'enfuit
nullement qu'ils foient Athées ; puisque leur fuper-
ftition même dépofe du contraire. Tout ceci s'ex-
plique de la manière la plus claire, lorfqu'on fe don-
né la peine de réfléchir à Un paflage que nous
avons extrait de l'Ouvrage du Père du Halde.
„ Les plus habiles Doéleurs de la Chine, dit-il^
;, à un peu de Morale près , ignorent ordinaire^
„ ment les autres parties de la Philofophie. Ils ne*
„ favent ce que c'eft que raifonner avec quelque
s, jufteffe fur les effets de la Nature qu'ils fe met*
„ tent peu en peine de connoitre , fur l'ame , fm
., Te
fur les Egyptiens ^ les Chinois. i6y
le premier Etre qui n'occupe gueres leur atten-
tion, fur l'état d'une autre vie, fur la néceflité
d'une Religion. Il n'y a pourtant point de Na-
tion qui donne plus de temps à l'étude: mais leur
jeunelFe fe pafle à apprendre à lire, & le refte
de leur vie à remplir les devoirs de leurs charges ,
ou à compofer des Difcours Académiques. C'efî
cette ignorance groffiere de la Nature, qui fait
ju'un grand nombre attribue presque toujours
^es effets les plu5 communs à quelque mauvais
,, Génie ". {a)
N'eft-ce point réellement une înjufîice de vou-
loir que de tels hommes parlent & écrivent en Phi-
lofophes ou en Métaphyfîciens ? Et ne reconnoît-
on pas ici beaucoup mieux des fuperftitieux que des
Athées? Au reft-e, lorfqu'on a prétendu qu'on ne
trouvoit aucune idée de la Création de l'Univers
dans les livres Chinois , cela ne peut s'entendre tout
au plus que de ceux qui ont été compofés avant le
treizième iîecle : car fous la Dynaftie des Mogol^ ,
on vit paroître quelques Auteurs, tels que Hou^
ping , qui parlèrent de Torigine du Monde à peu
près comme en parlent les Mahométans.
Après VT-King ou la Table âits fort$, quelques-
uns font fuivre immédiatement dans l'ordre des li-
vres canoniques le Chou-King^ qui n'eft pas un
Ouvrage original, complet & fuivi, mais un recueil
imparfait de quelques traits d'Hiftoire, de quelques
lieux communs de Morale , & de différentes fuper-
iiitions. On ne connoit pas le véritable compilateur
de cette pièce, qui mériteroit bien mieux le nom de
rapfodie , que ne l'ont mérité l'Iliade & i'Odyffée ;
imais on voit clairement qu'il vivoit dans des temps
très-poflérieurs aux événements dont i] parle. On
(a) Defcrî^tm flfe la Om, Tm\ IIU fa^. 46,
268 Recherches Philo/ophiques
dit îTiéme que le CIwu-King n'a été rédigé que dans
ïe fîecle ou écrivoit Hérodote , & il fera toujours
împombie de favoir ce que le redadeur y a ajoute
de fon chef, & ce qu'il en a retranché. Comme ea-
fuite ce livre fut brûlé & rétabli, il ne peut maa-
qucr d'être rufpecl: , à plufieurs égards , aux yeux
des plus habiles Critiques de l'Europe. Cependant
on y reconnoît i\es traces d'antiquité, & les Chinois
paroiffent avoir été alors, comme les autres Scythes*
très -fujets à s'enivrer dans les Provinces Septentrio-
nales , qui font les premières où ils aient formé des
établilTements : car on leur fait de fréquentes remoii-
trances fur le danger du Sampfu , dont les buveurs
fe blafent; parce que c'eft une efpece d'eau -de -vie
tirée du riz, du millet, du froment, & même, com-
me on le prétend , du blé Sarrâfm , que nous croyons
être inconnu dans ce pays où la graine doit en avoir
été apportée d'ailleurs ; & il y a des Voyageurs qui
regardent auffi la vigne comme étrangère à la Chine
où, faivant eux , elle n'exlfloit pas encore du temps
de Confucius ; mais cela eft incertain , & tout ce
qu'on fait,c'eft qu'anciennement comme aujourd'hu:
les Chinois n'exprimoient aucune liqueur du raiiin;
mais leur première méthode pour tirer du nz um
boiiTon fpiritueufe, femble avoir été la même qu«
celle qu'emploient les Tartares pour diftiller le lait d«
iument. Il n'eit point encore parlé dans le Chou-
Km . fie l'ufage du Thé ,& nous ignorons commeni
on y remédioit alors à la mauvaife qualité des eaux
que les anciens Troglodytes corrigeoient par l'infu
2on du Paliurus , que je foupçonne être l'arbre 1«
plus propre à rendre potables les fources ameres d<
r Arabie & des côtes de fon Golfe; & il fe peu.
même que fes propriétés l'emportent fur celles di
Théier-
II feroît très- difficile de donner au Leéleur un<
kléc de la manière bizarre dont on a traité , dans I
^ Chou
fur les Egyptiens & les CJi'woïs. 1 69
Ch^u-King, quelques objets relatifs à la Phyfîque.
On y volt non-feulement paroitr^ les cinq Eléments-
Cui.iois ; mais le compilateur prétend encore que
chvjua de ces Eléments a un gcùt particulier: de
î .:eque, félon lui , tout ce qui brûle ed: amer:
:: Il ce qui fe feme à. fe recueille , ajoute- 1- il, eft
ùo'A^; à. c'eft dommage que pour le prouver, il
n'ait point cité la moutarde ou la coloquinte. Nous
ire lavons pas comment on a voulu trouver d^ns de
il£ profondes abfuTdités quelque rapport avec le
^ .ité d'Oceilus Lucanus; car ce font -là dts mv-
-S qu'il nous a été impoffible de dévoileV»
i'ieurs Ocellus écoit un homme qui raifonnoic
inconféquemment , comme on le voit par \qs
c--:>: arguments qu'il employé , lorsqu'il s'agit de
p-.ouver l'éternité du Monde ; fyftéme qu'il n'a-
t'oit pas imaginé ; mais perfonne ne l'a plus mal
défendu que lui.
La Phyfique & l'Hifloire Naturelle font les deux
points contre lesquels les livres canoniques des an-
ciens peuples de l'Afie ont le plus groflîérement
3éché; mais ce qu'on lit dans Chou-King fur les
î)rtileges eft diamétralement oppofé à la faine raifon ,
& nous nous contenterons d'en citer ici un pafTage,
^ Si les Grands , les Minl/îres & le Peuple dlfent-
'Viine manière , (j? que vous fojez d'un avis con^
■raire , mais conforme aiix indices de la Tortue G*
iu Chi, votre avis réujfira.
Si vous voyez les Grands (j? les Mimftres- d'ac-
cord avec la Tortue G? le Chi ; quoique vous 6? le
'iiuple fojez d'un avis contraire , tout réuftra éga-
kment.
Si le peuple, la Tortue G? le Chi font d'accord -y
quoique vous, les Grands GP les Minijîres, fojez
Vun fentiment oppofé , vous réu/ftrez en dedans , G?
*càou'?rez au dehors,
. Si la Tortue ^ k Chi font contraires à Uvisdes
Tome IL H àm-*
ifo Recherches Philofophiques
hommes , ce fera un bien de ne rien entreprendre :
il n'en réfuîteroit que du mal, {a)
La prtmiere idée que la ledurq de ce paiTage fait
naître , c'eR que ce compilateur du Chou - King étoit
un Chinois en délire : mais il faut confîdérer que la
mauvaife coutume d'interroger l'Oracle de Delphe*
fur toutes fortes d'affaires publiques & privées , n'a
point empêché les Grecs de devenir une nation po-
licée & iloriiïante : or il en ed de même par rapport
aux fupeiftitlons dont on vient de parler ; elles n'ont
empêché ni ies Cultivateurs de la Chine de labou-
rer leurs terres, ni les Artifans de la Chine de
pourfuivre leurs métiers» Et quand il y a eu dans
ce pays des Princes éclairés & àts, Mmiflres habi-
ks, ils n'ont non plus été dupes de la lortue, que
le Sénat Romain étoit dupe des Poulets facrés , ou
r Aréopage & le Collège des Amphyftions, de la
Pythie. Cependant il feroit très à fouhaiter qu'on
pût purger fefprit des Chinois de toutes ces chimè-
res; car fi le corps de l'Etat n'en eH point conftam-
ment ébranlé, au moins y a-t-il toujours parmi le
petit peuple quelques malheureux qui en fouffrent.
Il feroit facile aans un pays bien policé d'imagi-
ner quelque moyen pour faire fabftfler les aveugles
fans leur permettre de mendier & dédire la bonne
avanture : cependant les aveugles , qui mendient en
foule à la Chine , ont acquis par leurs folles prédic-
tions tant d'empire fur la populace, qu'on s'eft fervi
d'eux pour y répandre les dogmes de la Religion Ca-
tholique dans les carrefours: ils avoient reçu de l'ar-
gent de quelques riches Néophytes, & tandis qu'on
continua à les payer , ils confeillerent le baptême l<
ceux qui les confultoient fur l'avenir. Quant aux
Moi.
{a) CHOU- KING. F m* IV. Chap, JF. Pas*
X7» B lH'
fur les Egyptiens ^ les Chinois. ïjï
Moines, qui ont dans leurs Pagodes des baguettes
pour interroger le fort , le Gouvernement pourroit
aifement leur ôter ces baguettes, & leur défendre
d'en faire d'autres ; mais ceux , qui ont vu des Al-
manactis Chinois , imprimés par ordre du prétendu
Tribunal des Mathématiques , & qui ont réfléchi à
toutes les pratiques groiîieres & fuperilitieufes dont
ces Calendries font remplis, croient que le Gouver-
nement de la Chine eft extrêmement éloigné d'ou-
vrir les yeux fur des abus qui le déshonorent dans le
dix -huitième fiécle.
Il feroit fuperilu de vouloir entrer dans de grands
d<ftails fur les autres Ki/igs ou les autres livres cano-
niques: celui qu'on appelle le Printemps <^ T Atitom-
ne , n'eft qu'une fimple Chronique des petits Rois
de Lon , & il peut y avoir eu à la Chine jufqu'à cent
& vingt Royaum.es femblables, que la difcorde, à
laquelle rien ne réiille , a anéantis dans des flots de
fang : car ces Etats fe faifoient fans ce^e la guerre
à peu près comme les Aymans ou les Hordes Tar-
tares ; & alors les mœurs des Chinois ne difFéroient
en rien des mœurs Scy thiques ; puisqu'on y voyoit
des Princes mêmes boire dans des crânes humains ,
dont on avoit enlevé la chevelure, fuivant la barba-
re coutume qu'Hérodote a déaite , & qui reflemble
parfaitement à celle des Sauvages du Nord de l'Amé-
rique. Quant au Chl-King ,c''e{i un recueil de Vers;
& on y trouve , de l'aveu même des Jéfuites , plu-
iieurs pièces mauvaifes, extravagantes & impies, (a)
Il fe peut très - bien que l'impiété de ces Poéfies
Chinoifes n'eft pas aum grande que les Mlfllonnai-
res Font cru; mais ce\qu'il y a de réellement bizarre
dans le Chi-King^ c'eft une Ode qui traite de la
perte du genre humain , & où l'on attribue ce pré-
ten-
(■<?) i)M Ralie Dt[cri^tm de la Chine, Tom,U,p^. Î^J.
H 2
Ï72 Ke cherche s Phiïofophiques
tendu mr.lh€iii' à une fen:inje : cnfuite on y annonce
la deitru(fliûn du Monde comme très - prochaine» Il
n'y a pas ici de milieu : ou cette pièce a été fabri-
quée dans éQs temps fort poftérieurs fuivant des
idées Rabbiniques , ou l'Auteur n'a compris dans le
Genre humain que la feule nation Chinôife , & la
femme donc il parle, doit être la maîtreffe de quel-
que mauvais Hince , qui, par foiblefle pour elie,
aura mis les Magiftrats aux petites -maifons, les im-
l>éciles dans les Tribunaux , & les fripons dans les
emplois. 11 efl fort ordinaire aux Ecrivains Chinois
de faire des plaintes fur les m.alhears fans nombre ,
à, non fans exemple , dont l'Etat a été accablé par
l'aveugle pafTion de quelques Empereurs ; & on voit
une féconde Ode fur cette matière dans le Clti- Kîng
même , où l'on décrit les affreux défordresoccaflon-
nés par Pao-lfé ^ la maitreffe d'Ovo// , Prince dé-
voué à l'exécration de tous les fiecîes , & qu'on ap-
pelle ordinairement le Roi àti ténèbres. Au relie,
cela n'empêche point que le Chi - Ki^g ne foit un
Ouvrage très - fufpect , non -feulement par rapport
sux articles que les Jéfuites de Pckin ont rejettes ;
înais même par rapport à la totalité du recueil, & il
faut en dire autant du Li~Ki. Mais la paffion des
Chinois pour le nombre cinq eft telle qu'ils ont vou-
lu à tout prix avoir cinq Livres canoniques pour les
égaler aux cinq Eléments ou aux cinq Manitous ,
qui, fuivant eux, préfident aux différentes parties
du Ciel fous les aufpices du Génie fuprême. Con-
fuciuG a fbutenu que les nombres pairs 2 , 4 , 6 , 8
& 10 fontterreftres, imparfaits & grofilers : tandis
qu€ les impairs i , 3 , 5 , " & 9 font célefles , &
furtout 5 & 9 ; niais il efl: aifé de s'appercevoir que
ce préjugé^ très -indigne fans doute d'un Philofophe,
^7oit inféré une grande partie de la Scythie Afiati-
que & Européenne peut- être plufîeurs fiecles avant
1^ naiflance de Confuclus. Et nous en avons trou-
l^-éto traces, fion -feuteent parmi les Getes, lt$
fur les Egyptiens & les Chinois» \\%
Lamas, les Mongols, les Kalmouks; mais encore
:".e2 plulieiirs peuplades Tauvages de la Sibérie. Oa
: : même que les premiers Samoïedes, dont les Rus-
ït'i exigèrent un tribut en pelleteries fous le Czar Ba^
iîle Ivanowitz, apportoient toujours ces peaux di-
flribuées en neut" paquets» Et en examinant des In'-
fci'iptions trouvées en Lapponie , je me fuis aufîï
d'abord apperçu que ce nombre myftique y domine;
ce qui n'ett point furprenant, ftles Lappons defcen-
dent A^s Kalmouks ou des Huns , comme on a vou-
lu le démontrer de nos jours par l'analogie du lan-
lizt. (a)
Dans ce qu'on nomme aujourd'hui l'ancienne Re-
ligion delà Chine , il n'exifte plus ni Prêtres , ni Cler-
gé, il Ton en excepte la perfonne du Prince, qui a
réuni en lui toute l'autorité du Sacerdoce & de TEn:-
pire» Ceux qui forment le Tribunal des Rits , ne
font ni f acres ni même capables d'offrir les grands
facrifices: l'Empereur leur fait donner , quand il
veut , une baftonnadc comme à àt^ efclaves, ou les
renvoyé chez eux, h alors ils rentrent dans la foule
& la chiTe des hommes ordinaires. Lorsque les Eu-
nu(^ues gouvernolent l'Empire, leTribu-nal des Rits
n'étoit auiîi rempli que de châtrés.
A la Chine le Defpotlfme a renverfè le Sacerdo^
€e , & l'a comme foulé aux pieds : car il eft bien
certain que jadis les Chinois ont eu des Prêtres ,
ainii que toutes les autres Nations Scythes. Nous
ne
(a) Ces Caradleres trouvés en Lapponie font tracés de
fa forte :
iirxxxiii. f + f IIIXXX.
• Cette formule eft répétée plufîeurs fois dan? dift€«'
pents endroits, & donne toujours deux fois neuf ou
à\x • huir. Voyez Knui Leems Profejors der Lappifchen
' Spi'ixche , Nacbicl.teu von den Lappai, Pa^, zzi, Lé$^7^-
î74 Recherches Pkîïofopkiqiîeî
ne nions pas que les Kans n'aient toujours eu droit
de faire eux-mêmes de certains facrifices, & d'im-
moler de certaines vi6limes : on pourroit même croi-
re que c'eft en cette qualité qu'ils fe font fait appel- v
1er Fils du Ciel; & il n'y a qu'une fimple différence-
de dialede entre le titre de Tan -jou , qu'on a don-
né aux Princes des Kalmouks ou à^^ Huns, & celui-
de Tien-ïfe, qu'on donne aux Empereurs de lî
Chine: mais toutes les affaires de Religion n'ont
pas été de la compétence des Kans : aulfi voyons-
nous que les Mongols & les Mandhuis ont laiffé
fubfifter jufqu'à un certain point l'autorité des Ku-
ttiktus i qui fuivent les grandes Hordes, où on les-
trouve campés à peu de diftance de la tente du
Prince, ou bien ils réfident à la Cour même, com-
me le Kiituktus de Pékin où la Religion du Grand
Lama domine; parce qu'elle eft fuivie par les Tarta»
res qui ont conquis la Chine en 1644. Mais plu-
iieurs iîecles avant l'époque de cette conquête,? ex-
tinction totale de l'ancien. Sacerdoce Chinois avoit
fait confier au Magiftrat l'inftruétion publique, ufage
que quelques Ecrivains modernes ne fauroient affez-
louer ; mais comme ce pays efi: plein de ferles , les,
Magiilrats de toutes fes Provinces n'ont point. une
Religion uniforme ; & quoiqu'ils prêchent fur les
mêmes fujets , leurs^pinions particulières peuvent
aifêment prédominer , dès qu'ils fe fentent quelque
zèle, foit pour, foit contre les opinions des Sectai-
res de Fo & de Lao-Kwm, Il eft ridicule de croire
que de petits Mandarins ne fe laiflent point entraî>-
ner par les feduftions des Bonzes , qui ont tant de
fois entraîné toute la Cour: au point que l'on a vu
l'Empereur Kao-tfou defcendre de fon trône, <^ fë
faire novice dans une Bonzerie. S'il exiltoit un pays
©u le culte fût uniform.e , alors la m.eilleure méthode
pour donner à l'inftruftion publique toute la force
qu'elle peut humainement avoir, ce feroit de la faire
laire alternativement par le MagKtrat & le Clergé , fui-
vsnt
fur les Egyptiefis & hs Chinois. 175
nt des formulaires invariables & approuvés par
Aat. Alors on ne fe plaindroit plus fi améremenc
d: la foule des mauvais Prédicateurs; car ils feroient
icus également bons.
On trouve qu'il y a eu jadis à la Chine un Grand-
ie tre nommé le Tai-che-Ung , dont le pouvoir a
ninué à mefure que la puiOfance du Prince a aug-
enté. Cette révolution à. beaucoup d'autres éner-
t tient enfm tellement la Religion nationale, dont
'"S dogmes étoient d'ailleurs mal liés entre eux, qu'il
ut avoir recours à une Religion étrangère; & on
opta celle des Indes. Mais malheureufement elle
. :oit plus dans fa pureté primitive, & c'eft Fo
Biidha ^ qui avoit furteut travaillé à la corrom-
-, en y introduifânt la doctrine du repos & de
méditation , d'où naquit le Monachifme , ou
-Ilôt ce fléau dont je parlerai plus amplement dans
- ..utant.
Les Chinois auraient beaucoup mieux fart de
'^^T.ferver dans toute fon étendue l'ancien Miniftere
; leur Taï - che - ling^ que de s'abandonner aux
- onzes , nation pareffeufe cSc avide , qui ne tient par
iucun lien à la conltitucion de l'Etat : foit qu'elle
mendie, foit qu'elle poûede des terres, la fuperfti-
tlon lui eft également nécelTaire: c'ell par -là qu'el-
le conferve. 11 étoit d'autant moins expédient de
fouîfrir des Religieux adonnés au Fohifme, que la
Chine avoit déjà alors d'autres Moines, qni fui-
voient l'ancienne fec1:e des Im.mortels, dont il ti\
parlé dans Hérodote & dans Platon , qui en avoit
eu connoiflance , parce que de fon temps elle
étoit répandue au Nord de la Grèce, & dès -lors
l'es Getes l'avoient portée dans la Yabchie & h
Moldavie.
Il n'eft point abfolument étonnant que les Chi-
nois n'aient pu imaginer eux-mêm.es une Religion
convenable au génie & aux moeurs d'un peuple ci-
viidfé: mais on s'étonne de ce qu'en choiûITant par-
H 4 HiJ
1-6 KecFiercJies FhilofopIUqms
mi les Religions étrangères ils aient fait un fî mau
vais choix. (^) Dans les temps dont il s'agit, lo
ca::e dçs Parfis étoit préférable au Fohifme ; & fur-
tout pour un peuple pauvre comme celui de la Chi-
ne: car les Parfis, n'avoient point alors de Moines,
à. leurs dogmes étoient précifément faits pour en--
courager l'Agriculture: aulli les Princes de l'Aiîa,
qui les ont reçus dans- leurs Etats, ne s'en font-ils
point repentis ; & il feroit à fouhaiter qu'on pût dire
cela en Europe des Juifs, qui auroient d'autant plus
befoin d'être réformés qu'ils ne veulent pas fe ré-
former eux mêmes , & ils font future comme au
temps de JMoïfe. Au relie , quelque corrompu que
fut le culte àts Indes , lorfqu'on l'apporta à la Chi-
ne, il y refroit encore quelques.inflitutions fortpro*
près à corriger la férocité naturelle d'un peuple Scy-
the: car le Novateur BiîcUm n'avoit point diminué
cette horreur pour reifuiion du fang humain , qui
eara'flérifa toujours les dogmes des Indous , qui ont
par - là racheté différentes fuperftitions , qu'on leur
pardonne ou que l'on ne leur objefte p:i3. Les
Bonzes, vouloient miêm.e abolir à la'Chine le fuppll»
ee de mort ; mais ce fuppiice ne fiuroit être aboli
dans un Etat defpotique , où rien n'ell: plus variabls
que la volonté d^ç.^ Princes qui fe fuccédent toujours
fur un trône chanceliant. L'avis des Bonzes , loin
d'avoir prévalu à l'égard des coupables , n'a pas me»-
me été adopté à l'égard de leurs familles innocen-
tes , que le Gouvernement de la Chine traîne
toujours fur l'échaffaud , fi l'on en excepte les fem»-
mes , qu'on vend comme efciaves , fuivant la maxi--
m.e
(a) Quelques Hiftoriens difènt que l'Empereur Min^'^
ti incioduilit la Religion Indienne à la Chine à Tocca*
iion d'une apparition ^ d;ujie propKe'tiô de Confuciui-;;
aia^Gt- ce fonî- là des fabi&s grolïieres^
fiiT les Égyptiens & les CR'moh. i^f
me des Scythes dont parle Hérodote; Qa) & ce fortt
dK.2 colonies Scythiques, qui ont répandu cette
coutume en RufTie, où elle a fubrilté jufqu'à nds
jC'jrs.
L'nncienne Religion de la Chine confîîtoit prirt--
cipaletnent dans des facrifices qu'on" offroit fur des*
montagnes, o\\ les Empereurs ferendoient avec le
Grand -Prêtre , & ils y immoloient vraifemblable-
ment l'un 6c l'autre Aç.s viiflimes. On montre dans
lâ Province de Chan-tong une montagne appellee
Tai'chan^ qlie quelques Chinois regardent comme
là plus haute de leur pays : or on fait , &• par' la
Tradition & par l'Hiftoire, que c'eft fur fon fom-
met que l'on a longtemps facrifîé. Mais les \iu
fcriptions, qui doivent y exider , p'aroiflent fort fuf-
peftes ; quoiqu'il ne foif pas impoffible qu'on y'
rencontre quelques monuments comme fur plufieurs*
hauteurs dû Nord de l'Europe , où le's Sesnnina--
viens ont entadé à^i pierres prodîgieufcs , quelque-
fois chargées de Runes. Et les carafteres de la Lapo-
ponie, dont on" vient de parler , croient taillcj dans-
'des poteaux plantés fiir la crête" d'un rocher très-
élevé, où des débris doflements confufément épars-
prouvent que les Lappons ont fait des immolations •
plufieurs années de h}^i(:^ ^ cette ptirticularité n'af--
foiblit afllirément f oint le fentiment de ceux qui re--
gardetvt ces-peuples comime une filiation des Huns' 5 ;
puifqu'on connoif, dans là Province du Chen-fi^y
la montagne ou l6â Huns eux-mêmes ont facririé.
Enfin on trouve dans la Tartarie & une pisrtie de la''
Sibérie des élévations fem.blables far lesquelles l'es^
Voyageurs ont -encore- vu de dos iours-pratiquer des
céré- -
{ayQj\^s nwy'fe Rex afjuH , eonou /.9 libâroj qwdem re--
Ihqnh ; fed vjiivef[<it mares 'mterfidi- , fc^ininh mi 'Ufu-^'-
r'jB Re^Fierchs FmëfopRqiies
ecréiiionies rcligieufes ; & cette coutume doit avoir
été prefque générale parmi la plupart des Scythes ,,
dont ks Chinois defcendent indubitablement, & le-
nom de leur Grand -Prêtre paroit avoir été relatif 1
des facrificea offerts dans des lieux élevés. Mais la
difficulté eft de favoir à quelles efpeces de Divinités
on les adreflbit : car la Théologie Chinoife a rempli
le Ciel & la Terre d'une innombrable foule de Gé^
nies , parmi lefquels ceux des Montagnes ou ley
Oréades occupent un rang très - diflingué , & on
leur témoigne encore aujourd'hui des honneurs di-
vins dans toute rétendue de l'Empire, où les Pago-
des les plus célèbres font fituées. fur les plus hautes
montagnes. ^^)
Des hommes , qur n'avoient ni villes , ni ferte-i
reCTes, & qui étoient fouvent en guerre, comme les
Sauvages des pays froids y font prefque toujours,
ont pu trouver fur les hauteurs une rétraite après
avoir été battus dans les plaines: il eft donc allez
î]atr.rel qu'on ait choifi ces afyles pour y remercier le
Giel ou pour l'implorer de plus près; & infenfible-
nient en aura fixé fur les Montagnes des Divinités
locales, pour leur offrir le fang des vidimes , qu'on
avûit d'abord offert au Giel viiible: car l'invention
des Génies ou des fantômes qu'on appelle ainil ,
p^roîl poilérieure au culte des Aftres & du Firma»
ment*
Lorlque ie Père lé Comte foutient dans fes Mé^
moires , que les Chinois ont honoré le Créateur dans
le plus ancien Temple de l'Univers jaufTi tôt la Sor-
bonne allarmée mal à propos condamna cette propo^
ition* C^) Cependant on ne voit pas en quoi une
telle
(a) Nouveaux J^lémohes fur rêî^t J?réjent de la Chinr,
'^om, 1. Lettre IV.
n) Qnfwa facultatif Thsoh Far if iatR in frofofitionei
fur les Egypfms & les Chinots, 179
Ceile propofition a pu être de la compétence de la
Sorbonne ; vu qu'il s'agit ici d'un fimple fait hiftori-
que, qui n'intéreffe en quelque manière que ce foic
la Religion qu'on profeffe en France. Il failoit iais-
fer jUjE^er de toutes ces chofes des Hiftoriens & des
rhilofcphes , & alors on fe feroit apperçu claire-
ment , que le fait hazardé par le Fere le Comte eft
une fable & non une hérclîe. Dans les flécles les
plus reculés les Chinois n'avoient pas même dts
Temples , puifqu'ils facrifîoient fur les Monta-
gnes comme les autres Scythes Afiatiques: & fî M.
de Leibnitz n'a pu découvrir aucune trace de la
Création du Monde dans leurs livres écrits longtemps
après qu'ils furent policés, il eft alfé de s'imaginer
quelles ont dCi être leurs idées, lorsqu'ils étoient en-
core barbares. Et leur barbarie paroit avoir été très-
grande jufque vers l'an II 22 avant notre Ere: car
on dit qu'alors un Conquérant nommé Vou-vang^
vint avec deux ou trois mille hommes ^'emparer de
k Chine où il fit quelques îoix , à où il tâcha de
axer les habitants , qui inclinolent encore vers la vie
ambulante ; puifqu'ils transféroient fouvent leurs-
bourgades , qui n' étoient que des aiTemblages de ca-»
banes portatives & àt's. tentes. Alors toutes le&
connoifTances hiftoriques confiftoient en quelques
traditions fur les fucceffeurs de l'ancien Kan Fo-hi ^
que fa mère conçut miraculeufement : car il n'eut"
point de père , à ce que difent les Mythologiftes de
la Chine , qui doivent avoir copié cette ^ble fur
celle qui a eu cours parmi les Scythes . qu'on fai£"
aufïï avoir rapporté leur origine à une fille, qui ac-
coucha par prodige d'un enfant appelle Scytha fui-
van £
t^cerptas ex libris , Mémoires fur la Chine, Hift'oîre de
TEdit de TEmpereuf Cang^hi, & Lstties fur l§s Cçié-
«onles Clilnoii^.
■ H 5
^W(3: KecliercTtes Flûlofoplnque:'
V2x\t Diodore de Sicile: car Hérodote prétend ca^eK-
le n'étoit pas vierge, k lui Tuppcfe un commercet
avec Hercule, dont il n'eft jamais queftion dans les-,
fables Scythiques. Au reQe, Hérodote & Diodore "^
s'accordent fur la figure monflrueufe de cette fem*-,'
me, .dont les Scythes fe croyoient iflus i fon corps'
depuis le bas de la poitrine relTembloit à celui d'un
Serpent ; à. voilà ce q.ue ks Chinois difeat -de Fo-hi^-
niéme. (a)
La finguliere analogie , qui exifte- entre, ces tradi- '
lions populaires , prouve qu'elles ont été puifées-
dans une fource commune; & £ à. cela on- ajouts
La conformité entre l'emblème du Dragon-,, que lea
Scvthes (S. les Chinois ont porté- dans leurs dra-
peaux , on fe convaincra de plus gn plus que ces'
deux nations fortoient d'une- m.ême tige : car lej;-
prerr^crsdrapeaux des Empereurs de la Chine étoient
attachés comme des- voiles de navires à leurs chars,
& s'eniloient lorfqus le- vent les faifiiToit , ainfî
^ae les enfeignes Scythiques- ,. décrites par èxa
rien, g)
0!ïï
(a) Le Père de Prémare , qui a fait, comme oîî?
ûit , beanccr^) de recherches fut la mythologie Chinoî-
fe , dit qu'un Auteur nommé Ven- tfé prétend que Fo- hf
nvolî le corps d'un ferpent. Quarit à fon /'^r^", ajoute-t-il ,.<
les CI mois d'tfem qiiil n'en eut point , (^ que fa mère le-
conçut par îr.h\ick, Difcours Préliimnaira du Chn- KinQ
pag. io7i'
(h) Oï\ î'«ft' contenté d'indiquer ce pafïàge d'Arrîen-i
dans la Préface; mais ici nous en inférerons la traduo.
tion L"tJ rie.
Si^na Scytlica fuin Dr ricanes convenienii longTtud'me pendek-^'
tes ex coittir. Fiunt aiitem ex pannis inter je confutrs., isY-*-
vcrfi - cohrihif , capiie , reliquoque cor pore omni ad caudamr
ttfque fmîii ferpentibus ; in fpeciem maxime- formidabilem y»
qtamum potefl , infir^iHo. . Uvmtur autem his fophifmatibus-ti
qiuiiido qHieû fiant eq^ui ^ ml amj^liHS q^uam ,J>amoi . videos dk>
verfu;.
fiXT lés Egypûeîu & les Climotu r^-r
On afTure qire îe plus sncien ïimulacre xtiU
gieux , que les Chinois aient fabriqué, a été un
Trépied , on pour parler d'une manière plus intelli-
gible, un grand vafe à trois fuppports , garni dfe-
deux anfes , tel que ceux dont il eft parlé dans Ho-
mère & dans des vers attribués fans raifon à Héfî3-
de* Mais nous ne favons pas. comment on a pa
trouver du rapport entre ce Trépied de la Chine de
celui de- Delphes; hormis qu'on n'adopte la tradi-
tion qui a eu beaucoup de vogue dans l'Antiquité',
& qui attribuoit la fondation du Temple de Del-
phes à des Scythes furnommés Hyperborcens ; parce
qu'ils habitoient au Nord des Monts de la Thrace",
dans lefquels les Grecs Méridionaux pbçoient fa
fpurce do vent appelle Borée: de forte qu'à leur
égard toutes les peuplades répandues- au-delà de k
Thrace , étoient Hyperboreennes.- Mais on en
imagina eniTiite d'autres vers- les Alpes & même vers
lès Pyrénées-, à. ce font celles-là qui doivent avorr
facrijEié àts Anes , & porté dans la Grèce les pre-
miers- plants d'Oliviers, qui n'y venoient pas à(t3.
environs de Saïs dans le Delta. Mais quand mêm'e
les Scythes auroient fondé le Temple de Delphes-,
que Paufanias dit avoir été dans fan- origine une
chétive' Cabane ; il efl certain que le culte y fut en-
faite très- altéré à. mêlé de pratiques Egyptiennes,
conme nous le voyons- par le Loup ', qiii y étoît
confacré à Apollon , précifément comme dans la gran>
de Préfecture Lycepolitaine de la Thébaïde;
Au relie , les anciens Chinois ne fe contentèrent?
pas d'avoir un vafe m.yftérieux; car ils en firent en-
core huit autres. El ce font - là les - Talismans „
aux-
ver fî • colores ad inferiora dependemes : quando ver à currunr^.
miati tvr^efcmt.in.tamv.m ut ipfas quoqtte feras [pede fëfé-^
■^i>M, TÀCTI. png. 80.
•■ Ht:
2 82 Recherches Phiîo/ophlques
auxquels on attacha les deRinées de l'Empire , partï--
gé alors en neuf Provinees , dont chacune étoit ,
par conféquent , fous h proteclion d'un de ces^
Chaudrons à trois pieds*
Cette fuper/lition bizarre ne peut avoir fa fource"
^ue dans les facrifices où l'on aura d'abord employé"
(hs Trépieds pour y cuire les vidlimes, & on fait
que les Scythes les cuifoient dans des efpeces de-
marabouts , qui , à leur grandeur près , refiembloient
aux cratères de Lesbos T enfuite on aura révéré les
vafes mêmes , fous prétexte que jes Génies où les
Manitous s'y logeoient pour goûter la viande qui
leur étoit deftinée , & les Chinois leur ont ofFert
Gomme tous les Tartares de la chair de Cheval,
Leurs autres vidlimes confident en Chiens, en Co-
chons, en Poules , en Brebis & en Bœufs: mali-
ces facrifices cruels & fanglants n'ont pu avoir lieu
lorfque les Empereurs ont exadement fuivi la Reli-
gion des Indes , qui ne permet en aucun cas le bru-
îlci.'.e* {a') Et ce n'elt que depuis l'etablifTement de
cette Religion qu'on a quelquefois défendu de tuer
ÛQS Chameaux, des Vaches & des Chevaux: cepen^
dant le peuple les mange lorfqu'ils meurent de vieil-^
leiTe, & lors même qu'ils meurent de maladie, con>-
2ïie on le voit tous les jours à Pékin & à Canton ;;
fans que la police fe mette en peine de faire cefTer
fies abus , d'où il peut fouvent réfulter une indifpo-
iition épidémique. 11 paroit que c'eft l'extrêirie mi«
fere , qui y a fait furmonter cette averiion que
l'hom^
Cà) Sous le régne de l'Empereur Kao- tfu on n'iramo-
îa aucune viftime pendant les grands facrifices, ^ ce*
Prince oidonna de fubftituer des figures de pâte auar
animaux. Mais cet ulage, plus utile à la Chine qu'aux
Jndès- mêmes, a depuis été aboli, & les boucheis onï
-25paiu dans les facrifices.
fur les Egyptiens & !^s Ckbiois* j 8^
Phomme a naturellement pour une nourriture de cette
cfpece ; & tandis que la lamine enlevé fouvent une
partie de la populace dans les villes de la Chine , lear
Mandarins fervent fjr leurs tables des nids d'oi--
féaux , des nerfs ou des tendons de Cerfs , des na-
geoires de Requins, des pieds d'Ours, des Sivalofs ,.
éç.s. Champignons des Moluques, & enfin tout ce
qu'ils ont^ pu imaginer de plus cher & de plus exquis
à leur goût.
Après qu'on eut ccnfacré les neuf Trépieds myfl
térieux dont on vient de faire mention , un Prince
connu fous le nom de Vou-jé érigea encore à la
Chine un autre iimulacre, qui repréfentoit le Génie
du Ciel fous une forme humaine , comme l'afîure le'
Père Amiot dans un mémoire envoyé à M. de Gui-
gnes. (^) Mais ce fait nous paroît peu probable;,
parce que ce n'étoit point la coutume des anciens
Scythes d'employer d.ç.^ (latues dans le culte reli-
gieux. Et ce qui augmente à cet égard beaucoup
nos foupçons, ce font les circonftances bizarres, que-
le Père AmJot rapporte au fujet de ce iimulacre oa
de cet automate Chinois , qu'on faifoit , félon lui ,-
jouer aux échecs ou aux dames contre les Courtifans>
difgraciés; & quand ils ne gagnoient point la partie,,
©n \t^ maflacroit dans l'inftant; ce qui arrivoit , dit-
il , prefque toujours. Cette fable ridicule & groffiere:
cache vraifemblablement une coutume, qui peut être:
la même que celle dont il efl: (^uellion dans Hérodo-
te, au fujet des Scythes accufes d'avoir fait un faux:
ferment en jurant par le trône du Roi. Soit pour
les convaincre , foit pour les abfoudre , on faifoit jouer
entre eux les Augures à une efpece de divination ou^
<de jeu de ha'zard , & ceux qui perdoient , étoienc
mis-
ià) 11 eft infeié daas les Obfervations fur le O.m^
f#4 Recherches Philo fopBqueï
mis inhumainement à mort, hormis qu'ils ne fufTenr^
tous, d'accord à- déclarer que l'accufé avoit fait le faux
ferment qu'on lui imputoit. -^u refte, il efl: aifé'
d'entrevoir dans cet ufage Timmolation des vidimes
humaines qu'an ofFroit fous prétexte de proFonger'
la vie des Rois malades, & telle efl: l'origine dé-
cès dévouements dont on cite tant d'exemples-
dans l'Hifloire Chinoife, qui efl: éclaircie eii diffé-
rentes parties par nos R-ccherches fur lès mœurs*
Scythiques.
Ce n'efl proprem.ent' que parmi les Ifledors^donf-
ks uns habitcient au Sud de l'Oxus, & les autres-
dans l'Igour , qu'on trouve les facrifîces annuels eh-
i'honneuï des Ancêtres, & les offrandes faites aur^
Morts, ainli que cela fe pratique de tout temps che^:
les Chinois, qui paroiflent avoir eu dés /li%(9 , c'eR--
a-dire des endroits ou ils nourriiTent les am.es ,avant"
que d'avoir eu des Temples; & on fait que cettc-
fuperftiticn a fait un point elTentiel de leur culte et-.
de leurs rits. Aujourd'hui les Tartares Mandhuis ■
ont très - fagement aboli le grand deuil: {a) il duroiC"
trois ans, pendant- lesquels un fils devolt tous îes^
jours porter un petit plat de riz. ou de viande aux
mânes de fon Père; les affaires publiques lui étoient-
alors généralemicnt interdites, & s'il perdôit en mêj?.
me temps fa raere, fon deuil duroit fix ans: s'il per-
dôit encore un enfant unique ou un frère aîné, il'
paflblt la rrieilleure partie de fa vie dans les apparen-
ces de la triiiefle & une inaction réelle. Jamais ufage
îie fut plus nuifible à la fociété ,ni plus gênant pouf
rhom-
(a) Les Tartares ont réduit le grand deuil à cent"'
jours, mais ils font tombes de leur côte dans uu autre
excès en faifant des depenfes prodigieufes aux funér?,ii-
les, où ils boiv«nt 5c mmgent comme tous les Scythes,,
mais plus parîicuiiëremenc comme les Getes U icj^
Siiedons^
fur les Egyptiens & les Chhiois, ïî^
Khomme focial , ni plus inutile aux Morts. Auffi ces
cérémonies lueubres & accablantes ont -elles beau-
coup inliué fur le caradere des Chinois, qui ont dû
avoir malgré eux recours aux farceurs & aux bala-
dins pour être de temps en temps- diiiraits : car il
en eft àQs indifpoiitions morales comme àts indifpo-
fitions phyfiques : les contraires s'y guérifiént par
les contraires. Ce iinguiier befoin a infeniiblement
rempli tout l'Empire d'une innombrable foule de
gens, qu'on a eu tort de nommer àts Comédiens;
puisque ce font des" bouffons groffiers, dont le jeu
n'eft foutenable aux yeux & aux oreilles que de ceux
<5ui ont eiTuyé un deuil de flx ans» Tout ce que des
Jéfuites eKdgérateursjivoient écrit de la perfection &
deia régularité du ihéàtre Chinois, a été haute-
n-ent contredit par les Voyageurs modernes , qui,
£omme Osbeck & Torren,ne font point le moindre
cas de. ces farces: auiii M. de Bougainville , qui en
vit quelques- unes à Batavia , fouhaita-t-il d'abord
de n'en jamais plus revoir de femblables. (a) Cet
Ecrivain judicieux paroit avoir bien obfervé que les
Chinois ne fsuroient fe palTer des bouffoneries de
leurs Saltinbanques , & ce befoin a eu , comme on
vient de le dire , fa fource dans, l'exceilive durée de
leurs
(a) „ Indépendamment des grandes pièces, qui fe re»
prélcntent fur un Théâtre , chaque carrefour , dans Is
quartier Chinois , a fes tréteaux , fur lesquels on joue
rous les foirs des petites pièces & des pantomimes. Du
pain Q des [pelades , demandoit le peuple Romain: il
faut aux Chinois du Commerce & des fîrces. Dieu me
garde de la déclnmation de leurs afteurs Se afîrricesqu'ac-
cpmpagnent ordinairement quelques inftruments, C'efl
la charge du récitatirobligé, ^ je ne connois que leurs
gcftcs qui folent encore plus ridicules.
Voyage autour du Monde, Tom, IL pa^. zzà^.
i85 Recherches Phihfophiques
leurs rits attriftants , qui , à la vérité , n'ont point
été les mêmes dans tous les fiécles : on y a fait de
temps en temps àiQs changements effentiels: mais
plutôt pour les outrer que pour les adoucir ; car teU
le efl: la marche ordinaire de la ruperftition.
On ne faifoit point jadis des offrandes à de petites-
tablettes où le nom des Morts fût écrit; mais on
prenoit un enfant , qui buvoit & mangeoit au nom-
même des mânes ,& il finifloit par s'écrier P^o,c'€fl:-
à dire je fuis' rajfafié. Là - deffus le facrificateur ré-
pondoit , buvez 6? mamyez encore, (a)
Il eft impofiible de favoir comment on a voulu
trouver entre cet enfant Chinois, emplo3^é dans les
iiinerailles, un rapport très-marqué avec la coutume
àes Egyptiens, qui, à Tillue de leurs repas d'a;lé-
greffe & de joye , faifoient voir aux conviés la re-
préfentation d'un Mort ; & on leur difoit : buvez &
réjouiiTez vous: car tels vous deviendrez. Maxime
qu'un ancien Poëte a renfermé dans un vers que
tout le nionde fait par coeur.
Aucun homme judicieux ne fauroit découvrir la
moindre analogie entre ces deux ufages; puisqu'à I2
Chine il s'agiflToit d'une cérémonie funèbre, d'un fâ-
erifice & d'un enterrement. En Egypte , au contraire,
il s'aglflbit d'une fête, ou d'un grand repas que deà
Amis fe donnoient les uns aux autres dans la feule
vue de fe divertir , comme nous le favons par Héro-
dote & par Plutarque , qui ne difent point , & qui
n'ont pas même penfé à dire que cette fête fe célé-
broit en préfence des Momies ou des corps embaU'
mes des Ancêtres, qu'on mettoic d'abord dans des
(a) Le Père du Halde rapporte cet ufage dansfaZ)^/'
eription de la Chine Tom. II. pag \s<^ , & il ne prévoyoil
vraifemblablement point que Ton s'avifçroit d'y trouvei
du rapport avec l'ulage des Eg^'ptiens,
fur les Egyptiens ^ les Chinoh, 187
au eaux; hormis qu'il n'y eut quelque empêchement
e la part des loix, ou de la part des créanciers;
> dans l'un & l'autre cas c'étoit une efpece d'in-
e de ne pouvoir enterrer (ts parents.
'"ailleurs il n'y a pas , comme on voit , la plus
e reflemblance entre une petite ftatue de bois,.
ue tout au plus de deux coudées , qui reprefen-
-it un Mort, & entre des enfants Chinois bien por-
anîs, qui buvoient & mangeoient au nom de leur
:ere ou de leur mère , lorsqu'on les portoit au^
cm beau.
-^\infi toutes les confo''mités qu'on a voulu dé-
roiivrir ici , font de la même efpece que celles que
^^^. Huet a vues entre Moïfe & Adonis; Mr.
Foiirmont entre Typhon & jacob ; & Croëfe entré-
es perfonnages de l'Ecriture & les Héros d'Ho-
Tiere. Il ell: félon lui prouvé par mille circonQan-
:e3, qu'Ulyffe chez la Nymphe Calypfo , eft Loth
ivec Tes filles-.
Ce qu'on a dit jusqu'à préfênt de la Religion dea
Chincis fuffiroit pour démontrer qu'elle diffère dans
:ous (ts points de la Religion des Egyptiens : il exifte
néme une oppofition û fenfible entre ks rits de ces
peuples, qu'il faudroit être aveugle pour ne s'en
point appercevoir , ou finguliéremetit opiniâtre pour
n'en pas convenir. On n'a jamais ouvert à la Chi-
ne aucun cadavre humain dans l'idée de le convertir
en momie ; & toutes les pratiques relatives à l'art de
/embaumeur y ont toujours été & y font encore ab-
fo'ument inconnues. On obferve la même différence
entre les dogmes fur l'état futur de l'ame: car loin
que les Chinois aient ouï parler de VAmenîhès des
Egyptiens , on ne trouve , dans leurs anciens Kings
ou dans leurs livres canoniques , aucune notion d'un
Purgatoire ou d'un Paradis. Et voilà pourquoi tant
de Savants d'Europe & tant de MifRonnaires ont
Gonftamjnent foutenu que ce peuple ne croit point
l'iffi>*
i88 Recherches Philo fophtques
l'immortalité de l'ame. Mais en ce cas les ofFrsn
dQs, qu'il fait aux Morts, renfermeroient en elles
mêmes la plus grande contradidion dont Tefpri
humain foit capable. S'il fuppofoit une deRruftio:
totale des facultés fpirituelles , l'ufage où il a tou
jours été de préfenter des viandes aux Morts, fe
roit, dis-je, une cérémoniefâns but j-fâns objet, ^
enfin une preuve manifefte de délire.
Mais la vérité eft , que les Chinois ont des làét
û bizarres fur toutes ces chofes , qu'ils ne peuven
naturellement admettre des endroits où les sme
foient en captivité : car ils croient qu'elles devien
Tient Kuei-chin ou Manitous , qu'elles voltigent
& confervent jusqu à un certain point la liberté d'al
1er & de venir, {ci)
On peut répandre quelque lumière fur ceci , e,
rapportant une fentence prononcée à la Chine contr
deux Jéfuites , coupables d'avoir prêché les dogme
de la Religion Catholique malgré f Edit qui le leu
défendoit. Ces- Bornes , y eft-il dit, ajant àt
hité une doctrine , qui contient cUvers points fur l
vie ^ la mort ^ le Paradis , l'Enfer , G? d'autre
faujfetés de cette nature , ils ont trompé plufieur
per Tonnes par cette doctrine. Conformément aux lot.
de l'Empire ces Bonzes ont mérité la mort, Là-del
fu.
{a) On ne parle pas ici du peuple delà Chine, qc
fuit la Religion des Indes, & .ui croit à la transmi
gration des Ames , le fyftcme le plus géneralemen
adopte'.
On ne fauroit dire que l'ancienne doâ:rine des Clû
noîs , dans laquelle les arnes font fuppofées devenir Ma-
nirous ou Knei'ckin, exclud entie'rement les peines &
les re'compenfes : car ces Manitous peuvent être trati'
q^û'iles ou perfécutés par les mauvais Génies, qu'on ap'
peile en Chinois d'un icime qui a quelque rapport avd<
sd'û de Uimouf.^
fur les Egyptiens & les Chinois. i ?g
js le grand Tribunal des crimes marqua fur la fen^
fence , qu'ils J oient étranglés, {a)
Ceux qui rendirent cet arrêt fanguinaire, étoient,
emme on le voit, des hommes qui n'avoient aucu-
expérience des aifaiic's de ce Monde. Car le Mar-
s Beccaria obfe'i'e fort bien dans fon Traité des
)élit3 à. des Peine.^ , qu'il ne faut jamais punir par
es châtiments douloureux & corporels le Fanatisme :
crime , qui fe fonde fur l'orgueil , tireroit de la
ouleur même fon aliment & fa gloire. L'infamie
le ridicule font, fuivant lui, les feules peines
LiMl faut employer contre les fanatiques. Mais il y
1 a une troifiém.e beaucoup plus efficace, & qui
)n£:ie à les renfermer.
Tout ce que l'on peut conclure de la fentencc
hinoife, que nous venons de citer, c'efl; que ceux
ui la prononcèrent , regardoient comme une chi-
ère les endroits où l'on voudroit renfermer les
nés , foit pour les-punir , foit pour les récompen-
r : mais ils n'expliquent en aucune manière leurs
opres opinions , qui ne font ni d€s plus fublimieis
àç,s plus raifonnables.
lis fuppofent les âmes humaines compofëes de
ux fubfîances : celle par laquelle nous fentons , des-
nd , félon eux , à la mort , en terre ; celle , par
quelle nous penfons , remonte au Ciel ou dans la
oyenne région de l'air. Or ils s'imaginent que ces
sux fubftances font tellement émues , & tellement
ranlées par la piété 6c la dévotion de ceux qui font
s facrifîces aux Morts , qu'enfin elles fe réunirent
mr venir goûter les offrandes qui leur font defti-
îes , & que les affiftants fîniflent par manger eux-
êmes , précifément comme les Lappons , qui dé-
à) Cette fentence eft extraite des Lettres édifiâmes
mmil XXFIII. ^
igo Recherches Philofoph'iques
t/oroient la chair des vidimes ,& ofîroient enfutte lei
os aux Dieux.
Ce fyftéme fmgulier ne peut fe combiner en au-
rune manière avec la doélrine d'un Enfer ou d'un
Paradis, d'où les âmes ne s'échapperoient pas fi ai-
'iement à l'afped d'un plat charge de riz ou àt
viande , que àts fuperftitieux iroient leur préfenter-
Et on voit maintenant quel eft le véritable fens d<
l'arrêt prononcé contre les deux Millionnaires, arrè
qui ne prouve afTiirément point que les Chinois nieni
l'immortalité de l'ame , de la manière dont^ on 1';
ibutenu jufqu'à préfent en Europe. Les Lettré
eux-mêmes fe donnent mille peines pour faire des
cendre fur une table l'efprit de Confucius , don
rhiftoire eft peu connue, & plufieurs Savants la rc
.gardent comme un Roman ou un amas de fable
k:hinoifes , auxquelles d'imbéciles Miffionnaires on
joint les leurs. Le Père Martini dit férieufemen
qu'on annonça un jour à ce prétendu Philofophe
que à^s chaffeurs avoient tué un animal fmgulier
qui reiïembloit un peu à un Agneau: là-deflus il 1
mit à pleurer amèrement , & s'écria au fort de f
douleur qu'enfin il voyoit bien que fa dodrine li
feroit point de longue durée.
Cet Agneau du Père Martini ed un monfb'
forti, comme on le fait, de l'imagination des Jéfii
tes : mais les propres difciples de Confucius doiver
avoir attefté que l'ombre d'un homme nomm
TcheoU'Kong^ mort depuis fix cents ans, app
roiflbit toutes les nuits à leur maître , dont l'efpr
étoit d'ailleurs imbu de différentes fuperflitions i\
les fortileges ou la divination par les baguettes , con
me on le voit par les interprétations qu'il a doi
nées de la Table de V'ï-kwg, & ce livre eft
moins fufped de tous ceux qu'on lui attribue.
Il faut ici rapporter avec le plus de clarté qu'il c
poflible , les exprefTions de M. Visdelou , par(
furies Egyptiens &' les Chinois. 291
qu'elles font de la dernière importance à. abfolument
Gccifîves»
Non ' feulement , dit -il, Confticius approuve Us
ts ; mais tl enfeigne encore en termes formels
■ t de les déduire. Et certainement cet art ne fe
■ :iit que de ce que Confucius en a dit dans fon
■.unentaire fur rr-King. De plus Tço-Kieou-
i!:;;:g , difcipk de Confucius , dont il avoit écrit les
léyjns dans fes Commentaires fur les Annales ca-
11 niques^ j a inféré tant d'exemples de ces forts ^
q::e cela va jufqu'au dégoût. Il fait cadrer fi jufîe
iry événements aux prédirions , que, fe ce qu'il en
d'.t étoit vrai , ce fer oient autant de miracles,
Tf ailleurs tous les Ffiilofophes Chinois jufqu' à ceux
d'auiourcThui ufent de ces forts ; G? 'même la plu-.
p.:rt afurent hardiment que par leur mojén il n^j
a rien qu'ils ne puifent prédire. Enfin tous tien-
r.ent pour le Livre des forts (a)
M. Visdelou , qui vient de nous procurer ces
éclaircifTements , étoit bien plus verfé dans la lan-
gue & la littérature Chinoife que le Père Gaubiî ,
qui n'a pu traduire le Chou^King en François qu'à
i'aide d'une traduftion Tartare; tandis que M. Vis-
delou l'expiiquoit à livre ouvert: aulTi lui donna -t-
on un Certificat Impérial, par lequel on le recon-
noît poiir un Savant très - inflruit. ib) Ainfî fonté-
moigna-
(a) Notice de TY-KING pag-. 410.
Ijb) Ce Certificat Impe'rial, donné à Mr. Visdelou,
étoit une pièce de fatin , fur laquelle on lifoit : Nous
ecomoifjofts que cet homme, venu d'Europe, eft plus haut en
umiere & en fcieKce dans nos caractères Chinois , que ne le
&»/■ les nuées au ■ deffus de nos têtes , S q»it ^fi plus pro.
^ond en pénétration (£ en connoiffance , que les abymes fur
'«[quels nous marchons. Ce mauvais jargon ne fignifîe
autre chofe , finon que le poiteur de la patente favoit
^ U parler le Chinois.
rgi Recherches PhUofophiques
noigr.sge eH: ici d'un grand poids; mais ce ne peut
être que pour fe conformer au ftyle ordinaire desRe»
lations, qu'il donne le nom de Piiilorophes aujç
Lettrés Chinois , qui corrompus par la do61rine de
Confucius, fe mêlent ue prophétifer au moyen de
h Rabdomancle: car cela décelé une fuperflition ^
groàiere, une folbleffe fi grande & une ignorance fi
formelle, que de tels hom.mes ne peuvent trouver
d'excufe aux yeux même de ceux qui ont porté la
prévention en faveur de la Chine extrêmement loin.
M. de Guignes , après avoir rapporté un paffage
d'Eufebe touchant les peuples de la Sérique, dit que
réloge, qu'on y donne à ces peuples, e(t exagéré;
comme nous exagérons a&uelhm^nt ^ ajoute- 1- il,
ceux que nous donnons aux Chinois. Mais en vérité
je ne vois point fur quoi cet ufage de mentir &
d'exagérer fans cefi'e peut être fondé: par -là on
peid un temps irréparable, & on dérobe encore ce-
lai du Ledeur , qui croit s'être inllruit; tandis
qu'on Ta rendu beaucoup plus ignorant qu'il ne i'é-
toit, en l'induifant en erreur par des fables hiftori-
ç\\\ts , qui ne valent quelquefois' pas les rêves d'un
Ëomme qui dort paifiblement. Quant à moi, je m.
me rebute point de citer àç.^ faits , & d'en indiqua
les conféquences ; parce que cette méthode fulfit
pour difTiper toutes les exagérations qu'on a répan-
dues en Europe au fujet des Chinois depuis Marc
Paul jufqu'au Père Bouvet , qui a fait le panégyri<
<5ue de l'Empereur Cang - hi dans le flyle des Lé-
gendaires, & à peu près comme Martini a fait le
panégyrique de Confucius, qui répétoit fans celle,
dit -il, que dejî dans l'Occident qu'on trouve h
Saint, {a) Et fi l'on en croit quelques Hiftoriens ,
qui
(à) Martini Hifl. Sinenfis. Lib. IV. pag' 194.
il comt un liyxe intitulé Kia-yu; c'eft une cfpece
it
fur les Egypnens ^& les CI:ims. 1 93
îqui écrivent comme des enfants , ces paroles ont
entraîné de fingulieres conséquences : car fuivant
eux, on s'en e(t prévalu pour introduire à h Chin«
îa Religion des Indes. Mais ceux, qui ont Ivcl-u-
coup mieux approfondi les chofes , Ce font appeiçuS
que c'a été une efpece de néceffité de donner à
ce pays un culte étranger, mieux lié que ne Té-
toient les pratiques des anciens Sauvages de la Scy-
thie. Au refle il n'eft pas aifé de juftiner ceux:
d'entre les Millionnaires , qui ont déshonore & leur
jugement & leur propre miniilere, en fout^nant que
Confucius a prophétifé la venue du MelTie au
moyen de la Table des forts ■& des baguettes magi-
ques, (a)
En fuppofant pour un infiant, que ce Chinois aie
réellement répété les paroles qu'on lui artribue,
alors on ne peut en trouver le véritable fens que
dans les entretiens qu'il avoit eus, à ce qu'on dit,
avec Lao-Kium , qui voyagea , fuivant toutes les
apparences , aux Indes & au Thibct , où il doit
avoir vu le Grand - Lama : car ce c^ue nous appel-
ions aujourd'hui la fede de Lao- Kium, n'eil autre
chofe
de Vie de Confucius, que les Lettres eux-mêmes thé'
j>rifent comme un Roman: cependant il feroit à fou-
haîrer qu'on en donnât une traduiftion pour voir Ci ce
n'^ft point dans ce Roman que les Mifiîonnaires ont
puife les prodiges qu'ils rapportent au fujet de Con-
fucius.
(a) On voît bien que le Père Couplet a voulu de'ii-»
gner le Mefïîe , lorfqu'à H pag. 78 de Çon livre fur ies
fciences des Chinois, il fait dire à Confucius les pa-
roles fuivant es; ExpeHandum eft quoai "jeniat ej:,fn:od vir
jkntmè fanftuj ; ac tum deirum fperari poîeft tu adeo excel'
l^s virtui illo duce ac m.igiftro in aSium prvdeat.
' De telles abfurdites ne méritent pas d'cire re'faTccî
fêrieufement.
To?ii^ IL l
19^ Recherches Th'dofoph'iqim
chofe que le culte Lamique un peu défiguré, ou
bien la fede des immorcds , dont il eft fait mention
dans plufieurs Auteurs Grecs , qui nous apprennent
que, de leur temps, on voyoit déjà parmi les Thra-
ces & les Scythes des Ordres monaftiques ou de»-
Congrégations religieufes, formées par des Céliba-
taires , qui ne différoient en rien des Bonzes qui-
fuivent la Kegle de Lao-Kium, & qu'on nomme>
ordinairement Tao-Jfé ^ c'e(t-à dire les immortels»
Ainfi le prétendu Saint , que Confucius croyoit-
être dans l'Occident, eît quelque célèbre Faquirde^
Indes, ou bien le Grand- Lama lui-même: car je
ne penfe pas qu'il ait voulu défigner quelqu'un de-
ces penonnages qu'on nomme en Europe les Philo-'
fophes Scythes , comme 7.amolxis , Zeutas , Aha-
ris , Diceneus G? Toxaris : car Anacharfis paroît'
avoir vécu un peu plus tard, s'il eft vrai qu'il art
été contemporain de Solon , & de Confucius mêmcL,
dont les principales maximes ont certainement quel-
que rapport avec celles qu'on prête. à Anacharfis
dans le recueil qu'en a fait Stanley, {a) Les autres
Philofophes de la Scythie nous font peu connus: on-
entrevoit feulement qu'ils ont enfeigné la Morale &
la culture de quelques graines alimentaires qui
€toient fauvages dans leur pays ; & nous Hivons
qu'il en croit naturellement plufieurs de cette efpec©
entre le quarantième & le cinquante deuxième de-
gré de latitude Nord dans notre ancien Continent.
.,Au relie, l'origine de l'Agriculture étoit chez les
Scy-'
(a) Hijt. Thilof. part. I. pag 8 8. Anacharfis recomman-
jdoit la modération & un certain milieu entre les ex-
trêmes, ce qui revient au r.ii/ieu parfait àe Confucius5
.mais les horumes ont dit cela dans tous les pays, Au^
îefte, je doute que les mnximes, ^ui courent feus le
06021 d[^».u/:aiju , foient de lui.
fur les Egyptiens & les Chlnots. 195
Scythes enveloppée de différentes fables, & ceux,
qui habitoient vers le Boristhene, fe contentoient
de dire qu'un jour il tomba du Ciel une charrue
d'or dans leur contrée: cette fiélion n'a pas be-
foin d'ctre interprétée, & elle eli bien plus ingé-
nieufe que cette grande chaîne d'or des Mythologis-
tes Grecs.
On croit avoir découvert que le nom de Confu-
dus n'ert devenu fort célèbre à la Chine que plus dg"
douze cents ans après l'époque où l'on fixe fa naisr
-fance.
Ce ne fut que dans le huitième iîecle de notre
Ere vulgaire, que l'Empereur Btven-tfong lui fît
donner le titre de Roi des Lettrés , titre vain &
ampoulé , qui lui fut ôté fous la dynaflie des Ming,
\a) Là deiius on s'imagineroit naturellement que
l'Empereur Biven-tfong étoit un Prince inftruit à
équitable, qui prétendoit honorer le mérite & encou-
rager la vertu. Mais, au contraire, c' étoit un meur-
trier fouillé du fang de fes propres enfants : un hom*
me vil & méprifable , adonné aux fuperflitions des
Tao-fé^ à. gouverné par les Eunuques, qui rem-
plirent tout l'Empire de brigands , qu'on fait y avoir
commis des excès horribles.
On peut croire que c'eit vers ces temps de trou-
bles & de fanatifmè , que le culte religieux de Con»
fucius fut mis en vogue dans quelques Provinces;
tandis qu'on n'en avoit pas même ouï parler dans
d'autres: au moins les Arabes, qui voyagèrent alors
à la Chine, n'en psroiiTent point avoir eu beaucoup
de connoillance. Ils difent pofitivement que les
Chi-
{a) Ce tirre fut ôté à ConfuciuS vers l'an 1384) &
quelques Hiftoriens croient qu'il n'a été appelle pour la
•première fols Roi des Lettrés qu'en l'an 5J2 pax l'JEja*
peieur Tai-tfou»
la
içô Ke cher de s Philofophiques
Chinois ne s'appliquolent point encore aux fcien*.
c^s , & qu'ils étoient très inférieurs aux Indiens:
{a) ce qui ed encore vrai adueliement ; au moins
par rapport à l'AQronomie , puifque les Bramines
ont de nos jours déterminé avec juflefie le tems
où Vénus dévoie pafTer far le difquc du Soleil; ce
qu'aucun Lettré Chinois n'a été en état de faire.
Nous pouvons maintenant démontrer jufqu'à
l'évidence, que les Arabes ont eu raifon de dire,
que les lettres n'étoient point encore de leur temps
cultivées à la Chine: puifque ce pays n'a commen-
cé à avoir des Ecoles publiques que vers l'an 1384
après notre Ere, & on fait qu'elles furent bâties par
l'Empereur Taefu^ fondateur de la dynaftie Qt%
Ming. Cet avanturier né dans la boue , qui avoit
été cui-finier ou valet dans un Couvent de Moines,
enfuite voleur, enfuite chef de brigands , finit par
devenir un des plus grands Princes que la Chine ait
eus. Mais les Collèges qu'il éleva , tombèrent
bientôt en ru'ines , & on difTipa d'une m.aniere ou
d'une autre les revenus qui y étoient attachés ;
comme nous l'apprend un Auteur Chinois , qui
écrivoit fous la dynaftie aftuelle des Tartares Mand-
huis : après avoir rapporté diiférentes caufes de cetre
honteufe décadence , il ajoute que les fages régie»
tnents de l'Empereur Taefit , pour établir des Eco- ^
les , foif à la campagne , foit dans les villes , étoient '
très - négligés ^ & le Père Trigault nous afifure qu'il
a' en exilloit plus aucune de Ton temps, {p)
On
■(^t) Artcienfiex Relations des Indes S de la Chine p-ahlJèes
p.v AL Renpudot.
(h) ExpedU- apud Sinas. Lib. I pag. 33. Voyez Nieu-
hcf a!^.c"''^i''^ Pefchryz'iiig van 't Ryk Siria. Fol. 22.
' Comme pnr le de'Taut d'Ecoles publiques on doit
prendre vm m.iitre cjui vienne inUmae à la maifon.
fur les Egyptiens & les Chinois. 197
On peut prouver encore la nouveauté du culte
religieux qu'on rend à Confucius, par les cérémo'
nies qu'on y obferve , par la forme dts vafes facres
qu'on y employé , & par les ornements dont on
charge le tabernacle & l'autel.
Tout cela a été copié fur le rituel des Pagodes In-
diennes , à. les pratiques des Bonzes de Fo , fi Ton
en excepte !a feule immolation des viâimes, que
les Lettrés eux - mêmes y ont introduite ainfl que la
puérile coutume d'éprouver ces vi6limes avec du
vin chaud.
Il feroit réellement inutile de rechercher ici fi les
Jéfuites ont approuvé à la Chine les facrifîces fo-
iemnels , qu'on fait à Confucius pendant les Equi-
noxes: car iï eft bien certain qu'ils les ont haute-
ment condamnés en Europe. Et la raifon qu'ils
en alléguoient, c'eft qu'on y obferve une affinité
fi marquée avec les fuperftitions Indiennes, qu'on
ne peut les tolérer , dit le Père le Comte , fans fcan-
dalc & fans crainte de fubverfion. {a)
De ceci il fuit néceiïairement qu'avant rétabliOTe-
ment de la Religion des Indes à la Chine,, le culte
de Confucius n'étoit point ce qu'il eft de nos jours:
aùffi n'en trouve- 1- on pas la moindre trace dans
ks
l'Auteur Chinois, que nous avons cité , obferve fo^^
bien que les pauvres font hors d'état de fupporter un^
telle de'penfe; ainfl Tignorance fe perpe'tuc parmi leur'
enfants , & les familles rirhes font par- là toujours
dans les emplois qui exigent une certaine connoifîance
des caradieies & ài:% livres canoniques. G'eft une très»
mauvaife coutume.
{a) Les Jéfuites condamnoîent les facrifîces folcm-
«els qu'on fait à Confucius, H ils approuvoient les fa»
crifîccs moins folemnels. Voyez ReJ^onJum E^ifcop Be-,
viienjis ad Cardinalem Marefcottum (jé/C,
1 3
îgS Recherches Phlhfophiqaes
les lîecles antérieurs à notre Ere. On veut même
que l'Empereur ^Vw-^///^^/7r// ait fait jetter au feu
tous les ouvrages de cet homme , qui avoit écrit ou
gravé avec un clou fur des planches enfilées dans
àts cordes ; & ces planches auroient pu faire la
charge de deux ou trois chariots , fi elles avoient
contenu toutes les œuvres qui courent maintenant
fous le nom de Contucius; miis on ne fauroit mê-
me prouver par aucun monument qu'il foit Auteur
du Tchun-tfieou ou du Printemps & de VJutom^
ne , le plus intéreffant & le plus court des livres
qu'on lui attribue, & qu'on place même au nombre
des Kings , fans favoir précifément par qui cette
Chronique a été fabriquée, (a)
Nous avons dejaobfervé , que l'inc©ndie des livres
allumé par Schï-chuandi ^ efl: non - feulement un
iait très fufpecl aux yeux de quelques Critiques,.,
mais les motifs mêmes , qu'on prête à ce barbare ,
font inconcevables.
On prétend qu'il fut bleffé par les éloges qu'on
prodiguoit à des Empereurs morts depuis mille ans.
Or c'efl: comme fi l'on difoit , que le Roi d'Efpagne
a été très -choqué de ce que des fous de la Caliille
ont fait le panégyrique de Tubal Caïn , qui pafla le
détroit de Gibraltar fur fon enclume & régna glo-
rieufement fur toutes les contrées qui font au -delà.
^t^ Pyrénées ; de forte qu'on place fon nom à la
tête de tous les catalogues des Rois d'Efpagne.
D'autres veulent que Schi - chuanai ait fait détruire
les ouvrages de Confucius; parce qu'il les croyoit
favorables au Gouvernement féodal , qui eR le pire
de tous après le Gouvernement arbitraire» Mais je
doute
{a) Quelques Lettre's de la Chine ne comptent point ctu
-te Chronique au nombre des livres c.no.iiques; mais les
petits fragments de XYo- kin^.
Jur les Egyptiens ^ les Chmoh. 199
^ôute qu'on connoilTe dans le monde entier, des
ouvrages plus favorables au Defpotisme , que ceux
qui ont paru fous le nom de ce Chinois, qui exige
une fouraiffion aveugle aux caprices du Prince; & il
ne condamne ni le pouvoir paternel dégénéré en
tyrannie, ni la fervitude réelle, ni la fervitude per-
fonne'le, ni Tufage de vendre Tes propres enfants,
ni la polygamie r ni la clôture des femmes* Aini
bin d'avoir eu des idées juives fur les principes de
la Morale, il n'en avoit pas même fur les principes
du Droit Naturel; ou bien ceux qui ont forgé âi&s li-
vres fous fon nom , étoient des miférables compila-
teurs, qui ont inféré, ainii que Thomalius robfer-
ve, des* traits fi bizarres qu'on eft presque contraint
de rire en les lifant; {a) & les lieux communs de
Morale, qui n'y font point épargnés , n'exigeoient
aucune étendue de génie , car ce font des chofes
qu'on a ouï dire mille fois dans tous les pays de
l'ancien Continent , fi l'on en excepte quelques pe-
tits peuples à demi fauvages , qui fe conduif nt par
rindincl plus que par les maxiities. Mais la Morale
éts Chinois eit purement fpéculative j comme on le
voit par rexceinve mauvaife foi, qui régne dans
leur commerce; au point qu'on n'oferoit confier des
monnoyes d'or & d'argent à àQs voleurs , qui falfi-
fient jusqu'à la monnoye de cuivre.
Lorsqu'on difputoit en Europe fur les cérémonies
de la Chine, avec cette fureur atroce qu'on appelle
la haine Théologique & qui métamorphofe les hom-
mes en Tigres , on foutint que les Lettrés de ce pays
étoient Athées dans la théorie , & Idolâtres dans 'h
pratique, fans s'appercevoir que c'cft-là une con-
tradition fi gr^^nde ,querefprit humain , malgré tous
its écarts , n'en paroît pas fufceptible.
Les
(a) P en fées fur lej livres nouveaux , à l'an i6i 9. fa^. 600,
a fiiivanres.
I 4
200 Recherches Fhïlofophiques
Les Lettrés ne croient certainement point que
l'ame de Confucius foit la Divinité même: ainfi les
jours de jeûne qu'ils obfervent, les viftimes qu'ils
immolent ,& toutes les ridicules pratiques qu'ils ont
empruntées àts Bonzes de Fo ^ prouvent évidem-
ment leur Tuperfrition , & non pas leur idolâtrie.
De véritables Philofophes tàcheroient d'honorer
la mémoire de Confucius , en Te rendant de plus en
plus vertueux , & non en répandant le fang des ani-
maux. Le grand Newton, qui ne pouvoit voir tuer
ni un poulet, ni un agneau, fe feroit bien gardé
d'nffiRer aux facrifices foîemnels qu'on fait au prin-
temps & à l'automne , puifqu'ils font toujours en-
fangiantés; & la fuperftition caradérife également
les cérémonies moins folemnelles, qui reviennent à
peu près deux fois en un mois lunaire ; on y prédit
l'avenir, à. en un mot il eil impoifible d'y décou-
vrir quelque ombre de Philofophie.
Si àQs hommes entreprenoient en France de ré*
vérsr iinguliérement la mémoire de Defcartes , &
s'ils introduifoient.dans cette efpece de culte les pra-
tiques monachales des Carmes <à des Minimes , alors
on ne les regarderoit point comme des fages , mais
comme des imbéciles , dignes du dernier mépris.
Cependant il eiT: indubitable , comme on vient de
le voir, que les Lettrés de la Chine ont copié Jeurs
cérémonies fur celles des Moines , & ils jeûnent
même comme eux , lorfqu'iL s'agit de fe préparer aux
iacrifîces.
Mr. Jackfon, après avoir recherché pourquoi il
n'y a pas à la Chine des Initiations ou des Myfteres
comme chez les Egyptiens , les Grecs & les Ro-
mains, dit que les Chinois n^ayant jamais déitié au-
cun homme , ils n'ont pas eu befoin de Mylle-
res: i^a) car il s'eft imaginé qu'on n'y réveloit au-
tre
(a) Atitiquit ij Ckroiioh^liu^s , à l'articli d§ iu CUne^
fur les Egyptk'âs & les Clihois. sior
tre chofe , iînon que tous les Dieux du Paganisme'
avoienc été de fimples Mortels. Mais cette fuppû-
iîrion étant faufie comme elle l'efl:, & vaine comme
elle l'eft, la rai Ton alléguée par Mr. Jackfon s'éva-
nouît , & fi elle pouvoit prouver quelque chofe ,
elle prouveroit précifément contre lui.
Qu'on life attentivement le Panthéon de Mr. Ja-
blonski, dont les recherches ont été portées aulîi
loin qu'elles ont pu humainement l'être , & on ver-
ra que jamais les Egyptiens n'ont rendu à aucun
homme mort ou vivant àts honneurs aufli fufpeds'
que ceux que les Chinois rendent à Fo & à Con-
fucius. Ainfî il s'enfuivroit qu'à la Chine on a ciî
plus befoin qu'ailleurs de Mylleres , pour y préfer-
ver refprit numain de l'abîme où Papparence du
culte public pouvoit l'entraîner, & où il l'a entraîné
en effet , fi Ton en croyoit les Relations de quelques
Millionnaires, & le célèbre Décret que le Cardinal
de Tournon publia à Nankin, {a)
Mais il ne faut raifonner ici, ni fûivant les idées
éç5 Mifrionnaires,ni fuivant les- idées du Cardinal dé
Tournon; & il fuffira d'obferver que , fî l'on n'a
point découvert parmi les Chinois la moindre trace,
la jHoindie apparence de téletes ou d'initiations,
c'efl une preuve de plus qu'ils n'ont jamais eu quel-
que communication avec les Egyptiens , qui , dé
l^aveu même de Warburton , en font les inven^
teursi
Quoi'
(à) C'eft le troifieme article de ce Décret, qui con-
damne comme une Idolâtrie déreftable le culte que
les Lctrre's rendent à Confuclus. Mais fî des Chinois
Tcnoient en Italie ,^en ^Ç^pz^nç. & eh Portugal , Zt
qu'on les obligeât à prononcer fur les apparences, il
eft croyable qu'ils feroient un Décret dans le goût ât
wiui que publia le Cardinal de Tournon en 1707,
«oî Ke cherche s Phiïofophiques
Quoique Fo ou Budha ait prêché, comme on faîti
une double doctrine, nous ne trouvons cependant
pas que les Bonzes de la Chine s'en foient prévalus^
pour établir des Mylleres: car ils fuivent prefque^
généralement aujourd'hui le culte extérieur ou fym-
bolique; & ce n'efl: que parmi les Faquirs des Indes
qu'on rencontre quelques feâateurs de la doctrine
interne , dans laquelle des Voyageurs & des Mis-
fionnaires peu inftj-uits ont cru voir tous les princi-
pes de Spinofa. Mais jamais un fyftême ne flit plus
•oppofe à l'Athéisme que le fyflême de Budha , 6t.
fi ce n'étoit-là un fait univerfellement reconnu de-
nos jours, on pourroit le démontrer jusqu'à Tévi-,
dence. Cet Indien, qui corrompit les anciens dog-
mes de fon pays , étoit un fanatique au Itère; il ou-;
tra tout , & rendit la vertu ridicule : non - feulement
?! exigeolt Tanéantiflement des paflicns, mais ra-
néantiflement même des fens , à. ordonna à Çq^
difciples les plus parfaits de ne s'occuper que de la..
Divinité , de mettre leur ame dans un repos inalté-
Table, & d'appliquer leur efprit à de continuelles
méditations.
Le vain prétexte de parvenir à cet état de tran»
quillité ,qui n'eft point l'état de l'homme ,ni même
celui de la bête , rem.plit enfin la Chine d'une in«
croyable multitude de Moines , dont les plus four-
' bes & les plus intrigants fe procurèrent des établis-
fements fixes dans tes meilleures provinces ; & dont
tes 'autres fe mirent à errer , à mendier & à voler le
peuple. Dès que cet abus devint général, on en
porta des plaintes jusqu'au trône de l'Empereur;
mais c'étoit un Prince né avec les fentiments les
plus bas, & dont la foiblefTe d'efprit tenoit de la
démence : au lieu de Soulager fes fujets & d'arrêter
le mal dans fon principe, il favorifa publiquement
Jcs Religieux à. les BonzcfTes de l'inftitut de Fo,
qui dès le commencement du quatrième fîecle crut
pouvoir teuir tète à i'inftitut de LaQ-Kium, à cet
«fprii;
fur les Egyptiens & les Chinois. 203
cfprit de rivalité fut une fource de forfaits , dont
nous ne connoiffons que la moindre partie. On s'at-
taqua de part & d'autre par des intrigues , par des
injures, par des libelles; & on prétend même que
les Moines de Fo ont fait écrire en leur nom plus
de cinq mille volumes , foit pour juftifier leur règle
& leur dodrine, foit pour répandre des calomnies
contre leurs adverfaires , foit pour fe défendre de
celles qu'on devoit avoir répandues contre eux.
Mais ils ont toujours repréfenté au Gouvernement ,
que l'Empire manquant de Prêtres , le peuple ne
pouvoit fe paiïer de Moines , & que ce n'eft que
dans leurs Pagodes qu'on exerce l'hofpitalité , vertu
que l'état pitoyable des auberges Chinoifes rendoit
lîécefTaire : ils difent que les Voyageurs peuvent fs
flatter d'être reçus à toute heure dans leurs Mo-
nafteres, & que les Envoyés & les Ambaffadeurs
même y logent ; parce (}u'on ne peut leur indiquer
des endroits plus commodes, vu que les Cons-qiian
ou les hôtels publics n'exiftent pas dans toutes Içs
villes , ou y tombent fou vent en fuïnes.
Il eft vrai que les auberges font fans comparaifoa
plus délabrées & plus miferables à la Chine qu'en
Portugal & en Efpagne ; (a, mais les Bonzes ont
tort
{a) „ (Quelques - unes de ces hôtelleries Chinoifes pa-
3, roiflenc mieux accommodëes que les autres ; mais el-
j, les ne lailîent point d'être très - pauvres. Ce font
„ pour la plupart quatre murailles de terre battue Se
,, fans enduit, qui portent un toît dont on compte
„ les chevrons: encore eil-on heureux quand on ne
„ voit pas !e jour à travers: fouvent les falles ne font
j, point pavées & font remplies de trous. Du Halde
„ hefcription de ta Chine. Tom. IL pcg. 6z.
Telles font le» meilleuics Auberges de la Chine: car
les autres qu'on voit dans le centre des Provinces, font
£ miférables qu'on ne peut les comparer à rien.
I 6
ilo4 Kecherch.es Philofophiques'
tort de vouloir juflifîer un grand abus par un autfcf
encore plus grand; & fi l'on croie les jéfuites il n*/
a pas de fû-eté à palier îa nuit dans les Bonzeries.^
Cependant- on voit parles Relations que ces iV]is-^
fionnaires mêmes y ont très - fouvent logé ; <& lé
rombre de ceux , qu'on doity avoir volés & aflaffi-
nés, ne nous eîl point connu.
Ge qui augmenta non-feulement le- crédit, mais
aufîî les poilefîîons dts Moines de Fo . ce fut d'abord
un cdit de l'Empereur l'enti , fécond du nom , qui
fe déclr.ra leur protedeur ; &■ enfuice h coupable
démarche de TEm.pereur Koa-tfou^ qui fe fauva un
jour de fon palais, & bientôt on apprit qu'il s'-étoit
retiré dans une Bonzerie du fécond ordre ou un
hermitage: là il s'étoit fait rafér , avoit pris l'habit,.
Hl embrafié enfin la pegle à^F!>. Oy\ reconduilit cet
in'bécile à la Cour; mais on ne put. jamais le guérir-,
ce fa folie.
Comme les Provinces du Nord de la Chine obéiS'-
foient- alors à des Princes particuliers, les Moines,,
qui s'y étoient répandus , eurent plus -de peine à s-y
maintenir que ceux qui avoient choifi les Provinces,
du Sud , où la fertilité du terrein , le peu de befoins
phyfiques, & un fanatisme plus exalté , mettoient,
mieux lé peuple en état de les nourrir & de les ha-
biller qu.e dans les parties Septentrionales, où l'on
prit tout-à-toup la rcfolution de brûler leurs Cou?
vents, dont quelques-uns , comme celui qu'on
nommoit '/o?/^ - chtng , ou la Paix perpétueHe , ren-
feL'moient. jufqu'à mille fainéants obfcurs. Enfin , '
toutes ces Bonzeries ilirent réduites en cendres d(^s
«•''n 557 sP^'^s notre Ere; mais on ne prit aucune
mefure pour en prévenir la reconftruftion , qu'on v
fait avoir eu lieu depuis>
Soixante -neuf ans après que les Moines eurent-
efiuyé cet orage dans les Provinces du Nord , il s'en
<^!eva un autre à la Cour même de l'Empereur ;
Y'iO'îï^ qui, pii ic Di^iuvais état dé îa popuiâtion", ;
ne
fur ks Egypûem S* les CHimis. Tog^
ne put plus recruter Tes armées. Les Bonzes dèL^o-
Kium, qui dirigeoient ce Frince, crurent que cette
occailon étoit trèx favorable pour perdre les Bonzes
de /*o; & ils confeillerent à ^ao ti (i"enlever d^ns
les Couvents cent mille hommes & de les forcer à fe
marier maîgré leur vœu de challeté. Cet avis fut tel-
lement goûté, qu'on rendit le 26 de Mai e(i 626
un Edit,qui réduifoit presque à rien le nombre des
Pagodes & des Mônafteres appeUe3 en Chinois ^';^.
Mais comme la fourberie des Moines de Lao-Kium
avoit dicté cet Edit, une autre fourberie plus gran-
de à^s, Moines de ¥0 le lit revoqutr quarante -deux
jours après la publication , à la honte du Prince
qui l'avoit figné & à la honte du Minière qui Ta-
voit écrit.
Le foible Empereur T<îo - // fut remplacé lur le
trône par' Tai-tfone; , qi^i loin de diminuer le nom-
bre àts Bonzes & des Bonze (Tes , reçut encore dans
fês Etats dts Religieux étrangers , que quelques Au-
teurs difent avoir été des Neltoriens, dont l'établir-
fement dans la Province du' Chen-ft lit ceiTer pour
quelque temps ia haine & la jaloufîe qui avoit régné
juf:^u'aIors entre les Ordres monaftiques de la Chine,
à ils fe réunirent dans la vue d'exterminer à leur tour
ces prétendus Neftoriens , qui eurent une violente
perfécution à efluyer : on rafa leurs Pagodes , & on
fevit cruellement contre leurs adhérants , jufqu'au
régne de l'Empereur Hiven-îfong^ qui attaqué dans
le centre de (es Etats par des troupes de voleurs ,
& fur les limites par (^es armées deXartares, pro-
tégea toutes les fedes, & mit encore celle de Con»
fucius en vogue.
]] n'y a eu , comme l'on voit, jufqu'à préfent,.
ni plan ni règle dans la conduite àç.s Chinois qui
vouloient fe délivrer des Bonzes: on ne les réfor-
moit pas, mais on les attaquoit tout -à coup com-
lï^e on attaque des ennemis; enfuite on les favori-
foiî : on leur prenolt beaucoup ; on leur rendoit da-
î 7 van-
ao6 Recherches Philofophiques
vantage , & enfin on paffoît fans ceffe d'une extfè-
miEë àrautre,avec une inconftance dont il n'y a pas
d'exemple, fmon dans les faits mêmes que nous al-
lons rapporter. .
Comme la police étoit extrêmement négligée alors
dans toute l'étendue de l'Empire, il s'y glifla encore
un nouvel Ordre de Sefîg ou de. Moines étrangers ,
que quelques uns prennent pour des Lamas , & les
autres pour des Manichéens , qui s'étoient formés
en congrégation, (a) Au relie ce vil ramas d'hom-
mes fut aulfi compris dans la fameufe profcription de
l'Empereur IVou-tfong. Quand on fait que ce Prin-
ce avoit placé toute fa confiance dans les Moines de
LaO'Kium, qui fous fon nom gouvernoient la Chi-
ne , alors on n'eft point furpris de ce que ces Seélai-
res avares & fanatiques aient profité de cet inftanr
de faveur pour perdre leurs rivaux , qui dévoient en-
fin être exterminés jufqu'au dernier.
Tchao - Kouey , qui étoit un Prélat ou un Chef
de rinftitut de Lao-Kium, promit à l'Empereur de
lui donner le breuvage ce l'immortalité, s'il vouloit
ligner un Edit contre les Moines de Fo ou de Cb^
Kia. Là-deflus ce Prince prit le breuvaee de Tim-
Hiortalité, à figna l'Edit le 7. d'Août de l'an 845.
On y ordonnoic d'abord la dedrudion de quatre
mille fix cents Monafleres du premier ordre, & qui
renfermoient deux cents foixante mille Religieux à
Religieufes , que le Magiftrat devoit reftituer a l'Etar,
& foumettre à l'impôt de la capitation , auquel ils
s'étoient frauduleufement foudraits ; ce qui avoit.
beau-
(a) Le Père Pons dit, dans !e XXVi. Recueil dêsLet''
très Edifiantes , qu'il y a aux Indes des Solitaires ou des
>loines, qu'on nomine Momi ^ & il paroît qu'on a con»^
fondu ce mot avec celui de Mam,dont on fe fert QUOl* \
i^uefois en Aile poui dcfîgnei les ManicheeDs, ''
fur les Egyptiens & les Chinois^ 207-
beaucoup appéfanti le joug du peuple. On ordon-
noit en fécond lieu la dedrudlion de quarante raille
Monafteres d'un rang inférieur , qui pollédoient
cent & cinquante mille efclaves , & à peu près un
million de Tchlng de terres non contribuables , que
l'Empereur confisquoit & réuniffoit à fon domaine 5
fans examiner comment ces fonds avoient été ac-
quis : car on les fappofoit tous ufurpes ou pofledéa
de mauvaife foi. {a)
L'inditut deFo étoit par ces difpofitions tellement
anéanti, que les fe(f:aircs de Lao-Khim en triom-
phoient & chantoient des cantiques d'allégrefle pour
remercier le Ciel d'une faveur fî fîgnalée. Cependant
éi^2, intrigants de Cour , des femmes & à^i eunuques
firent modifier la rigueur de l'Edit Impérial fept ou
huit jours après qu'on l'eût publié; & l'Empereur -
confentit à laifiTer dans fes Etats quatre ou cinq
cents Moines de Fo : tous ceux qui excédoîent
ce nombre , furent ignominieufement traînés hors
àiti Couvents , qu'on rafa jufqu'aux fondements , &
on en prit les cloches pour les convertir en mon-
noye , qui étoit auffi rare que la mifere étoit com-
mune: car la Chine n'ofFroit alors que l'ombre d'ua
Empire , & on pouvoit l'appeller le pays des abus,
La réforme fi deflrée s'exécutoit avec fuccès , lors-
que l'Empereur Wou-tfong^ fous le nom duquel on
l'avoit comm.encée , expira vraifemblablement par les
■fuites du breuvage de l'immortalité , qu'il avoit eu
l'inexcufable foiblefTe de prendre.
Suen-tfong , qui le fuivit fur le Trône, eut des
idées
(a) S'il y a de rexageration dans le nombre des 7vîo.
nafteres qui doivent avoir exifté alors à la Chine , cette
exafjération ne vient point des Tradufteurs , puisque le
I texte Chinois dit quatre ouan de fou ^çq qui fait quarante
e£ilk Couvents dii fecon4 ozdjie.
io8' Recherches PfîlofopHïqtier
idées entièrement oppofées à celles de fon prédécef.
feur , à. protégea les Moines de Fo contre les Mor-
nes de Lao-Kium\ de forte qu'un Ordre, qui paw
roiflbit prefque détruit , fe releva tout à coup , ât
redevint plus infolent & plus pernicieux à l'Etat
qu'il ne l'avoit jamais été.
Le Vït\^tTcb:io- Kouej^ l'auteur de la révolu-*'
tion, fut pendu ou étranglé fans aucune formalité,.
& l'Empereur faifit cette occaûon pour faire écran*
gler encore neuf ou dix autres feélateurs de Lao^-
Kium.
En 847-, c'efi - à - dire deux ans après qu'on eut
pris la réfokition de foulager le peuple en le déchar-
geant d'un grand nombre de Bonzes , parut l'Edif
contradictoire , qui maintenoit les Bonzes & qui
ordonnoit encore la reconllruction de leurs Couventà
& de leurs Pagodes abattues fous le régne précé-
dent. Alors l'Empereur enjoignit aux Tribunaux
de donner une permiffion d'embraPfer la règle de Fo
ou de Che- Kia aux per onnes de l'un & de l'autre
fexe, qui viendroient fe préfenter pour l'obtenir.
Telle a été la conduite finguliere , bizarre , inï
concevable du Gouvernement de la Chine, qui e(t.
de nos jours aufTi affligé par ce iîéau qu'elle l'ait
jam.ais été; & on ne peut rien efpérerde l'avenir, fi
les Lettrés ne s'appliquent aux Sciences réelles avec
plus d'ardeur ou plus de fuccès qu'ils ne l'ont fait
jusques à préfent. Car enfin , ce n'eft qu'en répan-
dant la lumière de la Fhilofophie qu'on diminue les
ténèbres de la fuperdiiion; & il efl: contradi-floire
de vouloir détruire les Bonzes , tandis que la fuper-
ftition domine. Mais ces hommes , qui ont échap-
pé à tant de tempêtes & furvécu à leur deflrudion
Hîéme, dirparoîtroient infeniiblement fi l'on entre-
prenoic de cuUiver les Sciences. Tout ceci eft fi
vrai, qu'un Prince du japon ayant appelle chez lùf "
des Savants & ouvert des écoles, on vit des trou-
j?es entières de Moines défertet fes Etats où Wt
coro-
fur les Egyptiens ^ les Cfiïnots» 209
commençoient à mourir de fp.im , parce que le peu.-
pie commençoit à ouvrir les yeux. Cependant il y
a au Japon des Religieux, dont l'inQitution eft fans
contredit plus fenfée que celle des Bonzes Chinois :
car dans l'Ordre àts Pekis on ne reçoit que les aveu-
gles, & nous avons déjà obfervé que la cécité eft
une maladie commune au Japon & à la Chine, oà
ces malheureux mendient , difent la bonne avantu-
re , & vivent enfin dans la proilitution & l'ignO'
minie.
^ Il eft vrai que les Empereurs Tartar.es n'ont ces-
(é depuis plus d'un fiécle d'encourager les Scien--
ces; mais juiqu'à préfent les progrès font encore
imperceptibles: & ii les Chinois fe dépouillolent de
cette vanité nationale qu'ils n'ont point droit d'a-
voir, ils adopteroient fans balancer l'écriture & la
langue Mandhuife ; ce qui leur feroit d'autant plus
aile , que beaucoup de Lettrés la favent déjà , à. il
exilk une loi fort rigouî-eufe par laquelle tous les
Tartares qui époufènt à^s ( hinoifes & tous les
Chinois qui époufènt des femmes Tartares , doivent
la faire apprendre à leurs enfants, (a) Cette langue
a un avantage infini fur le Chinois , dans lequel oa
ne fauroit écrire avec précifbn fur les Sciences réel-
les, parce qu'il n'y a ni declinaifons , ni conjugal-
fons ,
(à) Pliifieurs Savants de l'Europe ont foutenu que les
Giiinois ne fauroient fe fervir d'un caradere alphabéti-
que quel qu'il folt , pour écrire une langue chantante
comme la leur; mais lî ccîa eft vrai, c&d une raifon
de plus qui devroit leur faire adopter la langue Tarta-
re , qu'on peut écrire avec nos Lettres. La prononcia-
tion le Tr n'eft pas un obûacle invincible,. & lî Ifis
Chinois vouloient s'y exercer, ils pourroient prononcer
l'r. Au refte l'opération que l'Empereur Kien- long a
fait faire de jios jours fur les carafteres^Tartares, eft
a.a a;- feulement inutile, mais xr^rae pemielcurs.,
â:io Kecherchs Philofophlques
fons, ni particules copulativcs pour enchcîner les
périodes. Il eft très - fur qu'un homme appliqué aux
études fera plus de progrès en trois ans au mo eli
du cara(fleie & de l'idiome Tartare , qu'il ne pour,
roit en faire en quinze au moyen du caractère à. de
l'idiome Ctiinois : ia feule connoiffance des lettres
ou des fignes confume tout le temps de la jeuneffe,
à. ufe toutes les forces de la mémoire: aufTi les
Lettrés, qui ont appris jufqu'à dix milie fignesy
font ils comme imbécilles & ftupéfaits dès qu'ils
îvvancent en âge, & ils demandent fans cède aut
IVli/Tionnaircs d'Europe des recettes pour fortifier
la mémoire; mais le feul remède qu'on puifle leur
confeiller, c'eft de quitter leur cara6lere pour pren-
dre celui des Tartares. Conring a mis en fait , qu«
c'eft par la même raifon que les Hiéroglyphes ont,
fuivant lui , arrêté la marche des Sciences en Egyp-
te, (a) Mais cet homme raifonnoit fur des chofes
qu'il ignoroit: car fans remonter ici à des époques
plus réculées que celles dont nous avons belbin , il
eiî certain qu'au temps de Moïfe les Egyptiens
cmployoient le caraftere alphabétique, tout commre
nous l'employons aujourd'hui ,& ce n'eft que pour de
certaines matières qu'on conferva les Hiéroglyphes
dont le nombre paroît avoir été très -borné, puif-
qu'on voit les mêmes figures revenir dans prefque
tous les monuments. Ainfî Conring a eu grand
tort de comparer un peuple, tel que les Egyptiens*
qui fe fervoient de l'Alphabet, à un autre peuple,
tel que les Chinois, qui ne s'en font jamais fervis,
& qui n'ont jamais eu la moindre connoiffance des
vingt -deux carafleres retrouvés de nos jours à l'aide
des langfs des Momies. M. de Guignes n'a pas
lui même connu ces caractères; de forte qu'il faut
cnvifager comme un fimple jeu d'imagination tout
ce
(^ Cap, AT. Z^^. 17». <fe M E D I C. H E R M,
fur les Egyptiens & les Chinois. 211
:e qu'il a écrit fur cette matière : car il n'y z pas
Dkis de réalité en cela que dans le Voyage des Chi-
lois qu'il faifoit aller en Amérique par la route du
Yciimcnatka , comme Bergerac alloit à la Lune par
a route de Québec.
Apres cette digrelTion , il convient d'examiner ce
que les Bonzes de la Chine difent pour prouver
qu'ils font utiles à l'Etat.
D'abord l'Hofpitalité qu'ils exercent, eflun abus
:)u'on feroit ceiïer fi l'on vouloit améliorer !a police,
k mettre les Auberges en état de loger indiitinéle-
nncnt les voyageurs de quelque rang ou de quelque
:ondition qu'ils foient. On dit que c'eft par Tin-
yaiion des Tartares que beaucoup de Cons,quait-
y.\ d'hôtels publics font tombés en ruines; mais on
ne voit point que les Tartares fe foient amufés
\ renverfer ou à .piller des édifices dégarnis de toute
sfpece de meubles, & où l'on ne peut loger que
ijuand on efl: muni d'une patente ou d'un ordre delà.
Cour; de forte que les voyageurs ordinaires n'ofent
fiiéme y entrer. Quant au défaut de Prêtres ou de
Sacrificateurs, dont on ne peut fe pafler dans la Re-
igion Indienne que tout le peuple de la Chine a
^mbraflee, c'eft réellement. un grand inconvénient 5.,
liais fi l'Empereur prenoit la quatrième partie des
Terres pofledées par les Bonzeries , il entretiendroit
îifcment un nombre fuffifant de Sacrificateurs , qu'on
pourroit encore charger du foin des écoles publi-
ques, fi l'on s'avifoit d'en bâtir; car il eft inouï
que les Bonzes aient en feigne la JeuneOfe dans .quel-
que Province de l'Empire que ce folt , & leur--
ignorance eft telle qu'ils en font réellenjent incapa-
bles: ainfi de quelque côté qu'on confidere ces
hommes , ils ne méritent aucune indulgence.
Quant aux Moines de Lao-Kium, on aOurc
iju'ils fondent leurs prétentions fur je ne fais quel
droit, qu'ils veulent avoir d'alTifter en qualité de
Muilciens aux grands facrifices offerts pendant les
Equi^..
212 Keckerches Philojophique}
Equinoxes & les Solftices par l'Empereur ou par o
lui qu'il députe, lorfqu'il eft malade , mineur c
abfent.
Si tout cela eft vrai , les Moines de Lao-Km\
tiennent au moins par quelque côté à l'ancienne R(
ligion de la Chine; mais le fervice qu'ils rendent e
exécutant une Mufîque détedable pendant les Ci
crifîces, ne fauroit contrebalancer le tort qu'ils ci
fait & qu'ils jfbnt encore en trompant tant de ma
heureux , & même en les empolfonnant par le bre»
vage de l'immortalité, dont ils difent avoir la r
cette; ce qui leur attire autant de vénération qi
les Légendes qu'ils ont répandues au fujet de La
Kium, qui defcendoit. à ce qu'ils prétendent, «
la famille Impériale des Tcheoti: de forte que, fi
vant cette Généalogie , la famille Impériale d
Tang feroit iûTue de Lao-Kîum; mais à nos yei]
c'q!X un homme obfcur, & les Hidoriens ne coi
viennent pas entre eux du temps où il vivoit. C
La plupart le font contemporain de Confucius, >
qui nous a paru le plus probable ; & les Prélats <
fon Ordre difent que depuis fa mort leur fuccefiic
n'a pas été interrompue: aulTi s'eiiiment-ils bi«
plus nobles que ceux qu'on croit être de la fami
•de Confucius , qui n'eft devenue illudre que da
des temps fort pollérieurs. Il me paroît même qi
cette prétendue famille de Confucius efl: aufTi ui
cfpece d'Ordre monafnque ou de Congrégation re
gieufe; ce qu'on auroit pu favoir au julte fi Te
avoit fait les recherches convenables à Kio-fouds.
h Province de C/mn-to^g. Cet endroit, qu'on a
roit tant d'intérêt à connoître , n'eft point conni
(f) Quelques Hiftoricns prétendent que Lao-Kk
vivoit encore lors de l'extindion de U Dynaftie di
Tehsù.i en a-j.^ avant notre Exe,
fur les Egyptiens '& les Chinois. 213
■u moins nous a-t-il été impoffible de trouver ^
:c égard des éclairciiremen'S fatisfaifants. Aucun
on.me judicieux ne croira aifément qu'une même
imiile a conftamment habité une même bourgade
't'iuiant plus de deux mille deux cents ans , & cela
i:;!gré toutes les épouvantables révolutions que la
'hine a efluyées par les guerres civiles, par les in-
allons , par les fecouffes irrégulieres du Defpotis-
ne , par la famine , les révoltes & le brigandage.
.es voleurs feuls doivent avoir- faccagé toutes les
labitations en un certain laps de temps: les unes
)lutôt , les autres plus tard; & nous doutons cju'on
ouille citer une ville de la Chine qui n'ait été em-
portée par les voleurs , qu'on fait avoir quelquefois
/erfé plus de^fang que les ennemis mêmes: à laprife
le Canton ils égorgèrent bien cent mille hommes,
i on fait ce qu'ils ont fait à la prife de Pékin. Il
Ve'l: donc guères croyable que la famille de Confu-
:ius ait pu réfifler continuellement dans la bourgade
ie Kio 'fou ; mais fi c'eft , comme je le foupçonne ,
-in Ordre monaliique, alors ce fait change entière'
Tient de nature, & ne fuppofe aucune fuite de filia-
:ions qui fe foient fuccédées régulièrement. C^ qui
iii'a pour ainfi dire confirmé dans cette opinion ,
:'eft le titre de Saint, que les Chinois donnent aulTi
i Confucius, & le culte religieux qu'ils lui rendent;
:ar tout cela fuppofe que leurs idées différent extrê-
mement de celles que nous attachons au terme de
Ffiilofophe, qui n'a pas de fynonyme en leur lan-
gue. D'un autre côté , ils veulent que cet homme
ait fait plufleurs changements dans la Religion , &
défendu d'enfermer de petites (latues dans les tom-
!beaux;mais il auroit beaucoup mieux fervi fa nation,
s'il eut aboli l'ufage de mettre àas perles dans la
bouche à^^ iyioi-ts,<&: de les enterrer d'une manière
tu.neufe.
! Comme les grands facrifices des Chinois ont été
idcpuis longtems uxés aux Equinoxes & aux Solfti'.
ces
âr4 Recherches Phïlofophiques
ces , on a cité cette coutume comme une preuve d(
leur habileté dans l' Agronomie dès les fiecles lej
plus reculés , & à cela on ajoute le premier chapiirt
du livre canonique que nous appelions le Chou-King
dans lequel on voit qu'T^o connoiiToit avec préd-
iion la durée de l'année folaire, & la méthode d<
la plus exaâe intercaLtion , à ce que dit le Per(
Gaubil \a^ Cependant, au lieu d'employer cett(
forme de Calendrier, il défendit au peuple de s'er
fcrvi , & inftitua l'année lunaire: mais le premie
Chapitre du Chou- Kins eit une pièce fuppoféi
dans àts temps très-poftérieurs, & qui ne peu
rien piouver en faveur d'Tao. Les livres canon i
-ques des Chinois font trop délabrés à. dans un eta
trop pitoyable pour qu'on y ajoute une foi abfokie
d'ailleurs le Chou - King doit avoir été compilé pa
Confucius , qui vivoit plus de dix-fept cens an^
après T^o , & cette compilation n'eft encore qu'ur
fragment, auquel il manque quarante un chapitres
Mais indépendamment de toutes ces coniidéralions .
il efl: impoffible qu'en un temps où de leur proprt
aveu les Chinois étoient encore barbares j'élis aien'
mieux fu l'Aftronomic qu'ils ne la favent de no;
jours, puifqu'ils font oblif-és d'employer encore i
Pékin des Savants d'Allemagne pour dr'eiTer l'Aima
nact
{a) Le Père Gaubil dit, dans Je troiiîëme Volume
■des Obfervations aftrowmiqites , que le premier criapitrc
du ChoH-King a été écrit fous le règne même d'^ai
vers Tan 1256 avant notre Ere ou dans un temps qui
«n étoit foit peu éloigne', fi l'on en excepte le pre-
mier paragraphe, qu'il avoue être faux Se fuppofe dans
des Cécles très - poftérieurs. Mais il eft réellement ab-
furde de vouloir que ceux qui ont fuppofé ce paragra-
phe, n'aient pu fuppofer auflî ie chapitre , & cela paroît
être arrive après notre Ere vulgaire, lorfqu'on leAituaj
fur les Egyptiens & les Chinois» î2i ?
lach de TEmpire- Et croit -on doncque s'ils avoicnC
faimi eux des hommes habiies, ils appelîeroient de
ro^s mille iieues loin des étrangers pour prévenir une
ontifîon dont il y a tunc .l'exemplesï Ceit comme
L r.Académ'e dt^ Sciences de Paris faifoit venir des
["alipoirs du Japon pour compofer le livre dt^ la
onnuiiiance à^s temps, & pour prédire les éclipfes.
ux Frarçois. '
Il faut obferver ici que l'année des Chinois a
oMjours été lunaire , d qu'elle n'a jamais commen-
:é vers le lever de la Canicule ; de forte que ce
3euple diffère autant des Egyptiens par rapport au
Calendrier que par rapport aux iniiitutions religieu-
es. S'i's ont été l'un & l'autre adonnés à l'Ailro-
ogie judiciaire , cette erreur leur eft commune avec
>refque toutes les nations de l'Aile & de l'Afri-
jue, où l'ancien culte des aftres & des planètes a
Su néceOairement engendrer cette fuperftition , que
es Arabes n'avoient garde de réprimer à la Chine
orfqu'ils étoient maîtres du Tribunal àts Mathé-
lîatiques, fans quoi ils feroient morts de faim; &
€ P. E^allerftein doit lui-même inférer toutes fortes
de prédirions dans le Tan^ fio ou l'Almanach qu'il
rédige depuis qu'on l'a élu Chef des Agronomes,
qu'on fait être, pour la plupart, des Européens; &
sMl n'y avoit point d'Européens à la Chine , aucun
Ban - Un , ni aucun Collège de Pékin n'oferoit en-
core fe comparer aujourd' hui à la Gia - mea - el ■ ashar ^
ou à l'Académie du Caire ; quoique du côté des
Arts & à.ts Sciences l'Egypte moderne n'ait pas
même confervé l'ombre de fa fplendeur paffée.
:!Ledéfordre qui s'étoit glifl'é dans le Calendrier
iChinois lors de la conquête des Tartares Mongols ,
prouve affez que longtemps avant cette époque les
,f;rands ficrifîces ne pouvoient fe faire exactement aux
Eqi'lnoxes & aux SoKlices , comme cela auroit dû
être fùivant les intiitutions nadonales. Car ni les
Solitices ni les Equinoxes ii'étoi,€ût biea indiqués
aiÔ Recherches Philofopkiques
dans ce Calendrier , qu'on avoit tellement décrié dam
toute r Alîe^ que les peuples , qui habitent entre k
Bengale & la Province à'^un-tian , ne vouloieni
point le recevoir , à. l'appelloient un amas de faux
calculs. Quand les Aflronomes Arabes l'eurent cor-
rigé par ordre de Koublai-Kan, l'orgueil des Chi-
nois devint infupportable , <5c ils -ordonnèrent à ces
Indiens de recevoir leur Calendrier , ou de s'attendre
à une dtjclaration de guerre. Con^me on ne fit au-
cun cas de ces menaces , une Armée Chinoife , fort€
d-e vingt mille hommes , marcha contre les prétendus
Rebelles ; mais elle fut tellement taillée en pièces ,
qu'il n'en échappa presque perfonne; & depuis ce
temps on n'a plus ofé parler aux Indiens du Calen-
drier dont les Chinois vouloient fans doute faire un
objet de commerce, quoiqu'ils ne vendent chaque 1
exemplaire que huit Kandarins; mais ce peuple doit
trafiquer de tout, & quand il ne trafique pas , il
croit être hors de fon élément, à peu près comm©^
\ts Juifs.
Depuis la féconde corredion de l'année Chinoife,
entreprife fous les Empereurs Tartares de la dynaflie
aduelle, les facrifices folemnels fe font ponduelle-
ment aux Equlnoxes & aux Soiflices avec un grand
appareil , & le nombre àts Muficiens qu'on y em-
ployé, peut bien monter à cinq ou fix cents. Ce-
pendant le bruit du Tambour domine dans ces Con-
certs, qui ne fauroient donner aucune idée de Tan»
cienne Mufique , que les Chinois difent être entiè-
rement perdue: car à les en croire, tout a dégénéré
chez eux , & ils étoient bien plus habiles dans l'état
de barbarie fous le Kan Fo-hï , qu'ils ne l'ont
jamais été depuis dans la vie civile. Mais ces opi- f
nions ridicules, qu'un vain orgueil leur fuggere, ne '
méritent pas qu'on les réfute. Leurs anciens in-
ftruments de iVlufique , dont on voit la forme dans
le livre canonique du Chou - Kins; ^ étoient fans corn- j
paraifon plus imparfaits & plus mauvais que ceux ;
dont ^
fur les Egypùe-m & ' les CMmh. 2 1 7
dent on fe fert aujourdhui ; ce qu'une lîmcle in-
ipedion d^s figures peut rendre feniible à tout \t
\\\ nide.
Lorfque le bruit commence parmi les Muficiens
à' s bouchers mailacrenî les vidimes , qu'on offre
avec^be.iucoup d'encens au Génie du Ciel. Et on
iitcrine d'une manière également folemnelle au Génie
d? la Terre, qui a un Temple féparé d^une rtru^ure
H-'eren:e»
'ous ces Génies font, fuivant les Lettrés, de
r es émanations du Tai-ki ou du grand Comble-
de forte qu'on ne découvre en ceci qu'un Déisme
rro-rier; & ii n'eft pas poiïible qutî d^s hommes
[longes iv avant dans l'ignorance de la Nature puis
J^nt parvenir à àts idées plus dégagées & plus fu>
Li unes fans le fecours de la Phyfique & des Sciences
rec:i!es, qui les désabuferoienc bientôt de cette ab
farde doftrine des Efprits ou àts Manitous dont lie
rempiifient le Monde, & qui ont auffi leur part aux
facnhces folemnels: car on voit aux quatre côtés de
1 lurel de groffes pierres, qui repréfentent les Génies
de.' Montagnes , de l'Eau , du Bois , du Métal, de
1 Air & du Feu. Cef^ furtout en l'honneur du Gé
me du Feu, dit M. O.bek , que les Chinois célel
brent la l^ete des Lanternes pour que leurs villes
d ailleurs h combudibles foient préfervées de Kn-
cen'ie. {a")
Il eft bien étrari^ qu'on ait voulu trouver dans
:-ette illumination un fenfible rapport avec la Fête
des Lampes , qui fe célébroit à Athènes & à Sais
uans le Delta en l'honneur de Minerve, dont jamais
es Chinois n'ont ouï parler. Et <:'eft-là un feit fi
car-
C^) Reije nach Ofiindien und China , /, 34;,
21 8 Recherches PhUofophiques
certain, qu'aucun véritable Savant n'entreprendra de
le contefler.
H y a donc de rabfurdité à dire, que le^ habitais
d'une contrée de TAiie fe foient aviies d honc.er
une Divinité qu'ils n'ont jamais connue, & qu ::3
ne connoifTent pas encore. Si Ton faifoit voir a j.a
plus habiles Lettrés de Fékin une Figure de Mi-e;-
ve avec les Symboles de la Lampe & du Sphinx que
les Grecs mettoient fur fon casque , ou bien avec le
Scarabée en tête comme les Egyptiens ia repréfën-
toient fouvent, ces Lettrés de. Pékin compren-
droient aufTi peu le fens de cette ftatue allégorique,
qu'ils comprennent les Hiéroglyphes de quelque
Obélirque que ce foi:*
Il a pu arriver que les Chinois ont célébré en
Février la Fête des Lanternes . précifeiiientau m:me
jour où les Catholiques de l'i^iUrope célèbrent la Fête
éQs luminaires. Or il faudroit avoir perdu le fens
commun, ii par -là on vouloit prouver que les Chi-
nois ont reçu leurs ufages de l'Europe, ou que les
Européens ont reçu les leurs de la Chine. Les con-
formités les plus frappantes font quelquefois les plus
trompeufes; à. ii Ton en exigeoit un exemple, qui
efc peut être unique, on pourroit citer l'erreur où
Bochard eft tombé au fajet de la courfe des Renards,
qui fe faifoit tous les ans à Rome dans le Cirque*
Comme Ton attachoit du feu à la queue de ces Ani*
maux, Bochard s'eil imaginé que les Romains vou-
loient par- là perpétuer le fouvenir d'un é\/éneraent
auiTi mémorable que l'étoit celui de quelques mois-
fons brûlées contre le Droit des Gens fur les con-
fins de la ^aleftine , Mais la vérité eft que les Ro-
mains fe foucioient très -peu de tout ce qui sétoit
pafle fur les confins de la Faleftine; & la courfe des
Renards étoit un divertidement fur lequel O^ide i
exercé fon imagination.
On fait que rien ri'ell plus fabuleux que l'origine
de
fur les Egyptiens & les Chinois, ai 9
àe h Fête des Lanternes, telle que le Père le Comte
la rappone d:.i?,s Tes Mémoires Air la Chine, (a) Il
veut que l'Empereur Kie s'étant plaint que la vie de
l homme eQ trop courte, on lui confeilla d'iUuîniner
tellement Ton Palais, qu'il ne fat plus polRble d'y
dillmguer la nuit d'avec le jour. Ce conte inftpide
ooit ttre extrait , comme je l'ai dit, d'un au^re conte
qu'on trouve dans Hérodote touchant un Roi d'E-
gypte, qui ayant été averti par l'Oracle de Euto
dans le Delta , qu'il ne lui redoit plus que fix ans à
vivre, Jit également illuminer toutes les nuits les
appartements de fa Cour, afin de jouïr plus longtemps
du fpcéracle d^e la lumière : comme il un homme qui
n a plus que fix ans à vivre, étoit pour cela difpen-
le de dormir; mais Hérodote n'examinoit pas les
ciiofes de ii près, & marquoit fur Tes tablettes tou-
tes le^ abrurdités que les Interprètes de l'Egypte lui
uicroient.
Le Père Parrenin a eu foin d'écrire de Pékin à
m. de Mairan , que cette origine de la Fête des
Lanternes ecoit une fable greffiere, débitée en Eu-
rope par le P. le Comte , qui avoit , comme on voit .
beaucoup proiïté par la ledure d'Hérodote; & fi il
chofe en yaloit la peine, on pourroit démontrer ici
que les Jefuites ont inféré dans l'Hifloire de la Chine
QÇ.S faits extraits de la Bible.
Lorfqu'on consulte les Auteurs Chinois fur les
prétendues avantures du Roi ou de l'Empereur A7^
on ne trouve aulfi que des prodiges puérils & révol-
tants: ils aCurent que fous fon régne il tomba une
étoile, que le A'dênie ou le cours des Planètes fut
msnifedement dérangé, que des montagnes s'écrou-
lèrent, qu'il parut trois Soleils du côté de l'Orient
à, que malgré cela perfonne ne voyoit clair à k
Cour
{a) Tom, /, Lettre FI.
K 2
220 Recherches Phihfophîques
Cour du Prince, qui avoit rendu tous fes appatte-
ments inacceffibles aux traits de la lumière» Il feroit
fuperflu d'ajouter après cela , que les Chinois , qui
écrivent ainfi l'Hifloire, ne méritent pas qu'on les
life ; & tout ce qu'ils favent de vrai & de réel fur,
l'Empereur Kie fe borne prefqu'à rien: mais chez
eux les prodiges tiennent fouvent lieu de faits hifio-
tiques; & ils louent fans cefTe Confucius de ce qu'il
a fait mention de la chute des étoiles , de l'éboulé-
ment des montagnes , du chant de l'olfeau fans pa*
reil , de l'apparition de la Licorne , & de la meta-
mnrphofe àts infères , qu'ils ont longtemps regardée
ccmme un miracle.
Il n'y a donc, comme on l'a vu, aucun rapport
entre la fête célébrée en l'honneur de Minerve 6c
la grande illumination de la Chine , où toutes les Di-
vinités fymboUques de l'Egypte font inconnues, à
il feroit fuperflu de confidérer ici la différence qu'il
y a entre les termes Chinois par lefquels on défigne
le Génie du Ciel qu'on appel'e toujours Tien ou
Chanr-ti , & d'autres m.ots Egyptiens tels que
Vhîha àiCnuph, dans lequel Eufebe a lui-même
reconnu le Eabricateur de l'Univers ; tandis que les
Chinois n'attachent pas de telles idées à leur Génie,
comme les jéfuites & d'après eux Mr. de Leibaitz
en font tombés d'accord, {a) ^
On prétend que Conflicius fut un jour prie d'ex*
cliquer fon fentiment fur la Divinité; mais il s'en
excufa, retourna chez lui, & écrivit, à ce que dit
le Père Couplet, les paroles fuivantes dans fon Com-
mentaire fur rr- AV;;^.
(ji) Voici comme le Père Martini entr'autrcs s'expli.
*^"l)f V«ww« ac frimo rerunt au&ore mirum apv.d omnes Sinas
fUemiim) quippe ht tam copiôj^ îin^ua ti€ nomen qi^Mem Deuf
Ubeu Hiii. Sin. Lib. I.
fur les Egyptiens & les Chinois* %1 i
Le Grand Comble a engendré deux qualités : le
parfait ij? riniparfaït. Ces deux qualités ont ert'
gendre quatre images : ces quatre images ont pro*
duit les huit figures de Fo-hi , c'ej^ -à -dire toutes
chofes.
Qui oferoit aujourd'hui foutenir parmi nous qu'il
y ait en cela quelque trace de fens commun? Et il
feroit inutile d'objecler que d'autres Philoiophes de
l'Antiquité ont quelquefois écrit d'une manière auiîi
peu raifonnable; puifque ces Philofophes - là ne pré-
tendoient point faire des Traités de Sortilège ou de
Rabdomancie , tel que celui où Confucius doit avoir
inféré les paroles qu'on vient de rapporter, & qui
font relatives au jeu des baguettes magiques. Or dans
le jeu des baguettes magiques il n'y a pas de fens
commun.
Si quelque cbofe avoit pu précipiter de certaine
Lettrés dans le Fatalisme, ce feroit précifémtnt la
doflrine infenfée de Confucius fur la puiiïance des
forts; & il eft fur qu'on en connoit quelques -uns
parmi eux qui ont déjà bazardé de monflrueufes chi«
mères fur la révolution àt^ cinq EléiViencs Chinois,
qui produifent néceflairement & tour à tour une nou*
velle famille Impériale ou une nouvelle dynaftie.
Quand, par exemple, une famille Impériale eft pro«
duite par la force de l'eau ou du Génie qui y pré-
iîde , alors elle ne peut donner , fuivant eux , que
vingt Empereurs, dont toutes les A(flions ibnt né-
ceflaires & fatales : car fi leurs aclions étoient libres ,
difent-i!s, nous ne pourrions point les prédire au
moyen de la Table des forts commentée par le grand
Confucius.
Quo'que M. de Visdelou attribue cette doctrine
aux Lettrés en général, il faut fuppofer que ce ne
font que les plus imbéciles d'entr'eux qui ont débité
de telles abfjrdités , où vraifemb'ablement ils ne
comprennent rien eux-mêmes. Car il en eft de la
Chine comme du relie du Monde, où les hommes;
Î222 Kecherckes Philo/oplùques
embrouillent fouvent leurs propres idées , de fsçon
qu'ils ne fauroient expliquer c'airement ce qu'ils
croient à. ce qu'ils ne croient pas. Aulli, quand
nous avens parle de la Religion de la Chine, n'avons
nous rendu compte que des Opinions générales, à.
non des Opinions particulières; puisqu'il feroit peut-
être fort difficile de trouver deux ou trois cents
Lettrés qui penfent précifément de la même mx-
niere; & encore trois cents autres qui penient coa-
liamment de même fans varier du matin au foir; a
encore trois cents autres qui comprennent didinfie-
ment ce qu'ils penfent. Ceux qui font l'ame hi:-
maine double, ce qui revient à Vhonio duplex de
quelques Métaphyficiens de l'Europe, peuvent être
comptés dans la clafie de ceux qui ne fe compren-
nent p2s eux-mém.es. Le Fere Lon^obarci dit,
dans fon fameux Traité, que àtz Lettrés de la Chi-
ne lui avoient déclaré fans détour, fans déguife-
ment , qu'ils étcient de vrais Athées, {a) Mais ces
Lettrés avoient peut- être bu comme Hobbes , dont
J'Athéifme fe dilTipoit fouvent avec rivrefTe.
La pafFion qu'ont les Chinois pour le fcrtilege,
prouve qu'ils font fuperîtitieux ; mais cela ne prouv*
point qu'ils foient fatalifles. Outre la divination
par les baguettes, ils en ont une autre, qui fe pra-
tique au moyen d'une plante nommée Chi ^ dont on
partage les feu.l'es afin "d'en tirer \^^ fibres ou les ner-
vures , qu'on place enfuite au hazard pour voir erj
quoi leur pofiticn faccorde avec \ti traits de XT-
J(i.Kg. Cette efpece de divination ne me paroit prcf-
^e différer en rien de celle dont ufoient encore
quelques Devins de la Scythie lorsqu'ils entortilloient
entre leurs doigts des feuilles de baule , & non de
. Til-
(es) Traité fur quelque/ j^cbns de la Religion des Clinois.
USiiw XVI,
fur les Egyptiens & les Ck'mois» Sig-
Tilleul, comme le dit Valfadans fa verîion Latine
d'I Hérodote , quia eu fur les Scythes Afiatiques
ces Mémoires pariicuUers , dont la vérité fe confir-
me de plus en plus; à, il étoit mieux inllruit tou-
ci;£nt ces peuples éloignts qu'on ne feroit porté à
le croire, il Ton n'obfervoitlemême phénomène dans
la Géographie de Ptolémécdont Pexaclitudeà indi-
q.uer quelques pofuions de la Serique ou de l'Igour
eiléronnante. quoique ce fût le terme duIMondecon-
r<u dci Grecs & des Koipains , auxquels la Chine &
les Chinois étoient ce que Cont à noire égard les ha-
bitants des Terres Auftrales, c'ell-à-dire qu'ils en
ignoroicnt jufqir'au nom. 11 futiit de réâéchir à la
rouie ilngjjie'e que les Marchands avoient trouvée
pour faire pafler les denréfrs des Indes dans la CoU
chide, pour concevoir comment Flérodote qui avoit
voyagé dans la Colchide, a pu être inftruit avec
quelque précision.
C'eft un fentiment rtffez généralement reçu que
das Seclaires , qu'on croit avoir été dcts iSieftoriens ,
allèrent au feptiéme fiécle prêcher le ChriuianKme à
la Chine, ou ils furent d'abord protégés , enfiiils
perfécutés, & enfin mafiàcrés, car ils avoient con-
tre eux les Difcipîes de Lao-Kium. , les Bor^zes <k
rimpéraLr-ice ; de forte que cette prédication ne kr-
vit qu'à faire répandre" du fang^, à il ne refioit
plus aucun Chrétien à k Chine lorsTle la conquête
à(is Tartarcs Mongols , <^ui favoriferent indi!tincce-
ment tous les étrangers dont rindufirie pouvoit leur
être utile, iaiis fe foucier de la Keiigion qu'ils pro-
fefibient. Kcuilai-Kan fixa tnêm.e des familles
Chiétiennes a Pékin. , que le Patriarche de Bagdad
d'un côté, 6t le Pape de l'autre érigèrent en Ar-
chevêché. Mais KouhJaî Kan eut foin auliî d'ériqer
un Tribunal nomme Tçoum-fuuiTe , dont les deux
Métropolitains dévoient dépendre. Lorfque ks
Chinois expulferent les Tartares Mongols , les Chré-
tJ€..is eiluyçrent encore une perfécution violente qut
K. 4 le^
224 Recherches Philofophiques
les anéantit totalement: les plus fenfés Te fauverent
en Tartarie, quelques-uns embrafTerent la Religion
dt^ Bonzes, à les autres furent niaflacrés. En 1591
on ne trouvoit dans toute la Chine aucune trace de
Chridianifme, & quelques Mifiîonnaires recommen-
cèrent alors à le prêcher : mais fi on en excepte un
fort petit nombre de Néophytes qui occupoient de
grands emplois , ou qui pofledoient de grandes ri-
chefles, tous les autres convertis n'ont jamais été.
que àts perfonnes de h Ke du peuple , dont les
femmes mêmes fortoient & ailoient à Téglife; cequi
choqua tellement les honnêtes gens , qu'on regarda-
is MiiTionnaires comme à^s corrupteurs. Pour cal-
mer à cet égard tous les foupçons des Chinois , quel-
ques Jéfuites s'aviferent de bâtir àas églifes féparées:
cil les femmes feules pouvoient entrer, {a) Mais ce
prétendu remède aigrit prodigieufement le mal , <à
le Gouverneur de llam-theou fut ii irrité en appre-
nant que à^^ perfonnes dufexe fe renfermoientdan»
une églife avec deux ou trois hommes , qu'il fit ra^»
fer ce temple jufqu'c:ux fondements , fans attendre
\t^ ordres de la Cour: "car on fait qu'à la Chine les-
Gouverneurs agiffent dune manière prefque. defpoti-
que dans leurs départements reipeclifs, & cela eft fi
vrai, que les Chrétiens étoient quelquefois violem-
ment perfécutés dans quelques 1-rovinces, & force-
ment protégés dans d'autres. Mais , malgré cette
protedion, on trouvoit un obftacle infurmontable
aux progrès de leur doflrine dans la po^ygamîe; car
les Miflionnaires exigeoient la répudiation, à. ne
vouloient iaifler auxj^éophytes qu'une époufe; mais?
ils n'ont jamais infiiré fur l'aiFranchifiement àts ef-
ckves; quoique la fervitude perfonnelle foit plus.
contraire encore au Droit de la Nature que la plura-
lité-
{a) Gobi en Hijioire de la C':im. fa^,
fur les Égyptiens ^ les Ch'mois. iij
ilié àas femmes, qui n'efî même qu'un e^conféqueti-
ee prefque néceflaife de refciavag'e dans les pays
chauds. Là - deflus on dilbit que les premiers Chré-
tiens n'avoient jam.ais exigé de tels facrifîces, & que
différentes CorPiTiunautés religieufes de l'Europe ont
poTéde des efclaves pendant plufïeurs fiecles de fui-
te. Mais c*étoit-là un horrible abus, dont il ne
faut jamais fe prévaloir: car ce qui choque le Droit
Katurel, choque à plus forte raifon la Morale. Un
Chinois ne pouvoit répudier les femmes qu'il avoit
époulées /liivant les loix, à dont il avoit des en-
fants, fans leur faire une injurtice; mais il pouvoit
à chaque inftant affranchir Çqs efclaves. Ainfî la
conduite qqs Millionnaires n'étoit qu'une perpé-
tuelle contradidion. D'un autre côté, le Gouver-
nement de la Chine ne fçut jamais quelles Religions
il devoit permettre , ni quelles Religions il devoit
exclure. On a reçu dans ce pays des Juifs, des
Mahométans, des Lamas, des Parfis, des Manis,-
des Marrha , des Si- llpan , ddi Yiii Kaoven , {ày
des Arméniens , des liranàines, des Nefloriens, des'
Chrétiens Grecs, qui avoient une églife à Pékin, ^
enfin des Catholiques; mais ceux-ci ont eu eux^
feuls plus de perPicutions à eifuyer que tois les au-"
très enfemble, & on a fini par les exterminer. Le-
feul Empereur Kan-hi donna trois édlts contradic-
toires: il défendit d'abord de prêcher: en fuite il- le-
permit, & le déferdît encore , fans jamais avoir fu^
en quoi la Religion Catholique confiJoit ; & c'eft-
un fait, que les Mlffionnaires n'ont point ofé lui^
montrer la Bible ni les Evangiles. On nffùre raè-
me, & je fuis très -porté aie croire, qu*en i<59'2 ce-
Prince'
(n) On ne connoît pas bien la Religion des Marrha'
& des si - lipan ; mais c'eft peut être à tort qu on kf"'
mead pour dès Chrétiens.
£25 Kechenhes Phlïofophiques
Prince ne far^'oit point que les Européens ont corr*
quis l'Amérique, les côtes de i'Alrique , les Ifles-^
Nloluques <5l tant d'endroits de h 'Terre d'.-^fie.
Qu'on s'imagine des hommes tels que les Tartarea
Mandhuis, qui viennent tout- à- coup s'emparer de
la Chine, fans avoir aucune notion de l'Hidoire, ni:
de !a Géographie, & olors on ne Tera pas étoniiédc'.
ce que l'Empereur Kan-hi ait pu ignorer quelle-
avoit été la conduite des Chrétiens en Améiiqur*,
Etc'tft perce qu'il igroroit tout cela que le ^^^é-
moire offert à la Cour de Pékin , en T-17, fit fuf
i'erprit des Tartares ure impreflion ineffaçable. On
y repréfeintoit les Chrétiens comme une troupe de
coniurés qui alloient envahir l'Empire, ainiî qu'ils
avoient envahi le Nouveau Monde/ Ce projet n'é-
toit point réd: mais il parut très- pcfTible aux Tar-
tares, qui n'avoient point eux- miêmes quatre- vingts
mille hommes de troupes eireflivcs, lorfqu'ils en-
trèrent dans Pékin: ils furent à la vérité favorifés
|)ar les Eunuques du Palais; mais la prife de rékin
n'étoit rien; puifqu'il leur redoit à conquérir toutes-
les Provinces Méridionales , & ils en firent la con-
quête très rapidement. Il n'y a point dans l'inté-
Yieur de la Chine une feule vir.e qui pourroit réflfler'
pendant trois jours fi on l'aifiégeoit dans les formes,-
& l'Amiral Anfon a prétendu qu'un vai(feau de
foixante canons pourroit couler à fond toute une^
flotte Chincife. Par -là on voit que celui qui avoir
âllarmé la Cour de Péi^in au fujet des Néophytes &
àti MiiTicnnaires , connoiiîoit bien la îoiblelTe de
ion propre pays , qui n'a échnppé à la fureur de-
Los brigands d'Europe que par fon extrême éloigne-
ment ; & cet obftacle même difparoitroit , fi l'oa
pouroit découvrir un paffage par le Nord Oueil»
Les Princes qui ont faccédé à Kun hi , loin de to*
Jérer le Chriflianifme, n'ont ceiFé jufqu'en 1766 de~
gêner cTe plus en plus les Européens & de prendre
de
fur h s Egyptieus £^ les Ckimls» ^lf
de plus en plus des précautions à leur égard; maiS'
ils auroienc rendu, Çàvs le vouloir , un très grand'
lervice à l'Europe , s'ils avoient entièrement fermé
leur port de Canton aux vaiil'eaux des cinq Isiations
qui y trafiquent.
J<i finis ici cette Se-flion , dans laquelle on a vu'
que jamais deux peuples n;eurent moins de reilem-
blance entr'eux par rapport à tout ce qui concerne
la Keligion , que les Egyptiens & les Chinois, fi
l'on en excepte l'immobtion des viclimes : maiS'
l'immolation des victimes ed un uiage que les Voya-
geurs modernes ont trouvé répandu dans toutes les
contrées où ils ont pénétré, hormis aux Indes à
au Thibet , où le cas particulier de la tranfmigration
ùQs âmes a dérogé à h règle générale. Les Savants
n'ont jam.ais bien fu comment tant de nations de
l'ancien & du nouveau Continent ont pu fe ren-
contrer dans une bizairerie au/S oppofée aux notions
du fens comm^un que l'cft celle d'égo'ger ùqs ani-
maux pour honorer les Dieux. Quelques uns
croient que T immolation a commence par les pri-
fonniers faits à la guerre ; mais il eil: manifelie que
les premiers peuples ont imaginé d ns la nature des
Génies qui venoient goûter le fang , la chair, les
entrailles ou la fumée ô.as vicHm.es qu'on brûloit:-
à. comme tous les premiiers peuples on été chas-
feurs, à. enfuite bergers, il eit naturel qu'ils aient
putôt nourri les Dieux avec de la chair qu'avec
dci fruiis fiuvagess que les Manitous poUv oient
aller chercher eux -menées fur les arbres. ' eux, qui
quittèrent la vie noinadique eu pallorale pour fe
faire laboureurs, commencèrent bientôt par offrir les
préinices de leurs champs, & par nourrir auiii les-
Dieux avec des grains. Alors l'immolât on àes vic-
times auroit dû cefTer: mais elle ne celTa point, &
j'en ai dit la raifon , qui confiîle uniquement dans
i-opiniâtre:é avec laquelle les premières nations civi-
K-6 lifées
ïi2:8^ KecRenhes Fhïïofopniques'
lifées retinrent les pratiques religieufes de la vie faiî^^
vage.. Voilà pourquoi on a trouvé à la Chine tant
d'uTages imaginés par les Scythes, (^ en Egypte tane:
d'ufages imaginés par les Ethiopiens.
SECTION IX.
Du Gouvernement de VEgypte,
Omnio. pejî olitim fingit majora vetuftas.
TES Anciens , qui parloient avec tant d'éîog^s
,, des loix & de la police de TEgypte , étoient
-dans une continuelle illufjion , dont l'origine eft
tiès-aifee à découvrir; puifque nous voyons claire*
ment que lés Auteurs Grecs ont confondu les loix
qu'on obfervoit en Egypte-, avec celles qu'on n'y
obfervoit pas à. qui n'exiftoient que dans les li.
vres. On avoit anciennement inféré dans le fécond
volume de la colleâion Hermétique une infinité de
m.^ximes très fages , fuivant lefquelles un Pharaon
devoit fe conduire pour régner avec douceur, <f<
mériter les applaudiflements du peuple. Mais il
s'en faut de beaucoup que tous les Pharaons aient
voulu s'acquitter àts devoirs qu'on leur avoit pref-
crits dès }a naiflancc de la Monarchie: car il a paru
parmi eux des Princes fainéants, voluptueux-, im-
béciles, & enfin des Tyrans déteftables, qui n'ob-
fervoient que de vaines cérémonies & fouloient réeV
knnent l'équité aux pieds. C'eft ainfî que tous ce«
mauvais Rois de la Judée faifoient avec beaucoup
c'exaâitude les. ablutions légales, & ne mangeoient
jamais
fur ïef Egyptiens ^ les Cfimoh, m^
jamais à leur table des viandes prohibées par le ré-
gime Mofuïque- ; mais le peuple n'en étoit pas
moins écrafé par Ico exadions & le brigandage de*
impôts,
C'efl: aufTi une erreur de croire que le Droit Ro-
main ait été originairement puifé dans la jurispru-
dence de l'Egypte , comme Ammien Marcellin Tin-
iinue: car il efl fort aifé de s'appercevoir que les
. Décemvirs rejetterent à Rome la feule loi Egyptien-
ne , qui auroit pu convenir à une République: je
parle de la conftitution relative aux débiteurs, fur la
' . perfonne defquels un créancier ne pouvoir exercer
la m.oindre violence: cette loi étoit fage à. modérée;
mais celle des Décemvirs étoit barbare & atrpce.
Enfin, on ne trouvoit dans les Douze Tables, qui
font le fondement du T roit Romain , aucune trace
de la Jurisprudence de l'Egypte, que Solon lui - me*
me ne connoifibit que vaguement; puifqu'il réforma
h viile d'Athènes, & abrogea quelques réglementa
de Dracon avant que départir pour Saïs , où il pa-
roit avoir commercé.
Quelques loix Egyptiennes n'ont pas befoin d'ê-
tre analyfées: car leur flmplicité eft telle, que tou-
tes les interprétations deviennent inutiles; mais il'
n'en eft pas ainfî de la loi qui concernoir les- vo-
kurs , & qu'on fait être fi compliquée qu'aucun Vhi-
îofophe n'a pu en concevoir le fens ni en découvrir
le but, parce que THiftorien Diodore & l'ancien Ju-
risconfulte Arifton fe contredifent dans l'expoiitioiit.
qu'ils en ont faire.
Suivant Diodore , les voleurs de l'Egypte dé-
voient fe faire infcrire , 6l quand on réclamoit fa
chofe volée , ils< la reftituoient à la quatrième partie
près , que le Légillateur leur adjugeoit , folt pour
les récompenfer de leur adreflTe , foit pour jmnir la
négligence de ceux qui s'étoient laides x'oier. Dio-
dore , en parlant de la forte , auroit dû s'apperGc-
rôir que cette préteii^ue loi iaiflbit fabfiller beaa»
K 1 ooa^'
t^o Recherches Fhïïofoph'iqiies
coup de cas particuliers , qui dévoient être nécenaî-
rement décidés par une aûire, dont' il ne fait pas la
n^oindre mention.
Je me fouvlens d'avoir lu ^ dit Au'u -Gelle/
dans un Ouvrage du Jurisconfulte ArijJon , que'
chez les Egjptîens , qui ont- îétnoigné tant de faga^
cité en étudiant la Nuture ^ G^ tant de pénétration
en inventant Us Arts , îqus les vols étaient licites
6? impunis, {a).
11 fuiÏÏt de réfléchir à des inftituiions fi bizrrres ,
pour fe conv^aincre qu'elles n'ont pu fublifier dans^
une mên.e fociété; «iais bien entre des peuples dif-
férent';; & les Auteurs ,qui en ont parle étoient as-
furément mai iniiruits, puifqu'ils ne font d'acccid-
ni *entre eux , ni avec eux-mêmes.
Ce qu'on a pris pour une loi Egyptienne n'eft
qu'un concorda: ou un' traité fait avec les Arabes,-
auxquels on ne pouvoit défendre le vol & le brigan-
dage, qu'ils font par befoin , & qu'ils font encore-
par le défaut de leur Droit public; de forte qu'on
rachetoit d'er.tre leurs mains les effets qui ne leur
étoient quelquefois d'aucune utilité , comme cela fe-
pratique encore de nos jours. hQs Bédouins revend-
dent fort fouvent pour la centième partie de la va-
leur, àzs perles & dts pierreries dont ils s'em.parent
en dépouillant une Caravane; & ils feroient heureux
de pouvoir toujours a\oir la quatrième partie en ar-
gent des denrées qu'ils volent en nature , fous de-
vains prétextes , qu'un Voyageur moderne a eu-
grande
(a) Id etiam memni léger e me in îihro Arijîonis Jure» •
i'onfalti , haiid quaquam ivdoCii viri , a/ud -veteres c/£gyp'
tios , quod gtnus hon.tmm confiât (^ in Anibus reperiendis'
^alertes extiîijfe , (^ in con:itioue rerum irdagandâ fa^aces ,>
fî'.rta onmia fuî[fe iiciia ^ impjmita. NOCT. ATT. Libi
JCI, Cap. iii.
JuT h S Egyptiens & les Chinois. 23 r
grand tort de vouloir juQifier , en foutenant que le^
déferts d? l'Arabie pétrée appartiennent de droit
aux Bédouins; comme fi nous ne favions pas qu'i!s-
commettent de tels forfaits très -loin de leurs déferts ,-
& fur des t'^rritoires dont ils n'ont jamais été réelle^»
ment en poffefTion , à. où lis ne peuvent, par coiv-
féquent, exiger aucun tribut des pafiants.
Sous les Rois pafieurs les Arabes fe répandirent
par troupes dans toute TEgypte, & il étoit abfolu-
ment néceflJre de convenir avec eux de quelque
manière quf ce fût, par rapport aux captures qu'ils
laifoient de temps en temps. Et je crois qu'on ra-
chetoit éga!(T ent 'es L.rcins d'entre les m.ains des
juifs: car il feroit bien furprenant que des honrmes
tels que les juifs n'euffent volé qu'une feule fois ea
Egypte: à ilirtcut lorfqu'iis y furent publiquement
protèges fu'JS le régne des Ufurpateurs, qui favori-
Ibient les bergers, & qui opprimoient les laboureurs,
afin de choquer toutes les inftitutions du peuple
conquis.
On co"çoit maintenant à peu près ce que Dlodo-
re de Sici'e a voulu dire; on n'infcrivolt pas ienon:^
des voleurs dans un regiftre, mais on s'adreffoit à
YEmir ou ^\i Scheic des Arabes , qui connoilfoit
lui-m.éme fcs fujets, & il leur faifoit rendre ce qu'ils
avoient pris, au moyen delà compenfation qui étoic
ftipu'(fe. {a)
Nous ne favons pas 11 fous la domination des
Perfans, lorfqu'il fe forma une République entier-e
de
• (ji) si l'efprit de la loi Egyptienne edt été tel que
BJodofc fe i'efl imaginée, on amoic du Taire Qvcoxçi^
comme je Tai dit, des re'gîpments paricil'eîs p^r np-
port à ceux qui voloient fins s'êtie fait in^xrire , 3c par"
lapporr à ceux qui , quoiq-i'iiifci 'ts ,. ne refliiaoient^
j)aiût exa'fleaaent ce qu'ils avoisnt piis.
251 'R.eckerchss PhilofopMquis
de voleurs dans un endroit du Delta , on obferva à
ïeur égard la même conduite qu'on avoit tenue avec
Jes Bédouins ; mais ctla eft très - probabre , & il
faudroit bien fe réfoudre à un tel facrifice partout
où des brigands feroient parvenus à Te fortifier au
point qu'on ne piàt ni les expuîfer ni les détruire.
Or \ts marais, qu'ils avoient occupés près de Fa bou-
che Héracléotique , ctoient impraticables , à ja-
mais les Perfans. & les Grecs ne furent en état-
de les en chaiïèr: caries barques, qui leur fervoient
de maifons , aîloient à la moindre allarme fe cacher
très -loin dans les jonci?.
L'extrême ri.sueur des loix à l'égard de ceux qui^
fabfidoient en Egypte par des moyens mal honnê-
tes, prouve qu'on y étoit fort éloigné de tolérer 1er
vol ou la mendicité parmi les Indigènes , qui n'é-
toient ni des Arabes, ni des Juifs; à. le fens com-
mun a fuiïï pour apprendre aux hommes que, dans
une focieté bien policée, il ne faut jamais permet-
tre que i\Qs fujets robuPiCS embrafient la vie des
mendiants, que i laton craignoit tellement dans une
République , qu'il em-ploye jufqu'au miniftere de
fro's Magiflrats diirérents pour lès éloigner d'abortf
des marchés, enfuite des villes, & enfin du terii-
toire de l'Etat, {a) Si ce Philofophe pouvoitrefluf-
cker & voir tous ces Ordres monaftiques qui ne
vivent que d'aumônes , il croiroit qu'il ell furvenu
an affoibliffement dans l'efprlt humain.
l.^s Auteurs Grecs ont prétendu qu'ily à eu en
Egypte cinq ou fîx Législateurs différents, parmi
îeiquels ils comptent même Amafis , dont le régne-
précéda de quelques années la chute de la Monac-
chie; mais il paroît que utotes Tes loix générales'
étoieriT-
ie) De Le^ibuj DiaL Xï.
fur h s Eg}piter;s ^ les CJiinois. 23$
éroient beaucoup plus anciennes que les Grecs ne
Tont cru; & ce qu'ils en difent ne peut provenir
que de Ja rigueur plus ou moins grande avec laquelle
on les a obfervees fous de certains Princes, dont le
nom n'ed pas exailement connu. Le Pharaon Bcc-
clioris ^ dont Diodore a fait un Législateur tres-
célebre, ne Te trouve pas dans Hérodote, qui n'a-
voit pas même ouï parler de ce Prince. Par-îà it
elt arrivé que nous ne favons point dans quel or-
dre chronologique les lobe de l'Egypte doivent être
rangées, & cependant cela ed: d'une grande impor-
tance pour voir le véritable développement de la
législation; quoique P^icolaï n'y paroiiie avoir eu au-
cun égard , non plus que Cafal. {a)
On veut , par exemple , que Sabaccon ait aboli ,
dans tous les cas, la peine de mort, fous prétexte
qu'il fuffi/bit d'appliquer les coupables aux travaux
publics , ce qui rendoit leur fupplice m.oins dur,
mais plus long; moins frappant, mais plus utile^
Cependant longtemps après, c'efi-à-dire fous le règne
à' /h?/ûjf s , on employa la peine de mort contre ceux ,
qui ne fubiiOant ni de leurs revenus ni de leur tra-
vail, vivoient de cette efpece d'induflrie qui elt
commune aux mendiants & aux firipons. Si touc
cela ctoit vrai , il faudroit convenir qu'il y a eu une
vaiiation étrange dans la Jurisprudence de l'Egypte,
& qu'elle n'a jamais été fixée par des décrets immua-
bles. Maii on fe trompe , lorfqu'on prête à SabiU?^
con un caradlere doux dl généreux: c'étoit de l'aveu
dG.
{a) On a de Nicolaï un Trr'té intitulé de o^^pttù-
xxr.n fyn^dris (^ l.eg-bus iMfi^nioribus ; mais il y régne
leaucoup de confulioa Kt cet homme n'a bien aç;-
profondi l'efprft d'aucune loi: auflî: fun ouvrage eft-il
encore moins connu que celui de Cafal , qui rapporte
au axjins quelques monuraents finguliers.
234- Kecherches riiïïofophiques
de tous les Hitoiens un Ufurpateur ; & s'il
n'efl: pas abfolunient vrai qu'il ait fait brûler vif le
Pharaon Bocchoris ^ au moins tua- t- il A^^^r^o, le
père de Pfûmméttque; à. il eut fait mourir P(am-
métique Xm-x^kms., s'il ne s'étoit fauve en Syrie,''
Tant de forfaits & de violences prouvent aflez que'
ce Sahaccon n'étoic point riiomme le plus modéré-^
et Ton fiécîe; aufTi ne penfa-t-il jamais, comme'
Strabon l'infinue, à condamner les coupables aux
travaux publics : il leur faifoit couper le nez , & les
chcflbic de l'Egypte ; de forte que c'eit fous fon
renne que doit: avoir été form.é 'l'écabliffement de-
Rhinocoîure ou des hommes au nez tronqué; quoi-
que j'aye toujours pris ce fait: pour une fable: &
le termiC de Khînoco'ure paroît avoir été appliqué à
un enfoncemer.t de la Côte, qu'on peut voir fur la
Carte, & où quelque prom-ontoire s'étoit vraifem.-
blablemert éboulé; car les Orientaux , comme les"
Arabes, appellent en Géographie Ras ou Nez ce'
que nous appelions d'après les Italiens un Cap.
An refie, ceux qui ont loué cette PrlncefTe ,
qui ne fît fous fon régne mourir aucun coupable &■
qui en mutila un nombre prodigieux , loueront'
peut-être auiîi Sdaccon. Mais c'étoit , comme
nous l'avor^.s dit, un Ufurpateur d'un génie féroce,'
qui ne fît qu'une icule bonne a<ftion , en abdiquant
la cotronr.e , & en retournant en Ethiopie d'où it
étoit venu. Cependant ce n'ell pas lui qui inventa
les mutilations: car les loix du pays les avoient pref-
trites depuis lo.ngL'.n^ips pour différentes efpeces^de
délits. Et on croit avoir reconnu en cela une lln-
guliere confon"ni:é entre les Egyptiens & les Chi-
nois ; mais l'amputation des jambes jufqu'à l'inlle-
xion du genou , fupplice jadis très- ulîté à la Chi-
ne, n'a pas mêmie été connue en Egypte, où l'on
coupoit d'autres membres , ccmiffie la langue, les
mains, le nez, <^ fuivant quelques Auteurs, les
parties
fur les Egyptiens & les Chinois. 235
parties mêmes de ia génération. Là- deCTus on ne
répétera pas tout ce qui a été dit pour démontrer
julqu'à l'évidence que telle n'a jsmais été l'origine
des Eunuques du Palais: car cette efpece d efclava-
ge a commencé par les enfants avant qu'ils fuilenC
en état de mériter de fi grands châtiments.
Fluileurs peuples de l'Europe , de l'Afrique & de
TAiie, ont fî'it ufage de mutilations plus ou moins
difficiles à cacher , plus ou moins dillitiles à guérir ,
pour punir de certains crimes , qui , fuivant leur
m^nitre de penfer , n'etoient pas iX^s crimes capi-
taux. Ainfi on ne fauroit à cet égard découvrir
aucun rapport entre les Egyptiens à. les Chinois,
qui dès l'origine de leur Empire ont permis aux cou-
pibles de fe racheter dans de certains cas à prix d'ar-
gent, & ce premier abus en a introduit un autre,
c'eft-à-dire qu'à la Chine on trouve d^s hommes
afîez avares ou allez pauvres pour porter la cangue
& recevoir une bafbnnade à ia phce du criminel ,
qui les paye pour cela. Le juge veut faire une exé-
cution , & il lui faut un patient: or il prend celui
qui fe préfente- On n'a jamais pu en Egypte Cq
racheter à prix d'argent d'une peine infiiiflive, dé-
cernée par la "loi , S bien moins fubftituer fous la
main de l'exécuteur des miférables à d'autres , par
une fraude fi finguliere que les Chinois font peut-
être les feuîs hommes au monde, qui vendent & qui
achètent des fupplices. D'où il réfulte, comme l'ob-
ferve M. Salmon , qu'on pervertit quelquefois chez
eux les premières notions de la juRice en laiflantfub-
Cfler toutes les formalités, (a)
Quand
(a) Etat préftnt de la Chine. Tom. I, pag J59.
Le Pe.'C le Comte dit qu'on trouve d.ins tous les Tri-
bunaux des hommes qui ie louent pour recevoir le châ-
timent à h\ place du coupable. Le Juge doit êne avaaî
toii- conompu.
:i36 Recherches Phiïofofkiqiies
Qaand on voit au temps du Bas-Empire les amen-
des pécuniaires , inlligées dans tant de cas qu'on ne
fau::oit les compter , alors on fe perfaade fans peine
que cela déilgne un mauvais Gouvernement, comme
tes compofkions à prix d'arf;ent , fi fréquentes dans
les Codes des Barbares, délîgnent une mauvaife.lu-
rifprudence. Les Egyptiens n'ont fait ufage à^s
amendes pécuniaires que dans une feule circonftan-
ce; c'eft-à-dire par rapport à ceux qui tuoient in-
confidérément dts animaux facrés , que la loi avoit
pris fous fa protedion: mais c'étoit dans tous les cas
un crime capital de tuer dzs Ibis & dQs Vautours,
qu'on fait être aufîi privilégiés à Londres, & dont
l'Egypte retiroit plus d'avantages que des autres
oifeaux & des autres quadrupèdes enfemble. Si quel-
ques nations, comme lesThraces & les anciens Grecs,
n'euiïent infligé des peines femblables aux meurtriers
àts Cie;ognes à. des Bœufs, la conduite des Egyp-
tiens feroit fans exemple. Et malgré l'autorité des
exemples on ne peut entièrement l'excufer. Lors-
qu'il s'agit d'un abus très -léger en apparence, mais
qui intérede plus ou moins le bien public; alors le
Législateur a mille moyens pour punir le coupable »
fans recourir à des fupplices ou à àts peines arbitrai-
res : ainlî la loi de Tofcane qui réfervoit des peines
arbitraires pour ceux qui tailloient leurs propres
abeilles avec le foufFre , ne valoit rien ; & l'expérien-
ce a prouvé qu'on n'a pu par -là arrêter les progrès
d'une méthode pernicicufe dans tous les pays.
Nous parlons ici de l'abus que le propriétaire
peut faire de la chofe naeme qu'il poflede , ou cha*
que particulier de la chofe publique: car nous ne
prétendons pas parler de ces loix vraimient atroces ^
qui fubfîftent dans tant d'endroits de l'Europe par
rapport à la chaffe , & où la mort d'un chevreuil
entraîne la mort d'un homme & l'infamie d'une fa«
mille : cette barbarie vient d'un peuple qui vivoit ja-
dis en grande partie de gibier ^ ôc qui auroit dû ré-
fbi:-
fur les Egyptiens gf ks Chinois . 237
iÎMTner fa jurifprudence , lorsqu'il commença à culti-
ver régulièrement la terre.
Quoique les Egyptiens euflent dts loix extrême^
ment féveres contre tous les crimes de faux, quoi-
qu'ils euOent imaginé au fond du Purgatoire ou de
leur Amenthès , autant de différents Génies ven-
geurs qu'il y a de différentes efpeces de délits fur
ja Terre, {a^ ils ont été accufés de com.mercer
d"une manière très-frauduleufe; mais cette imputa,
tion ne leur a jam.ais été faite que par les Grecs , mille
fols plus décriés encore, & dont la mauvaife foi a
donné lieu à un proverbe, qui ne finira plus parmi
les hommes.
Il a été un temps , dit Strabon , où l'Egypte
s*opiniâtroit à ne point ouvrir Ç^i ports aux navires
de la Grèce & de la Thrace; & c'eO: alors , ajoute-
t-il, que les Grecs remplirent le monde de cslom-
niej conire le Gouvernement des Pharaons , qui con-
tents des produclions de leur terre, ne vouloient ni
prendre ni donner. Mais Platon, qui avoit vrai-
femblablement commercé lu'-mème en Egypte , fait
d'abord fentir qu'il efl: néceiTaire qu'un peuple foit
inllruit dans l'Arithmétique, à enfuite, après quel-
ques lieux communs , il infinue adroitement que les
Phéniciens & les Egyptiens avoient abufé des con-
noifiTances qu'ils poflédoient dans l'art de calculer &
de mefjrer. Indépendamment de cette fubtilité de
pratique, on croit avoir obfervé que plulîeurs peupk*
de l'Afie méridionale & de l'Afrique ont un extrême
penchant pour l'ufure, les contrats équivoques, les
monopoles & cette efpece de fourberie qui caradé-
rife en Europe les Juifs , qu'on fait avoir donné une
gran-
{a) Il fe peut que c'eft-là l'origine de cette grande
diverfîté de tourments qu'on employoit dans l'Enfei
4es Grecs &c dans celui des Romains.
238 Recherches Fh'ilofophtqiies
grande extenfion aux préceptes du Deutéronorae,
oui, dans bien des cas, eftplus conforme à l'ancien
îbrolt Nomadique qu'à la Jurifprudence de l'Egypte,
à laquelle MoiTe ne s'aflujcttit pas toujours ; parce
qu'il dût refpecler de certains ufages déjà éublis par-
mi les Hébreux a<-/ant qu'ils fuiTent réduits à la con-
dition des Hélotes' ; & œs ufages étoient à peu prè«
les mêmes que ceux des Arabes , qui ont toujours
été fameux à caufe du vice de leurs loix , & à caufe
de lafmgularité de leurs crimes, dont quelques -uns,
com^ie le Scopeîisme , pourroient faire deferter toute
une Province, (a)
On avolt bien imaginé en Egypte des règlements
pour réprimer TuCure & arrêter la pourfuite violente
des ufuriers ; mais la grandeur du mal fe voit par le
remède même. Chez les peuples , qui commercent
beaucoup avec eux-mêmes à. très-peu avec les étran-
gers , les marchands ne peuvent faire que de petits
profits fur les denrées ; & voiià pourquoi ils cher-
chent à en faire de gros fur l'argent; ce qui intro-
duit néceiTairement l'ufure, & cette ufuie augmente-
roit encore en casque l'argent r>e fut pais monnoyé:
or on verra dans Tindant qu'il n'étoit point monnoyé
chez les Egyptiens , qui dans l'Antiquité ne firent
qu'un grand commerce intérieur: iis n'avoient pas
un feul navire far la Mer, & le Nil étoit couvert
d'une multitude innombrable de barques , dont
quelques-unes n'étoient faites que de terre cuite:
car comme le défaut du bois y a toujours été
ex»
(^) Le crime du Scopelifme confifte à mettre quelques
pierres au milieu d'un champ , pour annoncer que Je
premier rui entreprendra de ]e labourer , fera poignac^
dé. Il eft dît dans le Digefte que ce crime eft p.irticu-
Jicr aux Arabes, & il léfulte de leur mauvais Droit Ci«»
Til fur le meurtre oc hi, vengeurs du fang.
fur les Egyptiens & les Chinois. 239
-extrême , on y avoit eu recours à une induHrle qui
l'ea suffi, {a)
Nous ne favons pas quelles furent les révolutions
que ce commerce efiuya de temps en temps; mais
l'Agiiculture paroît toujours avoir été très-florifiante.
Dans ce pays les terres n'exigent prefque d'autre dé-
penfe que celle de la fenience, & quelques fortes de
grains comme le Dourra ou le Millet s'y multiplient
extrêmement, & â peu près comme VOrintbis en
Ethiopie: le labour ed p::rtout fort aifé, de même
que Tarrofage, lorfqu'on employé de bonnes machi-
nes telles que les roues à chapelets , que Diodore pa-
roît avoir confondues avec la vis d'Archimede , qui
alla, dit -il, enf^igner cette découverte aux Egyp-
tiens , qu'on fait avoir arrofé leurs champs une infi-
nité de flécles avant la naiiTance d'Archimede, dont
la vis efl une chofe inconnue aujourd'hui depuis le
Caire jufqu'à la Catarade du Nil. De tout ceci il
refaite que les cultivateurs de l'Egypte ont pu affez
aifément fe remettre, lorjqu'ils avoient efluyé quel-
que perfécution fous des Tyrans , qui commencèrent
par haïr les ioix, & enfuite les hommes. Dans nos
climats , au contraire , les laboureurs doivent faire
bien plus de dépenfes: il leur faut plus d'indruments ,
plus de bras , plus de bétail ; de forte que quand ils
font à demi rufnés par les impôts, ils ne peuvent
plus fe remettre par les récoltes : car il eft phyfique-
ment démontré, que les terres rapportent toujours
moins à mefure que la pauvreté du cultivateur aug-
mente :
(n) Ces nacelles étoient la plus petite efpece des pha-
Celés , nommés en Egyptien barri: elles alloient à Ja yoi-
le & à la rame.
Parvula fiHilihus folitum dare vêla phafe/isy
Et hrevibuf pi^^e remu incmibere tefta.
JUVENAI.
Î240 Kecherclies FhilofopJijquei
inente: les labours réitérés coulent beaucoup, d^
même que les engrais ; mais ces articles fi importants
relativement à notre Agriculture ne fc comptent
prefque point en Egypte. Et voilà pourquoi cette
contrée a réflllé plus longtemps que les autres con-
tre le Gouvernement deltruflif des Turcs ; <& voilà
encore pourquoi il feroit poâible de la rétablir dans
le laps d'unliécle, tandis que la Grèce ne fauroit
être rétablie en trois cents ans.
Quoique nous n'aions que des notions très-con-
fufes fur l'ancien partage àçs terres de l'Egypte , nous
favons cependant avec quelque certitude que les por*
tions militaires^ dont quelques-unes étoient de 12
arures,plus petites que Tarpent de France, paffoient
des pères aux fils , & non pas des pères aux filles»
De-là il s'enfuit que les Grecs n'ont fu ce qu'ils di-
foient, lorsqu'ils ont prétendu que, fuivant la Ju-
rifprudence des Egyptiens , on obligeoit, dans tous
les cas , les filles à nourrir leurs parents ^?,ts ou in-
firmes; tandis qu'on en difpenfoit les garçons. 11
ne s'agiflbit pas du tout de l'obligation de nourrir
les parents, mais du devoir de les foigner. Et il eft
naturel que le Législateur eût choifî les (illes , puifque
les frères pouvoient être abfents pendant plufîeurs
mois de fuite dans les familles militaires & facerdota-
les. Les foldats dévoient faire alternativement une
année de fervice à la garde extérieure du Pslais, &
alors ils n'étoient point chez eux : les Prêtres al-
loient de temps en temps à Thebes pour les affaires
de Juftice , ou bien les fondions de leur miniflere
les empêchoient de veiller à tout ce qui fe paflbit
dans le fein de leur famille. Il ne s'agit point de
répéter ici ce qui a été dit en particulier de la con-
dition des femmes de l'Egypte , ni dts loix relatives
à la polygamie & aux degrés qui empêchoient le ma-
riage: car on a fuffifamment prouvé que l'union du
frère & de la fœur n'a eu lieu que depuis la mort
d'Alexandre : auffi tous les Auteurs , qui en par*
I
fur ùs E^pùeiis ^ les Qiimis, i\\
>ent, comme Diodore, Philon , Séneque & Paufa*
nias, font -ils des Auteurs, pour r.infi dire, nou-
veaux en compan-ifon àts anciens Egyptiens. Au
refie, Philon elt le ieul qui prétende que ces forteg
ce mariages pouvoient fe conirader même entre le
frère h la fœur jumelle, {a) Par -là on voie que ce
Juif s'elt imaginé que les Jumeaux font dans un d&.
gré de parenté plus étroit que les frères & les fœurs
nés îucceiiivement: mais c*eft une pure chimère de
fa part , à il eût été abfurde de permettre à tous
les Grecs d'Alexandrie l'union au premier degré dans
la ligne collatérale, hormis au jumeau avec la ju-
melle , qui n'ont rien qui les didingue des autres
fnfans d'un même pere'<S: d'une même mère ; iinon
que l'un eft quelquefois plus foible que Tautre: &
encore cela n'arrive- 1- il pas toujours, parce que
la Wature ne connoît point à cet égard de règle/
Cependant iî la dégénération réfukoit des accouple-
ments inceilueux , ce feroit furtout entre les jumeaux
& les jumelles que cet efFet devroit être fenfible ;
quoique les animaux , fur lesquels on a fait des ex-
périences, foient rarement dans le cas d'en pro-
duire.
Au refte, les Auteurs de l'Antiquité n'auroient
point donné àt^ doges outrés aux Lt eislateurs de
l'Egypte, s'ils avoient pu voir les défauts' de leur pro-
pre Législation. Je parle ici de l'efclavage perfon-
nel , qui exige néceflairement tant de mauvaifes loix
que
{a) De fpec. Le^. 6» 7.
Selden a cru que Je mariage eiitre le frère & la fœur
avoit commencé feulement en Egypte au temps des
Terlans; mais c'eft une erreur. L'incefle deCambj-fene
concernoit pas les loix des Egyptiens. Et Sëneque fait
^ez entendre que c'eft dans Alexandrie feule <Ju'on
• cpouloit fa fœur. ^
* Tome IL L
242 Recherches Ph'dofoph'iques
que les bonnes même en font corrompues: car enfin
une telle injuillce ne peut être foutenue que par plu-
fleurs autres. Il faut établir comme une cterneile
vérité & un principe immuable , que Tefclavage e(l
contraire au Droit naturel , & juger enfuite les Lé-
gislateurs qui l'ont autorifé & affermi par les mêmes
ftndions, dont ils auroient dû fe prévaloir pour
l'abolir. On avoit ôté à tous les Egyptiens le pou-
voir de tuer leurs efclaves : or il ne s'agilfoit que
de tirer quelques conféquences de cette loi mémç
pour ouvrir les yeux , à. pour fortir de l'étrange con^
tradition ou Ton etoit tombé.
Comme la liberté & la vie font réellement infépa-
râbles ,1e maître confervoit toujours le droit de mort,
que la loi ne lui ôtoit qu'en apparence. Le nombre
de ceux qui poignardent ou égorgent fubitem.ent
leurs efclaves, a été dans tous les fiécies très-petit:
le nombre de ceux qui les font m.ourir lentement à
force de travail, a été dans tous les fieclej très-
grand. Après cela on conçoit que celui, qui efî
maître de la liberté , ell: aulfi m.aitre de la vie: le
Législateur ne peut lui défendre qu'une certaine ma-
nière de tuer l'efclave, & il conferve mille manières
de le faire périr. Et voilà en quoi conilfte la con-
tradidion.
Dans presque tous les cas relatifs à l'ingénuité ,Ic
Droit Egyptien étoit oppofé au Droit Romain , dont
on connoit l'axiome abomànable fur les enfants qui
fuivent la condition du ventre; mais ils ne la fuî-
voient point en Egypte , & on en trouve h raifon
dans la polygamie: car partout où elle cH établie,
ies enfants doivent fuivre la condition du père; &
jamais celie de la micre. Aucun peuple n'eut fur la
fervitude àts naximes plus défefpérantes que les
Romains, comme on le voit par le Sénatus-conful*
te Claudien , qui réduifoit en un état auffi cruel que
la mort la femime convaincue d'avoir entretenu un
coiumerce avec Tun ou l'autre de Cc^ efclaves ■ car ce
corn-
jar hi Egypîkm & les Chhoh, i\%
commerce lui faifoit perdre la liberté, & cette perte
équivaloic ù celle de la vie.
' Nous voyons diLlindement q-i'il y a eu jadis en
Egypte différentes efpeces de fervitude;puifqu'on y
trouve àts efclaves, qui fervoient dans les maifons,
& d'autres qui n'y ferv'oient pas; & qu'on compare-
ra, fi Ton veut, àdesferfs attachés aux travaux, ou
à ces hommes dont je parlerai dans Tinflant» Corn-
m" c'étoientpour la plupart des étrangers qu'on avoit
pris ou achetés , il fa'loit bien les faire habiter à part
auffi longtemps qu'ils perlidoient dans leur propre
Religion, qui les rendoit impurs: & voilà pourquoi
on ne pouvoit les admettre dans l'intérieur àts mai-
fons pour le fervice dome.Qique; cir ilsy eufTent tout
ibuillé. Cette inflitution étoit par fa nature très-vi-
cieufe; & il a fallu faire encore bien des mauvaifes
loix pour prévenir les révoltes parmi ces efclaves,
qui n'étant pas continuellement fo^s les yeux dQs
maîtres , pouvoient d'autant plus aifément confpi>
rer. Et ii cit croyable que c'eft-là la fource de
tous ces règlements extraordinaires pour prévenir le
meurtre, & on voit par l'aclion même de Moïfe,
que ces règlements n'étoient pas faits fans raifon ,
quoiqu'aucun peuple de la Terre n'en ait eu defcm-
blabies. Ailleurs c'eft une lâcheté de ne point aller
au fecours d'un homme tombé entre les mains des
anTaiTins: en Egypte c'étoit un crime capital, {à)
Mais il faut dire suffi que cette loi pouvoit être fî
aifément éludée, qu'on a du la regarder comme
non-exiftente: car rien n'étoit plus aife que d'allé-
guer mille prétextes pour prouver rimpoilibllité de
recourir un malheureux déjà furpris par àos brigands*
Auia
(a) Hél-iodore paroît infînuer que cette loi fubfîftoît
iflî chez les Ethiopiens, &: qu'elle conçernoit mcrne
les enfants qu'on tiouvoit expofés.
La
*44 Recherches Philofophiques
AufTi le Légiflateur avoit - il fenti la plupart de ces
inconvénients ; & il vouloi: tout au moins qu'on
vînt accufer les aggreffeurs fous peine de .eûner
trois jours en prifon & de recevoir un certain nom-
bre de coups; mais il paroit que cette loi fut abro^
gée fous les Ptol-emées , qui confièrent la rédac-
tion de leur Code à Démétrius de Phalere , qu'on
(ait avoir travaillé pour àts montres.
On obferve ordinairement coinme une chofe bi-
zarre , que les Egyptiens aient eu des Mé^.ecins par-
ticuliers pour diiiérentes maladies , & même pour les
maladies à^s dents , auxquelles ils étolent fajets , par-
ce qu'ils màcholent les cannes à fucre vertes: tandis
qu'il n'y avoit point dans tout leur pays un feui
Avocat, quoiqu'ils plaidaient par écrit, à ce que
difent les Grecs. Mais fi cela ePi vrai, il faut né-
ceiïairement que les Prêtres , qu'on trouvoit dans
toutes les villes, aient drelTé les requêtes & les ré-
pliques pour ceux qui ne pouvoient point les rédi-
ger ; quoiqu'il paroiiTe en général que les E^zyptiens
favolent pour la plupart lire & écrire, (à) Quand on
n'adopte point la mauvaife coutume de citer une
foule d'Auteurs dans un Mémoire juridique , ni d'y
recourir à des raifonnements captieux, alors on peut
expédier de tels écrits fort promptement, ^ il n'é-
toit point permis aux Egyptiens d'en faire parokrc
(a) On volt que, fuivant les loix de l'Egypte ,c'étoiC
nti prand avantage de favoir lire & e'crirerauflî ies arti»
fans mêmes faifoient - i!s inftriure leurs enfants.
X^es Loix Judaïques fuppofent également un ufage très-
fre'quent de l'écriture, tant par rapport aux généalogicf
des Tribus, que par rapport aux contrats, libelles d©,
répudiation &c. Mais ies Juifs négligèrent beaucoup Tc-
ducation , ôc je crois que dans les petites villes de la Ju-
dée Ifis Schoterim étoient ies feu! s gui fufleut liie ^ Çi-,
crire.
fur les Egyptiens ^ les Chinois. 245
fxus de quatre dans le cours d'un procès. Les ju-
g j de leur côté ne confukoient qu'un recueil de
dix volumes, dont ils favoient même la plus grande
partie par cœur, ia) Les cas extraordinaires, qui
n* .'totem point énonces dans ce Code, fe déci-
daient à la pluralité àts voix : & il confie par le
monument encore exiLlantde nos jours dans la Thé-
haïcle , que le nombre des juges étoit impair: aiafi
}e Préfident ne tournoit l'image de la vérité d'un
^y.é ou de l'autre, que quand les voix étoient éga-
le;.i2nt partagées ; car il feroit abflirde qu'il eiit dé*
1 en iaveur de ceux qui n'avoient pas obtenu
" ;e éga'ité, puisqu'on feroit parla retombé dans
^'arbitraire d'où l'on vouloic fortir. La pluralité des
furfrages entrainoit néceifairement l'image de la vé-
rité dans tous les cas ; & par - là on terminoit l'ac-
tion , où nous ne voyons jamais donner à^s coups
de bâton aux plaideurs , iliivant la méthode dts
Chinois , qui étouffent plus de procès qu'i!s n'Qn.
décident,* parce que leur Gouvernement eft defpo-
ique, & celui des Egyptiens étoit monarchique,
:omme on pourra, dans l'inftanc , le démontrer Jus-
qu'à l'évidence.
II paroît qu'on décidoit suffi chez les Egyptiens
de certains cas par le ferment , & il eft remarqua-
ble qu'on ne trouve point un feul mot, dans leur
Hidoire, qui pourroit faire croire qu'ils aient em-
ployé la Queftion. Ce ne fût que fous la domina-
tion àQs Grecs & des Romains qu^on apprit par ex-
périence, que la Queliion mêm-e étoit inutile pour
irradier la vérité de leur bouche : car quand ils
(a) Diodore ne parle (Jue de huit volumes ^ auxquels
es /uges avoient recours dans les procès; mais il s'agit
nanifeftement ici des dix volumes c|uô les Prophètes de--
Foi^jit éoîd'er,
L3
24<5 Recherches Ph'ilofophiques
vouloient être opiniâtres , ils l'étoient à l'excè^s.
Ainli la Torture, qui ell une inditution abomina-
ble chez tous les peuples où l'on en fait ufage, eût
été encore plus inauvaife en Egypte qu'ailleurs. Des
hommes, dont le tempérament eit mélancoMque à.
ibmbre , perdent la fenfibili é lorfque la douleur
paiTe un certain degré : iîs foufFrent "toujours raoin»
à mefure que la convulfion augmente, & c'elt peut-
être par une raifon phyfique que les Egyptiens ne
croyoient pas à l'Enfer , mais feulement au Purga-
toire. Comme on décidoit chez eux de certains cas
par le ferment , il falloit bien punir fevérement le
par jure : auffi étoit - ce un crime capital de même que
le meurtre, ii l'on en excepte celui du père qui
•tu oit fon fils , dont il devoit tenir le corps entre
i^s bras pendant trois jours en préfence du peu-
pie; tandis que le parricide , au contraire, étoit
puni par le plus cruel de tous les fupplices dont on
ait jamais fait ufage dans ce pays, (a) Mais c'eft en-
core fans raifon qu'on a voulu trouver ici quelque
conformité avec la coutum.e àts Chinois ; puifque la
plupart des nations de l'Antiquité ont regardé le
parricide comme un des plus grands délitï ; & il faut
plaindre fmcérement ceux , qui ont été aflez barba-
res, affez injufles,pour châtier des crimes imaginai-
res, tels que l'Héréfle & le Sortilège, par dtà pei-
nes mille fois plus cruelles que celles qu'ils réfer-
«cient au citoyen dénaturé , qui auoit plongé un
poignard dans Le cœur de [qs parents. D'un autre
côté
(tt) Ce fupplice confîftoît à percer le corps du cou* i
pable avec des rofeaux , ôc à le brûler dans des épines;
ce qui n'a arucun rapport avec le fupplice ^ts Chinois;
qui découpent un homme en dix mille morceaux, &
<}u'on ne croit pas avoir été en ufage dans rAnti'iuiw
€ crame il l'cH aujourd'hui*
fur les Egyptiens & les Chinois. 1^47
é, les Egyptiens ont eu tort Tans doute de ne
iiui'er fubfilter* aucun rapport entre la manière donc
iii vengeoient le meurtre du fils, à. entre la mmier*
Il ils vengeoient le meurtre du père. Quand h
. .'lare a mis une relation manifefte d'une chofe à
une autre, il ne faut pas que le Législateur entre-
prenne de i'ôcer. Au reile on -doit avouer que les
Egyptiens ont eu des notions un peu moins défec-
tueufes fur le pouvoir paternel que les Grecs, que
les Romains, & furtout que les Chinois , qui parois-
fent avoir été à. qui font peut-être encore dans
î'aiTieufe idée, qu'on ne doit, point regarder les
enfants comme cies homm.es , lorfquils n'ont pas
encore reçu h mamm.elle; & j'ai lu dans l'Ouvrage
d'un ]uris:cnialte , que cette opinion a régné éga-
kmenc parmi les anciens Romains: (.-2) j'en ai cher-
ché la caufe, & je l'ai trouvée. L'infanticide pou-
voit être commis par le père feul, fuivant le décret
de Romulus ; à il pouvoit être commis par le con-
fentement du père à de la mère. Or , c'eftde-là
que provient la barbare ditliriclion entre les enfants
qui avoient déjà tetté , & ceux qui ne l'avoient
point encore iàit. Lorfque la mère donnoit une
fois le fein , elle étoit cenfée vouloir conferver fou
fruit; de forte que l'infanticide r:e fe commettoit
point alors du confentement des deux parties»
Ceux qui ont une fi mauvaife Morale, ont néces-
fairement encore une plus mauvaife Phyfiquev
& le préjugé fe fera établi que les entants ne
commencent à devenir hommes qu'en commençant
à te t ter.
Le refpecl que les Egyptiens avoient pour les
vieil-
(a) Gerd. Nooit de fartits exj>ofttione S ^€ce afnd Va-
tires j Lihr Jin^alaris.
L4
248 Recherches PhUofophiques
vieillards, leur a été commun avec les plus ancierj
peuples du Monde: car ce refpecl ert le feul qu'oa
eonnoiiïe dans la vk fauvage. & c'eft du crédit des
vieillards dans la vie fauvage, qu'eft né le Gouver-
nement civil, & non pas de l'autorité paternelle ,
qui n'a jamais pu s' étendre que fur une famille , à
non fur une fociété. La Royauté ell: née du pou-
voir des. Caciques ou àts Capitaines, que les vieil-
lards avoient choifis pour commander la peuplade
dans des expéditions lointaines où eux-mêmes ne
pouvoient fe trouver. Je crois avoir vu tout cela
clairement, lorfque j'étudiai les Relations de l'Amjé-
rique , où l'origine des fociétés n'ePc point fi obfcu-
re, parce qu'elle n'eu point li éloignée.
Comme prefque tous les anciens peuples de notre
Continent ont donné beaucoup trop d'exteniion aux
bornes du pouvoir paternel, il s'enfuit que, fi le
(acuvernement eût été fondé fur l'autorité des pe^
res, à. non fur celle ô.ts vieillards, il en eût réfulté
un véritable defpotifme dans l'Etat comme dans cha-
que ftmille. Cependant cela n'efl arrivé nulle part *
à, io:fque les Chinois prétendent que cela eft arrivé
chez eux , il eft facile de s'appercevoir qu'ils font
dans une erreur groffiere. Quand il y avoit à la
Chine cent & vingt Rois ou de grands Caciques,
aucun n'ofa fe nomm.er le Père G? hi Mère de
rEtati mais quand les Empereurs à force de con-
quêtes & d'injuflices eurent fait difparoître les Rois,
slors ils prirent tous les titres qu'ils crurent leur'
convenir. Ainfi le cas des Chinois eft le même que
celui des Romains: quand ils eurent des Pères cle
la Patrie ^ ils n'eurent plus de liberté. Qu'on re-
cherche tant qu'on voudra, dans les Diclionnaires
& les langues de toutes les nations du Monde , on
ne trouvera pas que jamais le terme de Roi ait eu
•quelque chofe de commun avec le terme de Père ^
iiion dans un fens ^Ruré.
Le
fur les E^'ptlem & hs Chinois* 149^
Le Goiiverrement de l'ancienne Egypte étoit
véritablement Monarchique par la forme de fa con-
ftitUiion; puifqu'on y avoit fixé des bornes au pou-
voir du Souverain , réglé rord;e de la fucceifion
dans la famille Royale , & confié l'adminillration de
la.junice à un corps particulier, dont le crédit pou-
voit contrebalancer l'autorité des Pharaons , qui
n'eurent jamais le droit de juger ou de prononcer
dans une Caufe civile. Les Juges faifoient même à
leur in (lallation Un ferment horrible , par lequel ils
promettoient de ne pas obéir au Roi en cas qu'il
leur ordonnât de porter une fentence injufte. Outre
lé Collège d&s Trente qui réfidoient continuellement
à Thebes , outre les Magiftrats particuliers des villes^
qlii prononçoient dans de certains cas, {a) les Pro-
vinces en voy oient de temps en temps des Dépu-
tés , qui fe réuniffoient dans le Labyrinthe où l'on
difcutoic des affaires Etat, qu'on croit avoir été
relatives aux finances : car Diodore affure que les
Rois d'Egypte ne pouvoient taxer arbitrairement-
leurs fujeis , comme cela eft établi , ajoute -t- il,
dans de certains Etats où l'on ne connoifToit point
de plus grand fléau: enfuite il infînue que la ClaiTe
Sacerdotale avoit l'infpedion fur les finances; ce'
qui'
(a) Dans l'Auriquire, dit Orus Apollon , les Magî-'
ârars de T Egypte jugeoient, ôc vc-yo'ient, ajoure^ t- il,
]e Roi nu: Regem mdum fpeHabar. Il eft difficile de
fa/oir ce que cela fîghifie , 5c je doute que Mr. de-
Pauw, Chanoine d'Utxecht , ait bien compris tout Je-
Contenu du 39. Chapitre des Hie'rog-iyphiqucs, fur lef-
auels ii a donne des Notes. QLiand" le Kol fe rehdoir
dans une aiTemblée de juges, il devoir de'pofec fon
manteau ou l'habit de deiTus nomme' Gj/o/rm, vrai-
femblablem.eatp.oar témoigner qu'il ne jugeoic pas liu«
fflême^-
i5'
250 Recherches Philo foph'iqiiis
qui fuppofe que les Provinces dévoient aufTi doi>
n«r leur confsntement aux nouveaux impôts.
Maintenant nous voyons qu'on a été dans l'er-
reur en fstitenant que les Anciens n'ont eu aucune
idée d'un véritable gouvernement Monarchique. Si
M. de Montefquieu n'en a pas trouvé àes traces-
chez eux, c'efi qu'il ne les a point cherchées où
elles étoient: il s'arrête à confidérer quelques Etats,
de Tancienne Grèce où les Rois pronançoient eux-,
mêmes dans les Caufes civiles ; mais cet ufage, qui-
choque les principes de la Monarchie, n'eut jamais^
lieu en Egypte. Je parie de ce qu'ont fait les Prin-
ces: je ne parle pis de ce qu'ont fait les Tyrans.
C'étoit une loi fondamentale dans ce pays que la;
Royauté & le Pontificat font incompatibles. Le-
Souvcrain n'y pouvoit être Grand-Prêtre , ni le
Grand ■ Prêtre Souverain, {a) Quand on connoîc
Tefprit fervile des nations qui habitent fous des cli-
maîs ardents; quand on connoît ce que les hommes-
\ ofent",. & ce que les hommes y fouifrent , alors il
paroit que les Egyptiens avoient.agi aflez fagement
en oppofant encore cette barrière" au Defpotifme,
qui a furtout accablé les contrées de l'Afie où les-
frinces ont envahi le Sacerdoce , & celles où ili-
ïont rendu amovible comme en Turquie d en Per-
fe , où les Mouftis à. 'es Seidres ne font pas plu»
tfTurés de conferver leur dignité que Tétoient les-
Grands- Prêtres chez les Juifs fur la fin de leur Mo-
narchie , & lorfqu'bn voyoit rarement un même
àomme perfifter pendant trois ans dans le Pontifi-
cat-
(d) Comî-ne Ton montra à Kerodôre les iîatues de
tous les B.ols de l'Egypre, & celles de tous les Ponti-
fes en particulier, cela prouve que jamais avant Séthon
aucun Pontife ne fut Roi. Peut-être Séihon ne voulut-
ii pas abdiquer le Pontilicat ,, lorfiju'il parvint au Tiônc,
fur les Égyptiens ^ les Chinois, i^t
cat. De tel efdaves ne fauroient protéger le peu-
ple , puifqu'ils ne fuuroient fe protéger euy-mêmes i^
û leur fort r.e dépendoit pas des caprices du Prince,-
il dépendroit des intrigues du Serrail.- En Egypte ,
au contraire, les Pontifes ne furent janais amovi--
b!es: cette dignité refloit dans leur f: mille , & le
fils aîné fjccédcit toujours au père, à peu près
comme dans la famille d'Aaron chez les Hébreux
avant qu'elle fut devenue le jouet des Defpotes.
Cependant il arriva enfin en Egypte par un de
ces événements dont nous ignorons les caufes, que
Séthon , qui occupoit le Sacerdoce par droit hérédi-
taire , parvint encore au Trône. Les deux pouvoirs
fe trouvant alors réunis dans un même homme , PS-
tat fut renverfé au point qu'on ne put jamais plus
îe rem.ettre dans fon équilibre ordinaire. Les foldatS'
fe plaicnoient de ce qu'on avoit confîfqué quelques-
unes de leurs terres: le peuple fe plaignoit de ce que'
les foldats avoient trahi la Patrie dans un infant où-
fes intérêts particuliers dévoient céder à l'intérêt gé-
riéral. Au milieu de ces troubles , on choifit douze
Gouverneurs, qui dévoient régner conjointement^
afin de divifer la mafie du pouvoir qui s'étoit trop
concentré. Mais cette conftitution Oligarchique,
que les Egyptiens imaginèrent alors , ne pouvoit ré-
tablir une Monarchie, puifqu'elle n'a jamais pu ré-
tablir une République ; quoiqu'on l'ait eiïayé tant
de fois dans l'Antiquité. Aulfi en réfulta-t-il un
véritable Defpotifme, qui dura depuis Pjanmîéùque
jufqu'à l'invailon de Cambyfe, fous des Princes qui
curent tous à leur folde une foule de mercenaires,
qu'on fait avoir été les infîrum.ents & les appuis du
^pouvoir abfolu depuis que le Monde exille.
C'efl; à l'époque don: je' viens de parler , qu'on
fixera le changement ferfible , qui fe fit dans le ca-
radere & la manière de penfer des Egyptiens , qui
commencèrent alors à haïr leurs Rois , à Amafis ,
L 6 avec
'^5^ T^eclm^ches Pliiïofopïùques'
z,vtc lequel ils s'étoient en apparence réccncilié.^ l
dut mettre une forte garnifon Grecque dans Meni^
phis, afin d'être en (ùreté au centre de (ts Etats
contre îes entreprifes de Tes fujets , qui avoient
dans l'Antiquité porté leur amour envers les Pha-
raons jufqu'à l'excès: Ils pardonnèrent à ces Princes
bien ^^s vices, bien des foibleUes, & les laiflerent
même régner lorfqu'ils étoient aveugles , comme ce-
la eft arrivé plus d'une fois ; parce que la cécité a
toujours finguliérement affligé les habitants de l'E-
gypte. 11 eft furprenant que dans les autres Em.pi-
res dé rOrient, où un aveugle pourroit fort bien
régner, on ait décidé précifément le contraire , com-
me en Perfc , au Mogol , en Turquie. Et ce cas
eft tei que s'il arrivoit dans lès Monarchies de l'Eu-
rope, les Juriscon fuites feroient peut-être embarras*
ies de îe réfoudre* Mais les Egyptiens fe fondoient
fur le droit d'aîneffe , qui étoit parmi eux facré h
inviolable; de forte qu'ils ne croyoient pas, qu'un
«nfant doive être privé de. fon patrimoine à caufe
d'une indi^pfltion déjà afTez funefte par elle-mê-
me: Cela eft très vrai àL très-jufle par rapport
^ux fucceffions particulières , qui n'impofent pas
l'obligation de gouverner un peuple; d on auroitdû
tout au moins donner des tuteurs aux Princes aveu-
gles comme 16 ^\s d"e Séfoflris , enfùite le Pharaon
Atiyfis & quelques autres. Si l'on s'attàchoit uni-
quera'ent au récit d'Hérodote, il en réfulteroit que
k cécité du Pharaon Anyfis en particulier peuc
avoir été la fource d'un grand malheur : car ce fut
ibus fon régne que les Ethiopiens envahirent l'E-
Lorfqiie^
C'î) On- ne trouve' pas le nom du Pharaon Anyff»'
^ns les Dynafties île Manéthon; parce que ce n'eft
Tfmnt un iKUB pittionimi^ue 5 mais empiwnte* On croit
com-
fm' les Egyptiens & les Ûnnotï. 15
^
Lorfqueia famille régnante s'éteignoit, on pro-
cédoit à une éledion , dont toutes les formalités
font très-exaclement décrites par Synelius ; maLi
les Soldats & les Prêtres étoient les feuls qui y eus-
sent voix aclive & paffive , fans qu'il foit fait la
moindre mention du rede du peuple , que Diodors
prétend cependant avoir été auffi nebie que les tri-
bus militaires & facerdotales ; mais il faut néceflai'.
rement en excepter ces hommes fi déteftés en E-
gypte qu'il ne leur étoit pas mém:e perniis d'en-
trer dans les Temples : j'ai déjà beaucoup parlé
d'eux; mais maintenant je crois avoir découvert que
c'étoient des Africains d'origine étrangère, quipar-
lolent entre eux la langue Punique, & que les E*
gyptiens avoient rendus à demi libres, à demi efcî-a- ^
ves, comme les Hilotes chez les LacédémonienSg '
les Corynophores à Sycione, les Péneftres en Thes-
falie, les Clarotes en Crète, les Gymnites en diffé-
rents endroits de h Grèce, les Profpelates en Arca-
die, les Leleges en Carie, les Mariandins chez les
Héracîéotes , auxquels on peut joindre encore les
Juifs, qui, après l'expulilon des Rois bergers, fu-
rent précifément réduits en Egypte à la condition
des Hilotes de Lacédémone, & de ces hommes que
je prends pour (\ç.i Airicams Occidentaiax. Aufi
Hérodote dit- il positivement qu'on parloit la langue
Punique aux environs de la ville à' Apis & du lac
de la Maréote parmi de certaines familles foumifèsà-
la domination des. Egyptiens , {a) qui ne fe. mêlèrent
jamais
communément que B cchoiis eft Je même horame qiï'A-
jiyfis. Aurefte, la ce'cité n'efl: point une maladie in-
curable en Egypte, & c'eft à quoi le Législateur peut
Jivoir eu égard.
{a) La languie, dont il eft ici queftion, ne doit pas
ïtre confondue avec celle qu'on parloit à Carthage:
«e<€Coit psoprement l'idiome Libyque .' comme les Egyp*
If 7 tiens
5 5" 4 Recherches PhUofopMqMes
jamais par à^s mariages avec cette cafle ïi abhorrée^-
laquelle finit fuivant toutes Jes apparences par for-
mer la République àts Voleurs ; & on ne fauroiÇ
point dire que les Juifs aient fini beaucoup mieux?
car Strabon nous dépeint toute leur petite Monar-
chie comme un Etat dégénéré en une confédération.'
de brigands. Il femble que les peuples , qui ont
une fois été réduits à la fervitude de la glèbe, eiï
contra6lent un très -mauvais caraclere. Il s'eft for-
mé dans l'Amérique plufîeurs fociétés de NégreS'
échappés d'entre les mains des Planteurs; mais on.
alTure que tous ces peuples naiffants ont de fi maii-
vaifes îoix , une H misuvaife police, qu'il n'en réful-
tera jamais que à^s Républiques de Voleurs ainfl
que celle ùts Pau'iiles.
Comme le nom.bre des Soldats étoit en Egypte'
fans comparaifon plus grand que celui dts Prêtres du-
premier & du fécond ordre , on avoit égalé les fuf-
fî-ages, en donnant aux Prophètes une voix qui va*
îoit cent voix mà'litaires , à. ainfi de fuite jufqu'aus
Zacores dans une diminution proportioneile; de ma-
nière que trois prêtres pouvoient contrebalancer le
fuifrage de cent & trente foldats. {a)
Quoiqu'on eût pris des mefures pour afTurer la
tranquillité dans ces moments de crife , où l'Etat
fans
îiens ëtolent originaires de l'Ethiopie, ils ne compre*
noient ni l'Arabe, ni le Libyen, ni le Phénicien, nt'
ce jargon que parioient les juifs, & qui paroit avoir'
«te' un djaleâ:e du Phe'nicien.
(fl) Frolato alicujus- ex Caiididatis mmim , Milites qui'
tlem mamis tol/imt , Comaftœ ver à ^ Zacori (^ Propheta
calculas ferunt; pauci a/iqni ; fed quorum pracipna eft eà ijp
re auSioïïtas , ?ropl:etarum îiempe; calculus centum mamtp
éequat , Comcfîarum li^hiii Ziacorortm dec^m» Synf. d^-
JL O V I D Ê N. pag. 9f . '
jur les Egyptiens S" l^^ CMmis. 25f
fins Maître flottoit entre les contendants; il y a bien
de Tapparence que \gs intrigues des Candidats onc
fbuvent troublé les éle<flions ; & on croit voir des
traces fenfibles de ce défordre dans l'Hifloire des
foixante & dix Pharaons, qui régnèrent foixante &
dix jours ; ce qui provient de quelque confufîon ,
où différents Candidats s'arrogeoient la pluralité des
voix : car il ne s'agit point ici , comme on l'a pré-
tendu , d'une irruption de la part de l'ennemi , qui
fit m.ourir en moins de trois mois tous les Gouver-
neurs de l'Egypte, qui ne furent jamais au nombre-
de 7o; puifqu'on voit par la conftrudion du Laby-
rinthe , où dévoient s'aflembler les députés àfts
Préfedlures , qu'avant la domination àts Perfana
TEgypte n'étoic divifée qu'ea vingt- fept No-
mes, (a)
Dans les temps les plus reculés on confacroît les
Rois à Thebes; & enfuite cette Cnguliere cérémo-
nie fe fit à Memphis, où le Prince portoit le joug-
du Bœuf y^/j/> , & un fceptre fait comme la charrue
Thébaine, dont on fe fert encore aujourd'hui pour
labourer dans le Saïd & une partie de l'Arabie, fui-
vant la figure qu'en a pabiiée depuis peu IM. Nieu--
buhr, (b) Dans cet équipage on conduifoit le nou«
veau-
(fl) C'eft ainfi qu'on trouve ce nombre dans tous \ts
exemplaires de Strabon ; quoique, fuivant moi, il n'y
ait eu que douze grands Nomes & douze petits,
(b) Schoîiajîes Gârman. in Arat. p. iio.
Le Sciioliafte d'Ariftopiiane fur la Come'dîe des Oi»
féaux, dit que le Sceptre des Rois d'Fgypte portoif à
fon fommet ia figure d'une Cicogne & de l'autre côt^
vers la poignce une figure d'Hippopotame. Mais il y
avolt différentes efpeces de Sceptres, à en juger pat
tcut ce que les Anciens en difent : cependant celui
qui repréfentoit u;ie charrue, e'toit le plus commun ^
& les Rois le portoient ainli que les Prêties de l'E-^
.|;}'pte & de l'JSthiepie.
15^ B^echcrchs FhiJofophiques
veau Roi par un quartier de la ville; & de-IàiV
étoit introduit dans Xadyton , endroit qu'on doit'
regarder ici comme un fouterrain : & je ne fais par
quelle bizarre idée le P. Martin a fuppofé qu'il;
fi'agiflbit de la ville ^ Ah)dus ^ qui étoit éloignée'
cfe quatre -vingt & trois lieues de Memphis. Jl faut'
due cet homme fe foit imaginé qu'il en étoit de
1 Egypte comme de fon p-ys, où les Rois vont de
Paris à Rheims pour fe faire facrer.
Lorfqu'on avoit élu un Prince parmi les Candi-
dats de la cbfie militaire, il paiToit dès Tin fiant dé
fon inauguration dans la clalTe facerdotale ,* ce qui
cxigeoit quelques cérémonies particulières, & vrai-
femblablement aufFi quelques ferments. Au rede \ts-
Pharaons ne pouvoient , en aucun cas , fe difpenfer
de jurer, comme on Ta dit , fur le Calendrier. Ils"
promettoient de ne pas faire intercaler un jour dans'
Tannée vague, ce qui l'eùx rendu fixe, ni d'y faire-
intercaler un mois, ce qui Teùt rendu lunaire & vi-
cieufe. Or à cet égard ils ont tenu leur parole plus
religieufement que par rapport à d'autres points bien^^
plu g intéreffants.
Comme ceux qui parvenoient au Trône par la
voix à,tt foldats & des prêtres-, ne dônnoient ja-
mais à la nouvelle Dynaltie le nom de leur famille,'
îtiais le nom de la ville où ils étoient nés; il n'eft'
pas étonnant de voir dans l'Hifloire une Dynaflis"
jinguliere de Pharaons Eléphantins, puifque cela ne
provient que de réle(5lion où les fuffrages s'étoienfr
réunis en faveur d'un Candidat originaire d'Eléphan-
tîne. Ce fait efl: très -naturel , & cependant leis
Chronologift es n'ont pas voulu le comprendre; de
forte qu'ils ont été obligés, d'imaginer ,dans cet islot
qu'on nomme Eléphantine, un Royaume particu-
lier, qui eût eu moins d'étendue qu'en a fouvent
«n Europe une maifon de campagne avec fes jardins
^ Ç!^% bofquets. La vallée de i'Egypte fe rétrécit
ex»
fur les Efffùens & les Ch'wois, 257
extrémemenC au-delà de la ville d'Ombos i ainû
quand on sccorderoit encore à ce prccenda Royau-
me Jes terres qui font fur les bords du Nil , cela
n'eût jaiTiais pu" former un Etat indépendant ou dea
Rois d Ethiopie, ou des Princes qui réiîdoient à
Thebes.
Aucun Auteur , avant le Chevalier Marsham ,
n'avoit dit qu'il y a eu jadis plulieurs Royaumes à la
fois en Egypte ; & je fuis fâché que le Chevalier
Marsham n'eût point reçu du Ciel autant de génie
& de juge^nent qu'il avoit acquis d'érudition par
i'étude. Jl a été perfécuté par d^s fanatiques com-
me un incrédule, à. jamais homme ne le fut moins;
puifqu'il a cru que la Monarchie de l'Egypte avoiS
commencé en l'année qui fuivit immédiatement le
Déluge un 17 erfel; ce qui fuppofe , comme on voit,
un défaut manifeste dé jugement à, une crédulité
fans bornes. Tout ce qu'il ajoute au fujet de 6/^r7W ,
qui fut, fuivant lui , le premier Roi des Egyptiens,
n'eft qu'un amas de chimères plus dignes d'un Rab-
bin que d'un Chronologifte Anglois. On n'avoit
jamais dans la haute Antiquité ouï parler ni de
Cbam^ ni de Mejlrcîni en Egypte , pays qui a pris
fon nom du terme Kjpt , comme cela eft hors de
doute , & de Hoorn a même cru que cette appella-
tion lui étoit commune avec une partie de l'Ethio-
pie, {a)
Il ne faut jamais faire ufage , dans l'Hidoire , des
traditions Rabbiniques , dont malheureufement trop
d'Ecrivains fe font oc<:upés ; ce qui a retardé au-
de-
{a) Bochait a dit bien des iniures à de Hoorn ait.
fujet des Ethiopiens; mns cela ii'e'toit point néceflaire.
Quoique les Grecs aient en quelque forte fabrique ce
0iot CCo^tkiaps pour de'iîgner un peuple noir, la racine
pw'ut en être cachée dans celui de Ko^t ou de A'v^;^^
Si y 8 Kecherches Philofophiques
de -là de ce qu'on pourroit le croire le progrès de
nos coimoiflances.
Les Egyptiens exagëroient fans doute de temps
en temps leur antiquité , & quand ils parloient de
certains perfonnages qui avoieiit vécu mille ans , cela
prouve, dit Pîine, que chez eux on a d'abord comp-
té par lunaiions. {a) Mais en vérité cela ne le
prouve en aucune manière; car ces années attribuées
1 la vie d'un homme peuvent être àts années de
Dynaflie ou de Tribu , fuivant la façon de parler
é^s Orientaux.
Qu'on fuppofe pour un inftant que la Tribu de
Béni'lVû[/tl Ço\i répandue maintenant fur les hauî-
têurs de la Thébaïde depuis fix fiécles, alors les
Arabes, qui ne tiennent aucun compte de l'exiften-
ce des particuliers , diront que Béni-lVa(fel Q^kgé
de iîx cents ans ; parce qu'ils rapportent tout au
fondateur ou à la fouche dont ils font iflus , & dont
ils portent fans cefTe le nom, ce qui n'eft pas fi
mal imaginé qu'on pourrait le croire , pour retenir
à peu près l'époque de la formation d'une Tribu
qui n'a pas d'archives. J'ignore fi cet ufage a ja-
mais été établi parmi les Tartares , où il auroit pu
avoir lieu à l'égard des Hordes libres : car cellea
qui font foumifes, ne confervent que la généalo-
gie des Kans, dont les famJUes font fujettes à s'é-
teindre.
Au rede, on n'a pas befoin des DynaftîesdeMa-
néthon pour prouver l'antiquité des Egyptiens ;pmf^
qu'elle eO: bien démontrée par les progrès qu'avoienc
faits chez eux les Arts dès les temps les plus reculés.
(a) Anmim enim a lit aftate imim determimbam (^ alte-
rum hyeme Quidam Lunce fenio m o^:^yptii , iti-
q'ie apud eos aliqui ^ fin^ula annorum vixijfe ïtullia poiii^
v^. Lit. VII, Cap, 4X,
fur les .Egyptiens &" les Chinois» igg
& à h conquête des Macédoniens on les trouva dans
un état où il ne leurmanquoit plus que le dernier de-
gré de la perfedion , qui ne conllite fouvent que
dans une élégance de la forme & une fînefTe de
goût, que les Orientaux n'ont jamais eue & qu'ils
i-e fturoient avoir; parce que leurs organes à le
d(Hbrdre de leur imagination s'y oppcfeat feniîble-i
ment. Les fabriques, qui rendirent l'Egypte fi cé-
lèbre fous les Ptolémées , comme la Verrerie & la
TapiniTie, y avoient été établies une infinité de
fîécles avant les Ptolémées , & les Tapis furtout
étoient au nombre des marchundifes qui paiToient en
Aiîe , (a) par le moyen des Caravanes , qu^on fait
avoir pafte Tifthme de Suez, & dont je parlerai en-
core lorsqu'il s'agira d'examiner quels peuvent avoir
été les revenus annuels des Pharaons , auxquels les
premiers Légiflateurs de l'Egypte avoient prefcrit
bien des règles & bien des maximes, qui étoient con»
fîgnées , comme on l'a dit , dans le fécond volume
du Recueil Hermétique , & c'efl: de ce livre même
que paroiflent être extraits les paflages qu'on trouve
dans Diodore , qui aflure que ces Princes ne pou*-
voient jamais avoir à leur Cour des efclaves nés en
Egypte ou achetés chez l'étranger ; & ils dévoient
fe faire fervir par les enfants des Prêtres , qu'on ne
mettoit dans l'intérieur du Palais que quand ils a-
voient atteint Tâge de vingt ans. Or, c'eft-là une
de leurs loix qui ne fut pas obfervée à beaucoup
près ; car quand les Pharaons introduifirent des efcla-
ves dans leur Serrai!, ils en confièrent aufn la garde
(a) On croit qu'il efl: parlé des Tapis à figures , qui
vcnoient de l'Egypte, dans un paflage des Paraboles j».
que la Vulgate a rendu de la manisre fuivante. liuexut
funihus lecl'uhiyn mewri , firavi ta^etîhu fi^iî ex c/EQ^ta»
?arab. VII,
^6o Recherches PhUoJophîques
à des Eunuques, qui n'étoient apurement point de»
hommes néi libres , ou choiiis dans l'Ordre ficerdo-
lal. Diodore veut aufTi que les Rois d'Egypte aient
été obligés de lire ks Lettres qu'on leur adreffuit ,
d'affilier tous les jours aux prières , & d'entendre
«ncore la leéture d'un paflage àts Annales; mais ils^
ont pu tiouvcr mille prétextes pour s'en di/penfer,
dès que les attraits du plaifir & de l'oiiiveté, quieii
un grand plaiiir dans les pays chauds , les éloignoient
ces affaires.
Enfin on ne fauroit trop répéter , quMl faut bien
diftinguer en lifant l'Hifioire de TEgypte , les loix
qui furent réellement en vogue d'avec cç.s anciennes
conRitutions qui n'exifloient que dans les livres,
fans quoi les Prêtres eux-mêmes n'euffent point
parlé d'une 11 longue fuite de Rois pareffeux, qui
s'étoient endormis d-ins leur Serrai! , & auxquels le
peuple ne difputa cependant jamais les honneurs de
te fépulture : je doute même que le peuple ait eu ce
droit, comme on le croit vulgairement. D'abord un
tel ufage n'eût rien valu dans un pays tel que l'E-
gypte, où le père étoit toujours remplacé fur le
trône par fon fils aîné auflî longtemps que la famille
Royale fubfîfloit: ainfî on auroit eu un ennemi im-
placable dans le jeune Prince en refufant la fépultu-
re à fon père , dont il pouvoit d'ailleurs faire porter
îa momie dans quelque fou terrain à l'infij même du
peuple.
Diodore dit à îa vérité que les Pharaons , qui ont,
fuivant lui , bâti les deux grandes Pyramides , n'a-
voient ofé y faire dépofer leur corps , de peur que
les Egyptiens ne vinffent l'en arracher: mais c'eft-là
un bruit populaire , dont Hérodote n'avoit pas mê-
me ouï parler. Et il fufHt d'y réfléchir pour con-
cevoir l'abfurdité où ces Princes feroient tombés en
élevant des Pyramides qui dévoient leur fervir de.
fépulture: tandis que d'un autre côté ils étoient cer-
taina
fur Us Egyptiens ^ les Chinois» 26 1
tains d'avance qu'on ne les y enterreroit jamais;
Les Grecs s'étant une fois mis dans refprit que les
Pyramides font les tombeaux des Pharaons , n'ont
jamais voulu fe LiiTer défabufer à cet égard; quoi-
que les Egyptiens aient hautement déclaré que ja-
mais aucun de leurs Rois n'avoit été enfeveli dans
l'intérieur d'une Pyramide , & que c'étoient des
Monuments élevés par la nation en corps & non
par (iQs Princes parriculiers. On trouve dans l'Hif.
toire un fait décifif, par lequel il eft démontré que
les Egyptiens ne penferent pas même à refjfer la
fépukure aux mauvais Kois. lis haliloient mortelle-
ment un des Pharaons defpotiques nommé Apriès ,
qu'on foupçonnoit d'avoir commis des crimes atro-
ces, dont quelques-uns étoient réels: or le peuple
fe fît livrer ce Prince dès qu'il fut vaincu par Ama-
fisx on l'étrangla & on le porta enfuite dans le tom-
beau de ÎQs pères qu'on voyoit à l'entrée du Tem-
ple de Minerve de Sais , où repofoient tous les
Pharaons de la Tribu Saïtique. Ce fait eit, com-
me on voit , décifif.
Il faut auiîi fe défabufer fur l'opinion bazardée par
quelques Ecrivains modernes touchant les Ko's ano-
nymes, qu'on trouve dans le catalogue des Dy^a»
llies ; & dont on veut que les noms aient été fup-
primés, parce qu'ils avoient fouillé leurs mains de
fang & de richeifes mal acquifes.
Comme la mémoire des Tyrans doit être vouée à
l'exécration de tous les âges , ce feroit leur rendre
un fervice que d'oblittérer leur nom^en le rayant
des Annales. Ainii les Prêtres de l'Egypte euflént
agi contre les premières notions du fens commun :
mais ils n'étoient pas fi imbéciles , & écrivoient tous
les noms & tous les événements avec beaucoup de
fidélité, {d)
Ceft
Ça) £«/tf&, Pra^a)\ Lvang, Lib, X, Gf/. xx.
a 52 Recherches Fkilofopînques
C'eft depuis que la flatterie a corrompu la foi his-
torique, que les mauvais Princes ne crai?;nent plus
tant la voix de rHiftoire; & c'eft parmi les Grecs <Sc
les Romains que cette corruption a commencé.
Si l'on trouve donc des Anonymes dans le catalo-
gue des Dynaflies, cela provient uniquement de la
négligence de ceux qui ont recueilli ces monuments.
Par exemple, Eufebe a omis le nom de plufieurs
Pharaons , que Jules l'Africain a nommés , & nous
favons à n'en pas douter que, dans l'Hiiloire de
Manéthon, on parloit à' Achtboès , le plus cruel à.
le plus injufle de tous les Rois, que l'Egypte a pro-
duits. Par > là on voit bien claii'ement que les Prê-
tres étoient tr^s-é!oignés de fupprimer le nom ClQs
Tyrans , fans quoi Ackbjès même feroit aujourd'hui
inconnu. Orus Apollon allure (|ue dans le caraclere
Hiéroglyphique on fe devoit fervir de l'écriture Al-
phabétique, lorfqu'il s'.îgiflbit d'y indiquer le nom
d'un mauvais Roi. {d) Quant aux U farpateurs étran-
gers , les Prêtres les défignoient par des termes fyra-
boliques que tout le peuple con noiiïbit , & il n'y
avoit point d'Egyptien qui ne fût que le Roi de
Perfe , que nous furnommons Ochuf , étoit chez
eux furnommé VAre.
Je crois que fuivant un ancien ufage le Grand-
Prêtre devoit prononcer publiquement un difcours,
lorsqu'on portoit le corps du Roi au tombeau après
un deuil de foixante & dix jours , qui font précifé-
mentle temps que les embaumeurs employ oient pour
met-
(a) Régent amem pejjtmum fignificames , angitem pinguttt ifi
orhis fi^uram , cujus càiidam ori admovent : nomen verô Régis
in meàiâ revolutione fcrihmt. HIERO. Lib I,
On voit quelquefois le caraftere alphabétique mêle
dans les Hiéroglyphes fur les .raonameats; & ce qu'O*
«us dit ici en ^ une pieuve.
far les Egypùeus ©* les Chinois. 263
mettre la Momie du Prince en état d'être inhumée.
C'ert proprement dans ce dilcours du Grand - Prêtre
que coniiftoit tout le jugement des morts, qu'on
faifoit elfuyer aux Pharaons, qui y étoient plus ou
moins loués , & Porphyre aflure qu'on les louoit fur-
tout lorsqu'ils avoient été fobres; parce que cette
vertu en fuppofc d'autres , principalement dans ua
Souverain.
Quant aux -particuliers, on ne leur refufoit pro-
bablement la fépulture , que quand leurs créanciers
vendent y former une oppolîtion juridique, ce qui
a fait imaginer aux Grecs que chez les Egyptiens on
trouvoit àts gens qui avançoientunefomm-e d'a'gent
fur un corps embaumé , que , fuivant eux , la loi
permettoit de mettre en gage: mais on ne fauroit
dire combien cette mépiife des Grecs ed ridicule.
Comme c'étoit une infamie de n'être pas enterré,
le créancier arrêtoit le corps mort du débiteur , &
ne le laitToit enfeveiir que quand les parents payoient
la dette. -Or, de telles préLenfio s pouvoient être
difcutées devant le Msgiftrat ordinaire des villes, à
il efl abfurde de fuppofer qu'un feul Tribunal établi
à Memphis ait abfous*ou condamné tous ceux qui
mouroient en Egypte , en faifant une exade per-
quiiition de leur vie: ce qui eut occupé, je ne
dirai pas un Tribunal , mais la moitié de la na-
tion.
La loi Egyptienne, qui permettoit au créancier
d'arrêter le corps mort du débiteur . étoit une mo-
difîcation de la loi , qui lui défendoit d'arrêter fon
débiteur tant qu'il vivoit.
Comme les Pharaons étoient ordinairement in-
ilruits dans les Sciences dès leur plus tendre jeunef-
ife, plufieurs d'entre eux ont écrit des livres , quife
ibnt entièrement perdus : ce malheur leur etl: cora-
«lun avec presque tous \^ Rois de l'Antiquité,
dont on a négligé les Ovwrages, de manière qu'on
1-^. ' iê.
s64 Recherches Philofophiques
feroit tenté de croire qu'ils ne valoient abfolument
rien. Les livres d' Alexandre le Grand, de l'Empe-
reur Augufte , de Tibère , de Caligu^a , du Claude ,
de Néron, de Ptolémée fils de Lagus , d'Evax Roî.
d'Arabie, de ]uba, de Déjotare , d'Hiéron , d'At-
talus, de Ptiiiométor, d'Archelaiis , & d'une infi-
nité d'autres î'rincess auxquels on pourroit joindre
Hannibal, Luculle, Sylla & Mécène, fe font tel-
jnent perdus que nous en ignorons fouvent îe titre.
Ce qui rede de Jules-Céfar n^eft que la moindre par-
tie de fes Oeuvres ; & une cfpece de vénération
envers la mémoire toujours chérie de Marc Aurele
à, de iulien, les a fait excepter de la règle prefque
générale. Cependant du temps de Pline il couroit
encore des livres fous le nom de ISécfpfos; mais
quoiqu'en dife Firmicus , je regarde ces^ Ouvrages
comme fuppofés dans éts fiécles podérieurs par
quelque Grec famélique, qui emprunta hardiment le
nom de l'ancien Pharaon Nécepfos , auquel les As-
trologues ont prodigué les titres les plus faflueux,
& ils l'appellent indlilinderaent l'Auteur par excel-
lence, & le Chef de l'Aitrologie; parce qu'il avoit
réellement écrit fur l'influence des aftres, & on ne
regrette point Çqs Ouvrages comme ceux de quel-
ques autres Pharaons , qui paroiQent avoir été des
î'rinces aflez portés à s'inftruire ; quoiqu'il ne faille
point croire qu'ils aient jamais fait des expérien-,
ces, telles que celle qu'Hérodote attribue à P/ant'
méîique , qui fît élever, dit -il, deax enfants, aux-
quels il n'étoit permis à perfonne de parler. Et le
but de cette opération étoit de favoir de quelle
langue ces enfants k. ferviroient, & par -là on dé-
cida toutes les conteilations entre les habitants de
l'Egypte & de la Phrygie touchant leur Antiquité
refpedive ; car Hérodote a eu la bonne foi de dire
que ces enfants prononcèrent d'abord un moi .
Phrygien.
Si
fur les Egyptiens gf les Chinois. 165
Si l'on vouloit fivoir quelle peut être l'origine
^'un conte fi abfarde dans toutes fes circon (lances,
je dirois qu'il provient manifellement de ce que
Pfanmiéiique donna des enfants Egyptiens à élever
à àts Grecs, qui dévoient les indruire dans la lan-
gue de leur pays. Quant aux Phrygiens, on s'eft
tellement moqué de leur Antiquité , qu on les ap.
pella enfin par dérifion ^^^r-^/^-Z^z/^j- : ils fe difoient
plus anciens que la Lune , & pour le prouver ils ci-
toient l'expérience faite en Egypte, où les enfants
proférèrent d'abord le mot Beccos. (<?)
Au relie, la paiIion dominante de la plupart àts
Pharaons a été la pafîion de bâtir. Et voilà ce qui
a fait croire qu'ils poiTédoient dti richeiTes immen-
ses ; m.ais c'elt une erreur manifefte , puifque fous
leur règne on ne faifoit ni le com.merce de la Mé-
<literranée, ni le commerce de la Mer Rouge : on
regocioit feulement avec les Caravanes Arabes &
Phéniciennes qui palfoient riahm^e de Suez , & la
balance de ce trafic ne paroît pas toujours avoir pen-
cne en faveur des Egyptiens , qui dévoient tirer de
l'Afie de l'huile d'Olive, de l'encens pour Its facri-
fices & les tumigations, du bitume Judaïque, de la
réfme de Cèdre , des drogues propres à embaumer
les corps, de la myrrhe & des aromates , dont le
prix ne baiiTa jamais dans l'Antiquité. Ainfi, quand
on fuppofer-oit pour un iniiant que les Egyptiens ,
au m.oyen de leurs grains , de leurs toiles , de leurs
tapis, de leur verre & d'autres matières œuvrées>
aient pu faire avec les Caravanes d'Afîe un commer-
ce d'échange; ce n'étoit point là une fource capa-
ble
{a)^ Ce mot figniiîoit en Phrygien du paîn , qu'on ap.
peiloît , eorame je crois, dans la langue d'Egypte Bébo.
Ainfi la différence entre Bébo & Beccos n'eft point fi
grande que les Phrygiens le penfoient,
Tonie IL " M
266 Kecherches Plùlcfophiques
ble d'enrichir les Rois , qui ne levoient aucun îm«
pôt fur les terres pofledées par le corps de la Mili-
ce , ni aucun impôt fur les terres facerdotales : ilS'
pouvoient faire valoir leurs propres domaines , met- '
tre quelques péages furie Nil, à. taxer jufqu'à un
certain point les fo^nds des particuliers. Quant au
commerce qu'on faifoit avec les Ethiopiens , on' ne
fauroit douter qu'il n'ait été fort avantageux aux
marchands de l'Egypte qui recevoient par -là beau»
coup de poudre d'or, dont une partie pafiTe de nos
jours à la Côte Occidentale de l'Afrique : une autre
rePxue en Barbarie, & le redevient encore au Caire.
Mais c'efi: une exagération très - grofiiere de la part
de M. Maillet d'avoir évalué à douze cents quin-
taux Tor que les Caravanes Nubiennes déchargent
annuellement en Egypte. Bosman dit bien pofitive-
înen: que de fon temps toute la Côte de Guinée n^
donnolt que fept mille marcs; ainfi or pourroit foup-
çonner que M. Maillet ou fon rédacteur l'Abbé
ÎMafcrier a converti les marcs en quintaux, {a) C'eft-
à peu près dans ce fens que les Anciens ont exagéré
taut ce qu'ils rapportent de l'Arabie heureule, qui
cft un pauvre pays , dont on a fouvent envié le
fort , fans favoir qu'on eut prodigieufement perdu
au change,
Rien n'efl m^olns certain que l'exidence àts mines
d'or, que les Rois d'Egypte doivent avoir poiTé-
dées, & dont Hécatee a évaiué le produit, fuivant
fa m.éthode ordinaire, ^à une fomme incroyable: elles
étaient lituées, ditDiodore, fur les confins de TA-
rabie, de l'Ethiopie à de l'Egypte, {b) & par con-
féquent vers l'endroit où efl: la mine des Emeraudes.
Mais dans l'Antiquité la domination des Egyptiens '
(a) DefcripîioH du tE^fte y P^ivt^ II. pa^, 199.
fur les Egyptiens & les Chinois, 26 j
ne s'étendoit point infques-là : car ce diRricl appar-
tenoic ou aux Troglodytes ou aux Ethiopiens ; &
c'ert réellement des Ethiopiens qu'on recevoit l'or
qui avoit été tiré du fable des torrents & des ri-
vieies, ou exploite de la même manière qu'on le
fait aujourvd'hui dans T intérieur de l'Afrique.
Enfin il s'en faut de beaucoup que les revenus àee
anciens Rois d'Egypte aient m.onté annuellement i
fix millions d'écus avant le régne de Pjammétiqiie^
qui fit un grand changement dans les finances &
dans le commicrce.
On ne fauroit évaluer le Talent Attique d'une
manière plus commode qu'en imitant ceux d'entre
les Savants , qui le comparent à mille écus d'Allema •
gne argent de compie. Dans ce procédé tout fe
réduit fins fraction & prefque fans calcul. Or fous
les Ptolémées l'Egypte fit elle feule le commerce des
Indes, de la côte d'Afrique Orientale, de l'Arabie
à, de l'Ethiopie , fans compter ce qu'elle retiroit de
"fa navigation fur la Méditerranée. Cependant les
revenus annutls de Ptolémée Auletès ne montoient
qu'à douze millions cinq cents mille écus: m.ais., dit-
on , ce Prince avoit extrêmement négligé les finan-
ce?, qui étoient fans coiTiparaifon miieux admlnis.
trées fous ks prédécefleurs. Il faut donc que je re-
cherche quels ont pu être les revenus de Ptolémée
Philadciphe fous lequel l'Egypte fut fi floriffante, à
ce que difent les Hiîtoriens.
On trouve que Philadelphe ayoit tous les ans
quatorze millions huit cent mille écus en argent, &
quinze millions de petites mefures de blé. {à) Ainlî
depuis lui jufqu'à Auletès , père de Cléopatre , le
dérangement des finances avoit produit une diminu-
tion
(a) Jero. fur le 9. Chap. de Daniel, Le nombre dci
«efuxes de grains peut être exagçiç,
368 "Recherches Fhilofophtques
tion de deux miHions trois cents mille écus; ce qui
p.e faifoic point un objet aufTi £onfidérable que Stra-
bon parok l'infinucr ; & fi Philadelphe n'eût eu
àts ponTefTions très- importantes fituèes hors de l'E-
gypte, il n'suroit jamais pu entretenir une Armée,
telle que celle dont parle Appien , {a) d que les
regidres de la Cour d'Alexandrie faifoient monter à
deux cents quarante mille hcmm.es , qui étant en»,
tretenus & foudoyés fur ie pied acluel , auroient
confumé tous les ans dix -huit millions d'écus. II
fe peut bien qu'il y a de l'exagération dans ce nom-
bre de troupes , car fans parler dits foupçons que
Polybe fait naître , on croit favoir qu'Appien' ^
doublé le nombre des chevaux: cet homme étoit
né à Alexandrie, & il a menti pour l'honneur de
ta patrie.
Après cela il n'y a perfonne qui ne voie que,
quand l'Egypte ctoïc fermée fur la Méditerranée &
fermée encore fur le Golfe Arabique, les revenus
des Pharaons n'ont pu monter à fix millions d'écus
à beaucoup près. Car il faut cbferver que les Fto-
lémées paroiHent avoir ûit la majeure partie du com-
rnerce des Indes pour leur propre com^pte; à. les
denrées , qui ne leur appartenoient point , dévoient
payer de très -gros droits à différents péages du Nil.
Ainfi Philadelphe tiroit plus de la moitié de (ts re-^
venus d'une autre fource que de celle de l'Egypte,
qui ne contenoit alors que trois millions d'habitants,
^ c'eft une véritable abfurdité de la part du Juif
Jofephe d'y en mettre près de huit millions fous le
régne de Néron , après tout ce que cette contrée
avoit fouffert fous les derniers Ptolémées & les pre-
iniers Céfars.
On ne prend point ici en conCdératîon la difFé-'
rence
(fl) fraef, ad Ukof kll^r, chiî*
fur les Egyptiens & les Chinois, l6^
îence qu'on voudroit imaginer dans la valeur deâ
erpeces: car, fuivant nos principes , il n'y a point
àtt diiférence notable -entre la valeur d'alors & celle
d'aujourd'hui , par une raifon qu'on comprendra ai-
fément pour peu qu'on y réfléchiîTe. La quantité
de l'or à. de l'argent eft maintenant bien plus gran-
de: mais en revanche ces métaux font aurfi plus ré-
pandus, & circulent dans une étendue immenfe.
Au temps de Philadelphe l'or & l'argent avoient à
peine quelque cours en France, en Efpagne, en
Angleterre: ils n'en avoient aucun en Allemagne ,
en Pologne, en Suéde & en Danemarck. Comme
les: efpeces étaient alors concentrées entre les peu-
ples qui habitoient les côtes & les is!es de la MédJ-
te;'ranee , cette abondance mettoit un obftacle à
Taugmentation de la valeur.
Voici maintenant comment on peut dé4nontrer
par une preuve directe , qu'on a beaucoup exagéré
tout ce qu'on dit des immenfes richefles des anciens
Pharaons. Hérodote donne une fpécifîcation des
tributs, que Darius, fils d'Hyn.afpe , levoit fur les
contrées qui lui étoient foumifes : rAfl^Tie , en y
comprenant Babyione, payoit mille Talents , &four-
riiflbit encore annuellement au Serrai! cinq cents
enfants châtrés ; tandis que toute l'Egypte , Barca ,
Cyrene & un autre canton de l'Afrique ne payoienî
enfemble que fept cents Talents» Là -dedans on
ne comprenoit , à la vérité , point les livraifons en
grains qu'il falloit faire à cent à. vingt mille Perfans,
ni l'argent qui provenoit de la pèche du lac Méris ;
mais cet article ne peut avoir été auffi coniidérable
que les Grecs fe le font imaginés , & ce qu'ils en
difent efi puérile. Au refte, ce tribut de l'Egypte
étôit très -modique en comparaifon de ce qu'il au-
roit dû être , fi les Pharaons^ euifent eu dQs revenus
énormes : car Darius avoit fûrement mis un rapport
quelconque entre les impofitions & les revenus dqs
contrées rerp€dives.
lA 3 Ceux,
2,yo 'Recherches PhUofophîqnes
Ceux , qui ont écrit jufques à préfent fur l'His.
toire de l'Egypte , prétendent qu'elle fut prodigieu»
fement enrichie par les dépouilles que Séfoftris avoit
rapportées de fon expédition , pendant laquelle il "
rançonna tout le Monde habitable. Mais ce font
les Interprètes , qui en montrant aux étrangers les
Temples^ (k les Monuments de l'Egypte, leur ont
«Jébité ces fables, qui allèrent en croiiTsnt de bou-
che en bouche. Diodore dit que, quand Séfodris
vouloit fe promener dans les rues de fa capitale , il
faifoit atteler à fon char les députés des Rois de la
Terre; & Lucain dit déjà qu'il y atteloit les Rois
mêmes. Voilà comme les fîdions fe répandent , &
comme on exagère enfuite ce qu'on a rêvé.
Ce font réellem.ent les trois premiers Ptolémées,
qui ont enrichi l'Egypte , en y fixant le centre du
plus grand commerce qu'on ait fait alors dans l'an-
cien Continent. Et c'eft parce que ce commerce
ctoit furtout fondé fur un luxe deftru(5^if , que quel-
ques habiles politiques de Rome fuppoferent l'Ora-
cle Sybillin qui intrigua tant le Sénat, à. par lequel
il étoit défendu aux Romains de porter leurs armes
en Egypte: car cet Oracle étoit fuppofé , ainfi
.qu'un autre fur le même fujet, qu'on prétendoit
avoir été découvert à Memphis. C^) Mais Augulle,
qui fe nK)quoit des Sybilles & des prophéties , crut
qu'ayant l'bccaflon d'envahir l'Egypte il ne devoit
■point en retarder la conquête d'un infiant. Et de-
puis
(fl) Haud eauidem immérité Cumana carminé vatis
CantunC ne Ni H Pelujia tancer et arva
Befpériu.e -/ni les.
Ces vers de la PhaiTale font une paraphrafe des qua-
tre mots fuivants, qu'on difoit être extraits des livres
Svbilllns, MILES IlOMANE, iEGYP'TVM
€ A V £.
fur h s Egyptiens & les Chinois. 271
puis cette célèbre époque les Romains dégénérè-
rent de plus en plus , comme les politiques Tavoient
prévu.
Quoiqu'une loi Egyptieniie , rapportée par Dio-
dore, ait fait, croire à pluiieurs Savants qu'on fe
fervoit jadis dans cette contrée d'une monnoye
d'or à. d'argent , il fuUt remarquer ici , que rien au
inonde n'eit moins vrai; puifqu'on y coupoit & pe-
foit le métal , ainii que nous le voyons pratiquer par
ceux qui dévoient payer aux Temples les vœux qu'ils
avoient f^its pour la fante de leurs enfants.
La première monnoye qu'on ait eue en Egypte,
y avoit été frappée par Aryandès fous la domJna-
lion àt^ Perfans , qui ne mirent point un grand
nombre de ces efpeces dans le comm.erce , ainii que
Sperling l'a fort bien remarqué, {ci) Et il paroit mê-
liie que celles qu'ils y avoient mifes, furent infen-
iîbîement retirées par le moyen du tribut annuel : car
les Arabes , qui cherchent parmJ les ruines de l'E •
gypte, & qui font même paiTer beaucoup de fable
mouvant par à^^ efpeces de tamis , n'en ont jamais
découvert' une feule pièce. On fait que toutes les
médailles , qui leur font tombées entre les mains , ne
remontent pas au-delà du fiecle d'Alexandre; içnt
qu'elles ayent été frappées à la Cour même des Pto-
lemées, foit qu'elles appartiennent à des villes £-
gyptieniies, qui avoient acquis le droit d'en fabri-
quer fous la domination Grecque , comme Pélufe,
Memphis , Abydus , Thébes , Hermopolis & la
gran'de cité d'Hercule, (b)
Parmî-
(i?) lie Niimmls mn cufis.
Sperling die que de ion temps la fabrique des faux
Sicles e'tûit dans Je îlolftcin, 2: il eft furprenant qu'on-
ne fe foit pns nvife' dans cette fabrique du Hoiftein de
faire des médailles Egyptiennes.
(b) Vaillant hift. Ptolem, ad j'idcm mmijmatum accommo-,
^.ua. 104.
:27- Recherches Fhîlofophiques
Parmi les différentes nations , auxquelles les An-
ciens & les Modernes ont attribué l'invention de la
monnoye , on n'a niéme jamais penfé à nommer les ,
Egyptiens, & Poîlux, qui entre là-deffus dans de
grands détails, ne fait point h moindre mention
d'eux. Il n'y a pas de doute que le Comte de Cay-.
lus ne fe foit trompé, lorsqu'il a cru que de petites-
feuilles d'or plliTé avoient lervi en Egypte de mon-
Jîoye courante, {a)
Ces fortes de bradéades , dont il efl: ici queftion ,
font toujours tirées du corps ou de la bouche de
€)uelque Momie; tellement qu'on doit \qs envifager
com.me des amuiettes , des philaderes ou de flmplea
repréfentations de feuilles de Perfea. La loi dcfen-
doit aux marchands Egyptiens de marquer fur les lin- ,
gots un faux titre & un faux poids ; mais il etoit li-
bre à tout le mionde de fe fervir d'une 'balance,,
comme on le faifoit auffi dans \es payements par Si-
dQSn lorsqu'on les foupçonnoit d'être trop légers. Si
les Egyptiens avoient eu de petites feuilles de métal,
comme le Comte de Caylus l'a imaginé , ils ne fe
feroient point fervis d^ la balance pour s'acquitter
ét$ vœux par lesquels ils promettoient de donner
«ne certaine quantité d'argent qu'on devoit pefer.
Enfin il en étoit d'eux comme àçs Hébreux , chez
lesquels aucun Sicle ne fut monnoyé jusqu'à la con-
ôrudion du fécond Temple. Et ces peuples ont eu ■•
trop de liaifons entr'eux , pour que l'un eût ignoré *
l'ufage de la monnoye , tandis que l'autre l'auroit
connu.
On s'imagine d'abord que tout ceci nous fait dé-
couvrir un rapport frappant avec les Chinois. ILt
eQ\\ précifément le contraire : car les Hiiloriens de
ia Chine font remonter l'ufage de la monnoye dans
leuc
(^a) Recueil £ Amii^^iicj, Tom.IL /<?^. is.
fur les Egyptiens & les Chinois. 273-
l€ur pays à des époques trés-recaléés , & qu'on a-
même voulu conftacer en fabriquant de faufl'es mé-
dailles. L'opinion la plus généralement reçue ell
que Tching-tang^ que quelques-uns font montée
fïr le Trône en l'an 1558 avant notre Ere, fît fon-
dre des pièces de monnoye pour les mettre dans le'
commerce des Provinces qui lui étoient foumifes*
M:(is depuis les Chinois ont eu àt^ efpeces d'or &
d argent, qu'on a dû retirer d'entre leurs mains;
pnrce qu'ils les faliîfioient avec tant d'adrefle, qu'il
n"e:oit point poliible de les reconnoître: cependant
il s'en faut de beaucoup que Ja méthode, dont on
ie fert aclueilement, ait fait ceOer tous les abus;'
puisqu'aux fauHés monnoyes on a fubftitué les fauflesr
balances. Et tous les marchands ont acquis une-
grande fubtillté de pratique dans la manière de pefer ^
à peu près- comme les Juifs 6c \tB Egyptiens, car'
cette fourberie doit néceiïairement s'introduire cheZ'
les peuples ou Ter & l'argent ne font point m.on-
noyés. Quant à k nature du métal , on ne peut l'efi,
fdver qu'avec àti pierres de touche, qui n'indi-
quent jamais le titre avec la dernière précifion aux-
yeux dé cenx-mêm.es qui fe croient les pius habr-
les ; & à cet égard les plus habiles font fans contre*
dit les Juifs.
Telle ed la différence qu'il y a encre les Égyp-
tiens & les Chinois: les premfers ont manqué de'
pénétration en n'inventant point de monnoye: les-
autres ont manqué de probité en rendant Tufage de-
là monnoye impraticable. \.^s efpeces d'or & d'ar>
i;€nt , que les Grecs mirent dans le commerce de-
PEgypte, y refierent toujours, ^ on ne fut jamais^
obligé de les retirer , comme on a dià les retirer à là^
Chine.
Au ré fie, ce font les Pyramiies, les Obélisques-,»
lès Temples & les exagérations d'Homère, qui ont'-
feit croire à tent d'Auteurs , que Us anciens Pha--
274 Recherches PhUo/ophiques
racns étoient àts Princes immenfement riches; m.d\é<
la matière de tous ces Ouvrages ne leur avoit rien
coûté , <Sc- leurs reve*nus étoient plus que Tuffifants--
pour payer les ouvriers, qui jadis ne gagnoient pas
dans les pays chp.uds la dixième partie de ce quMIs-'
gar^nent aujourd'hui en Europe. Ordinairement la*
prix de la main d'œuvre fe règle fur deux chofes : .
il fe règle fur les dépenfes que doit faire l'ouvrier
pour avoir fon néceflaire phyfique, & enfuite fur*
jes dépenfes qu'il doit faire pour avoir le néceiïaire:
phyfique de fes enfants: or, on a déjà dit qu'il n'y
a pas de comparaifon entre ce que coûte en Europe-
l'entretien d'un enfant, & ce qu'il coûtoit ancienne-
ment en Egypte , lorsqu'il n'y avoit point dans cet-
te contrée de commerce extérieur , qui influe tou-
jours plus ou moins fa^ la cherté des aliments ; à
\ts grains, que les Caravanes expcrtoient en Afie^
n'eft pas un' objet qui mérite qu'on en parle. Com*
mt les Pharaons avoient beaucoup de terres qui leur
appartenoient en propre , ils fourniiïbient eux- mê-
mes aux ouvriers la nourriture, & peut- être aulîi.
le vêtement; de forte qu'ils ne piyoient presque*
rien au-delà du nécefTaire phyilque.
Il ne paroît point que les ftatues de bronze, d'or,'
d'argent ou d'ivoire , aient été à beaucoup près<
aufTi communes dans les édifices de l'Egypte, qu'el-
les rétoient dans la Grèce & l'Italie. Il fe peut fort: j
bien que les Athéniens avoient plus dépenfé pour
faire la ftatue de Minerve que le Pharaon Amafn'
pour faire tailler & tranfporter l'un des Obélisques de
Sais. Quand les Anciens font mention d'un prodi-
gieux cercle d'or , que les Egyptiens avoient mis fur
le tombeau ^Oftmendué ^à. d'une rtatue de ce métal<
érigée dans le 'Delta , ils avouent n'avoir point vu
■toutes ces chofes, dont ils parloient fur des ouï-
iiie : cependant il y a bien de la différence entre-
voir un prodigieux. cercle d'or, & le décrire dajis un.
fur les Egyptiens ^ JesChimn, ^75-
Romar.. Il n'étoit pas même permis aux Egyptiens
de porter de l'or dans le Temple d'Héliopolis , &
cette politique fut très- fage. Les Juifs ne voulu-
rent point la fu'vre: ils mirent des tréfors danï leur
Temple de Jémralem , & ii fut fans ceffe pillé,
comme cela arrive à toutes les richeffes qu'on met
dans les églifes: elles font tôt ou tard enlevées.
On voit par la cérém.onie de" l'inauguration des
Pharaons , que ces Princes n'eurent jcmais à leur
Cour ce fafte infultant des Defpotes de l'Orient; car
c'ed fortout à leur couronnem.ent qu'on auroit dû'
en faire rofientation: cependant les Rois d'Egypte
portoient ce jour -là, comime le dit le Scholiafte de'
Germanicus, une tunique affez modefle, un collier,
un fceptre & un diadème fait de ferpents entortillés,
qui peuvent avoir été d'or, & on croit que c'eft
d'un tel diadème que fe fervit l'Empereur Tite,'
lorsqu'il affilia à Meuichis à la confécration du Bœuf
Apfs: car il ne porta point le joug de cet animal,
comme Tavoient fait les Pharaons ; ce qui eût été'
de fa part le fignal d'une révolte contre fon pere,&
ma'gré cela fa conduite parut , dans cette occafion ,'
fort fufpede. (ri) D'un autre côté les Rois ne fai-
foient pas en Egypte de grandes dépenfes pour l'en--
tretien de leur table: car le fyflème Diététique, au--
quel ils fe conformèrent fcrupuleufement jusqu'à
Pfammt tique , y m.ettoit beaucoup d'obilacles , &
ces Princes favoi^ent bien que ce ne fût point par'
un principe d'aufcérité que les premiers habitants de'
i' Egypte inventèrent ce fyftéme, mais uniquemicnt-
par'
(a) Lorfqiie Tlte i'o. couronna à la confécration du
Bœuf ^f//, il n'étoit encore qu'un fîmple particulier»
Qjiam fufpidûném , dit Suétone, auxit foft quant ÂlexitKdrhin
ftrens', in confecrando apud Memphim love Api , diadcma'
(éCtavit : de more qmdem rituque prijca Religionis, In'
TITO VII.
ijS Vie cherche s PJillofopFiqiîef
par des motifs de fanté , comme on le voit dans tout
ce qui concerne la vie des Prêtres, dont les Viîs mê-
mes étoient treiTés de feuilles de Palmier : non parce-
qu'ils vouloieht faire, ainft que le dit Pi^rius, une
grande pénitence toutes les nuits ; mais parce qu'ils
vouloient fe garantir d'une certaine maladie qui les
eût rendu impurs. Ccft à Romje qu'on dormoit fur .
ces lits de plume fi recherchés dans l'Antiquité, &
qu'oii achetoit des Egyptiens , qui furent toujours
aflez fenfés pour ne pas s'en fervir eux-mêmes, (a)
J'ai déjà eu occafion de parler , dans une fedion
fur les .Beaux -Arts, de la manière dont le peuple
ëioit jadis divifé en Egypte. Maintenant il faut
ajouter îci que Téleâion des douze Gouverneurs ,"
qui dévoient régner conjointement dans cette con.- '
tré€ après la mort du Pharaon Séthon , efl la plus» „
forte preuve qu'on puidè alléguer pour perfuadier. auc
Leâ:eur que les Egyptiens avoient été originaire-
ment partagés en douze CaRes: cr on ne peut gue-
res douter que ces Gouverneurs , qui furent choifîs-
«iors, n'ayent été les- Chefs des^Trihus, & on trou^'
ve auffi de tels Chefs dans les Tribus Juives, Mais
indépendamment de cette divifion , il en exilîoit
une autre plus générale , par laquelle le peuple étoit
cenfé former trois grands corps , comme cela s'ob-
ferve encore de nos jpurs parmi les Coptes ou le^.
Egyptiens modernes, dont les Mébachers repréfen-
tent en quelque forte les anciens Calafires à. les-.
flermotjhes ^ ou, ce qui eft la même chofe, les-
amilies militaires , qui pouv oient , fuivant Hérodo-
te».
(a) 11 en eft parlé dans une épîgfam"me de Martial, -
qui commence par ces mcts^ Qjiid torus à Niîo &c. Ce
commerce étoit fondé fur la piodigieufe quaptité d'Oies-
que les Egyptiens iiouriiiToient. Yoyea /<» fift, [itf /««*
régime diéréinjue.
fur les Egyptiens ^ les Ch'mm» 2yf
fie , mettre fur pied quatre cents dix mille hommes-;:
mais c'eft - là une de ces exagérations à laquelle il ne
liiut pas même s'arrêter.
Dans un temps où l'argent étoit fort rare, on fe
fera avifé en Egypte d'aliîgner des terres aux fol-
dats, à. bientôt il fe fera élevé entr'eux de grandes
(iifputes fur le produit, qui par la diverfité du fol
rie pouvoit être le même fur une étendue donnée.
Pour remédier à ces inconvénients , le Législateur
ordonna que les portions militaires circuleroient fans
cefle & pafieroient d'année en année d'un foldat a
un autre; tellement que ceux, qui en avoient d'a-
bord eu une mauvaife, en recevoient enfuite une
meilleure. Par cette opération on ôta entièrement
la propriëié des terres au corps de la Milice, pour
ne lui en laKTer'que le ilmple ufufruit. Enfuite on
défendit à chaque foldat en particulier trois chofes-
de la dernière importance: on leur défendit de cul-
tiver , de commercer à. d'exercer des Arts méca-
niques-.
Il ed: bien étonnant, fins doute, qu'on ait voulu
fe prévaloir de cette difpoiition des loix Egyptien-
nes , lorsqu'on fit en Europe je ne fais quels livres
pour combattre le fyQême de la Noblefle Commer-
çante: car il n'y avoit en cela aucun rapport, ni au«
Gune connexion.
Les CalaRres Se. les Hermotjhes étoient, comme
cela eft mànifefte, à la folde de l'Etat. Ainiî le
Législateur eut grande railbn de leur interdire le
commerce, que jamais les foldats ne doivent faire:
auiTi ne l'a -t -on point propofé à la NoblefTe qui
ftrt aftaelîement dans les Armées, ce qui eût été
abfurde; mais à la Noblefle qui n'y fert point, &
qu'on ne peut , par conféquent , comparer aux Ca^
lafires & aux Udrmotyhes , qui fer voient toujours.
Lorsqu'on v^-Ut décider des queflions de Poîiti-
i^ue par l'autorité de l'Hiftoire ancienne , il faut
M 7. biea
tij2 Recherches Philofopktques
bien prendre garde que les cas , dont il s'agit , foient
les mêmes ; fans quoi il en refaite une grande con-
flifion dans les idées.
Comme les hommes , qui naiffent dans la BafTé-
Egypte, ont peut-être plus de force & de vigueur
que ceux qui naiffent dans la Thébaïde , on avoit
tellement arrangé les chofes que la plupart des û-
milles militaires' fe trouvoient dans le 1)^/^7 , c'eil-
à-dire , dans la partie feptentrionale ; & on croit
avoir obfervé le même arrangement aux Indes, où.
les familles militaires des Frayas & des Naires habi-
tent auiTi le plus qu'elles peuvent vers le Nord. ^
Les établillements de la Milice Egyptienne com^-fP
prenoient fjrtout la ville de Saïs décorée d'un Tem- '
pie de Minerve, que les foîdats avoient choiiie pour
leur protedrice: ainiî que nous le voyons par la figu-
re du Scarabée , qui étoit fcuîptée fur le chaton de
toutes les bagues m.ilitaires: car cet infedle fut tou-
jours un des premiers fymboles de la Minerve Egyp-
tienne, qui paroit aulTi armée dans quelques Monu-
ments , comme la Pa'.las des Athéniens , qui mirent
ëgalem-ent les gens de guerre fous la protection de
cette Divinité, comme les artifans étoient fous celle
de Vulcain.
Quant à ces termes de Calafires & de Hennoty:.
hes ^ que jamais perfonne n'a pu interpréter, à. par'
lefquels on dillinguoit les deux corps de la Milice '
^Egyptienne , {a) je crois qu'ils font uniquement pris
de
(a) Le terme de Caîafiris defîgne l'habit ordinaîre
qu'on poitoit en Egypte , & nous trouvons dans Pollux
Je mot i\:Eénntyb:on pour indiquer une autre efpece par-
ticulière de tunique Egyptienne. Le trqdufteur Latin a
cru que la racine de ce mot étoit Grecque ; mais c'eft
nn terme Giecilé & conompu de raême^\ie celui d'Uer-
nwtyiiès»
fur les Eg)'pî!em & les Chinois. 2^^
de la forme des habits , & non de la forme de l'armii,
re , qui confiitoit d'abord dans un de ces grands bou-
cliers', comme en ont eu les Gaulois , & qui en. cou-
vrant toutes les parties du corps, en gênent aufîitous
les mouvements. Comme les Egyptiens fe rangeoienc
en pelotons qui agiflbient féparément, l'ennemi ve-
îîoit les invertir & les ferrer les uns dans les autres
au point qu'ils recevoient tous les coups qu'on leur
portoit , & n'en connoient pas à caufe de l'embar-
ras qui provenoit des boucliers. Céfar décrit une
armure défenfive , qui mit une peuplade Germa-
nique dans le m.éme cas: elle ne put fe rem^uer pen-
dant l'adion , & fut, par conféquent , défaite. L'u*
fage àts grands boucliers a été généralement ré.
prouvé psr les Romains , les Grecs, \qs J\{îacédo^
niens & mém.e par les Chinois, qui font d'ailleurs
trt^s - fujets à fe cacher fous leurs rondaches , à. à
faire une efpece de tortue fort bizarre.
Lts mauvais principes , que les Egyptiens avoienf-
fur la ïaftique, provenoient en grande partie de ce
qu'ils employoient àts chars armés dans les batailles ;
car lî Ton en excepte les Eléphants, rien, ne peut
occaiîonner un plus grand défordre dans les attaques ^
que les chars : il n'y a pss de peuple de l'ancien
Continent qui ne les ait eiïayés, & qui n'y ait re-
noncé. Indépendamment de la confufion à de
l'embarras . on perd par ce moyen le meilleur parti
qu'on puifie tirer des chevaux dans des endroits fa-
blonneux, com.me l'étoient ceux qu'il importoit fur-
tout aux Egyptiens de défendre à l'Orient & à l'Oc-
cident du Delta , où ils ont été bien des fois battus*
Quoique ce fcit une opinion reçue que les foldats
de l'Egypte ne portoient point de cafque, ce n'en
e(t pas moins une erreur, qui provient- uniquement
de ce conte que fait Hérodote: il prétend avoir ob*
fervé du côté de Pelufe , que les têtes des Perfans
répandues fur un ancien champ de bataille étoient
très-
iSo Kechershes Plïilofopfïiqim
très - molles vers le haut du crâne , & les têtes de»
Egyptiens très- dures; parce qu'ils étoient toujours-
rairés, & ne portoient, fuivant lui, aucune efpece
de coëfFure. Mais ils avoient des cafques de cuivre
& des cuiraffes de lin , dont quelques-unes, telles
que celles du Pharaon Amafis ^ ont fait l'admiration
de tou* ceux qui les virent à Samos & à Lindus
■'dans rifle de Khodes , où la plus belle avoit été con-
facrée à Minerve. Cette armure , dont Hérodote a
«Jécrit la broderie, éioit remarquable par fa trame , où
chaque fîl avoit été tordu de 365 autres, par une
alluuon linguliere à la durée de l'année vague: c^r
les Egyptiens ne pouvoient s'empêcher 'de reveni?
toujours aux allégories dans les chofes mêmes où il
n'en falioit point. Quoique la Milice d'Athcnes ait
pris de ces cuiraires Egyptiennes par ordre d'îphi-
crate, Paufanias a eu grande raifon d'obferver qu'el-
les ne valoient abfolument rien; puisqu'elle? neréH--
lîoient point aux armes pointues, mais feulement à
celles qiii tranchent ou qui brifent, comme les bai-
ks & les pierres kincées avec des frondes. Outre les
armes, les drapeaux à. les inftruments de Muiique,
les formidables Calafires de l'Egypte portoient enco-
re avec eux dans les expéditions un grand nombre
d'oifeaux de proie ai principalement des Vautours,
dont i's tiroient, fuivant leur méthode ordinaire,
àts pronoilics , comme nous le Pivons par Orus
Apollon , qui en parle en deux différents endroits
des Hiéroglyphiques; & tout cela eft encore précifé-
ment ainfi de nos jours aux Indes , où \tQ Naires &
les Rajas ne livrent point de bataille , lorsque les
Vautours qui fuivent l'armée paroiffent mornes &
tranquilles ; mais je crois que les Généraux ont un
fecret pour leur donner de la vivacité , quand ils
veulent , en leur faifant prendre de l'Opium , ainfî
que les Marartes en font avaler à leurs chevaux , ce
q,ui les rend û- impétueux que rarement l'ennemi eft
en'
fur les Egyptiens ^ les Chinois* iZi
en état de les arrêter. On prétend que dans l'An-
tiquité les Egyptiens avoient aufii une cavalerie très-
nombreufe indépendamment de leurs chariots de
guerre , dont on voit encore la figure fculptée fur
quelques Monuments de la Thébaïde. Mais quand
on réfléchit au débordement régulier du Nil, il efi:
facile de concevoir qu'on a beaucoup exagéré le
nombre des chevaux , dont les Egyptiens ne pou-
voient fe fervir que quand ce fleuve etoit rentré
dans Ton lit. Et ce feul inconvénient , fans parler
è'ts canaux & des folles qu'on trouvoit à chaque
pas, a du les dégoûter de la cavalerie; & ils fai-
foient confifrer la force de leurs armées dans les gens
de pied, comme Xénophon ledit.
Il régne tant de contradiftions en ce que les An-
ciens ont écrit touchant Séfodris, qu'on voit aifé-
ment qu'ils en parloient au hazard ; îea uns veulent
que ce Prince ait travaillé toute fa vie à éneri'er
l'efprit militaire des Egyptiens , en les plongeant dans
la molleffe, afin de prévenir cts révoltes fi funeiles
& fi fréquentes parmi les Milices de l'Orient : d'au-
tres Hiiloriens prétendent , au contraire , avec Ariflo-
te, que Séfoftrls perfeclionna l'Art Militaire , &
donna une force nouvelle à la difcipline. On avoit
furtout cherché dans ce pays à conduire les foldats
plus par rhonneur que par les fupplices : ils deve^
noient infâmes en ciéfobéiflànt à leurs Chefs, & ils
recouvroient leur honneur en donnant des preuves
de bravoure: mais je doute qu'ils aient pu fe glori,
fier de leur expédition de Jérufalem: puisqu'il étoit
très aifé de battre les Juifs, ce malheureux peuple
ayant été battu par presque tous ceux qui ont voulu
l'attaquer.
D'un autre côté , on a fait tort aux Cala fer es &.
SM^^Hë'f'îiîotjhes en les accufant de la dernière lâche-
té dans des atlions où ils ne fe font point trouves:
car, fuivant nous, toute la Milice nationale de TE-»
58s Ke cherche s Phïïofophîques
gypte fe retira en Eihiopie du temps de Pfamîné-
tique ^ & ne combattit jamais plus Tous les Pha-
raons, {a^ Ainii cette JNlilice ne fe trouva pas au
ïit%ç. à' Azot ^ qu'Hérodote fait durer vingt -neuf
ans ; & depuis que le Monde exifle , dit- il, -il n'y
a point d'exemple qu'une Place ait tenu iî long-
temps ; parce que les troupes étrangères , que les
Rois d'Egypte avoient à leur folde , ne vouloient
point monter àra{îaut:& on ne fait point cequ'euf-
ient fait , dans de tels cas , les Calafires & les Her-
motybes ^ qui vivoient alors paiiiblement en Ethio-
pie, & ils n'eurent aucune part à toutes les opéra-
lions qui fuivirent ce fiege , ni furtout à la bataille
qu'on livra aux troupes de Cambyfe. Il faut obfer-
ver ici ou'on prête à ce i rince un nratagême, dont
il ne s'eTt ariurément pas fervi: on veut qu'en affié-
géant Pélufe, il ait fait mettre au front de fon ar-
mée un rang d'animaux facrés ; de forte , dit - on ,
que les Egyptiens n'oferent lancer aucun trait; mais
il n'y a aufll en cela aucune vérité. D'abord Cam-
byfe n'affiégea point Pélufe, qui dût fe rendre d'elle*
même: enfuite les troupes mercenaires de la Carie ,
de rionie & de la Libye, qu'on ôppofa alors aux
Perfans, fe feroient mifes très-peu en peine des ani-
maux qui n'étoient point facrés pour elles. Ainfi
on voit que cette fable a été imaginée par un Ecri-
vain fort ignorant dans l'Hiftoire, à. qui croyoit
que les anciens Calaftres & les Hermotjbes exi-
fioient encore en Egypte lorfque cette contrée tom-
ba
{à) Les Auteurs font monter à plus de deux cens mil-
jC hommes Je nombre des foldats Egyptiens qui fe re-
tirèrent en Ethiopie. Mais quand on fuppoferoit que
ce nombre e'toit une fois moindre, il s'enfuivroit tou-
jours que toute Ja Milice nationale abandonna rdoi;
ion pays.
I
fur les Egypîiem ^ les Chinois, 1283
fea fous le pouvoir du fils de Cyrus ; ce qui n'eft
point vrai.
Le côté ho.no*"able a toujours été à la Chine la
gauche: le côté hono:able a toujours été en Egypte
la droite. Or le Pharaon Pfamné tique , qui viola
d'abord les loix d enfuite les ufages, voulut mettre
à l'aile droite les troupes étran,£eres qu'il avoit çi fa
folde, & rejetter les Hermotybes avec les Caïafires
à la gauche; tellement que ces malheureux fe cru*
rent déshonorés par l'injuHe préférence qu'on accor-
doit à des Grecs faméliques & à de^ mercenaires fans
foi. Enfin ils ne voulurent plus fervir , & quittè-
rent l'Egypte , malgré l'ancienne maxime de cette
contrée, d'où les habitans ne fortoient point pour
aller s'étabHr ailleurs , comme le remarque Clément
~ d'Alexandrie, {a)
Je conviens que le récit d'Héro.^ote ne s'accorde
point touchant la retraite desfoldats Egyptiens, avec
celui de Diodore , qui attribue leur mécontente-
ment au feul aftront dont on avoit cherché à les cou-
vrir. Hérodote, au contraire, prétend qu'ils avoient
été laiffés pendant trois ans dans les garnifons de la
Thébaïde , d'où Pfatnmétique ne vouloit pas qu'ils
fortifient : mais cela n'eft point probable, & cet Ecri-
vain fe trompe encore, lorfqu'il place beaucoup trop
avant dans l'Ethiopie l'étabîiflement que ces défer-
teurs y avoient formé, llparoit prefque certain qu'ils
fe fixèrent fur les bords de X Afiahoras ^ & y ouvri-
rent même un canal , qui fe déchargeoit dans la Mer
Rouge ; fans qu'on fe foit apperçu que cette faignée
artificielle , faite à V AJfaboras , ait diminué les eaux
du Nil; ce qui a cependant dû arriver j mais la dimi-
nution a pu être infenfible.
Il
Ça) Stiromat, p^ 3^4*
*:S4 "Ke cherche s Philofophiques
Jl faut dire à cette occafion que l'idée ou le projet
de verfer le Nil dans la Mer Rouge, en rendant l'E-
gypte inhabitable, n'a pas été entièrement inconnu
aux Anciens, comme Ta obfervé Mr. Maa3,ce Sa-
vant il eflimable auquel nous devons le meilleur Ou-
vrage qu'on ait fur la Géographie de la Paledine.
C'eil: furtout dans Claudien , qui étoit né en Egyp-
te, qu'on trouve quelques notions fur la poiTibilité
de détourner le Nil; mais cette entreprife n'a pas
été tentée avant le dixième fiécle; & ce qu'on en
dit me paroît même fabuleux. Elmacin & d'après
lui le Père du Sollier aflurent que fous le Kalifàt de
Munflûnfir on avoit fait en Ethiopie àas digues &
^tz éclufes par le moyen defquelles on empêcha tel-
lement les eaux de s'écouler , qu'on commença à
ci:aindre une difette dans toute l'Egypte. Comme les
Patriarches d'Alexandrie font les véritables Métro-
politains de l'Ethiopie où ils envoyent un Ahuna^
on s^adrefla dans cette détrefle au Patriarche Michel
311, qui alla porter des préfents aux Ethiopiens, (5c
on détruifit les ouvrages qu'ils avoient faits.
Il eft difficile de concevoir comment les Ethio-
piens ont pu être alors affez verfés dans les Arts
pour exécuter les prodigieux travaux qu'on leur at'
trîbue; puifque vers l'an 1525 , Etana BengheJ^
qui étoit Empereur d'Ethiopie, envoya un Ambas-
fadeur à Lisbonne pour prier le Roi de Portugal de
lui faire pafTer un certain nombre de pionniers d'Eu-
rope & des Architectes, qu'il vouloit employer à
détourner le Nil au point qu'il ne devoit plus venir
d'eau en Egypte. Ce Monarque alTurott qu'un de
fes prédécefïeurs , que Ludolphe nomme Lalîbah ,
ffÇ-oit déjà tenté ce projet en ouvrant un canal à
l'oppofîte du Suakem : & de Suakem au Nil y a
trente à quarante lieues fuivant les Relations dQs
Portugais , qui ne furent point en état d'achever ce
prétecdu canal , à je fais qu'ils n'ont pas même
remué
fur les Egyptiens & les Chinois. 28 J
remué un pouce de terre au- delà des Cataracles. Il
De fut plus parlé de cette entreprife fatale jufqu'en
1706, [orCc\ue Tek/jmaf70uf , foi - difant Roi d' Abys-
finie , menaça le Pacha qui rélide au Caire , de dé-
truire l'Egypte de fond en comble par l'épuifement
du Nil. (a) Il étoit aifé à cet Abyirin de menacer
^e la forte un Turc ; mais il lui eût été très - difficile
d'en venir à l'exécution.
Ce n'eft pas à l'oppolîte de Suakem , comme les
Portugais l'ont cru , mais plus vers le Sud , fous le
dix - huitième degré , que le terrain s'incline conti-
nuellement jufqu'au rivage de la Mer Rouge , &
c'eft-là qu'on pourroit amener les eaux de V Afiabo-
ras ou du Tacaze ^(y^\ fe décharge maintenant dans
ie Nil, &le Nil m.ême pourroit être forcé au point
qu'il couleroit vers l'Orient, comme il coule vers le
Nord ; mais il faudroit pour cela faire des ouvrages
vraiment prodigieux qui ne rapporteroient jamais'ce
que leur conftruflion auroit coûté , & ce que coû-
teroit encore leur entretien : car les peuples de l'E-
thiopie n'auroient rien gagné en abimant totalement
l'Egypte, & s'ils ne vouloient avoir qu'une com-
munication avec le Golfe Arabique, if fuffirolt de
rouvrir le canal qu'avoient fait jadis les déferteurs ,
& qui eft à préfent à fec, puifque cette dérivation
ne paroit point fur la carte de Mr. Niebuhr, &
elle n'ell- placée qu'idéalement fur la Carte de M.
d'Anville.
On a très - rarement vu l'Ethiopie & l'Egypte
fous une même domination : mais fi ces deux con-
trées obéiifoient à la fois à un feul Prince , on pour-
roit par le moyen des digues & éclufes fournir tous
les ans au Nil la quantité d'eau dont il a précifé-
ment befoin pour bien arrofer toutes les terres de-
puis
fa) Yoy. Commation du Voya^^ de Loho,
286 Recherches Phihfoph'iques
puis Syéne jufqu'à la Méditerranée; de forte qu'on
ne craindroit plus ni -les débordements trop foibles,
ni les débordements trop forts, 11 fe perd dans les
fables de l'Abyfrinle beaucoup d'eau pluviatile, qu'il
fufliroit de raiïembler dans des réfervoirs d'où on la
laifleroit écouler à volonté, fuivant le befoin que
l'Egypte pourroit en avoir. On croit à la vérité,
que ces Ouvrages ont été entrepris par les Anciens;
parce qu'on trouve fort avant en Afrique des riviè-
res qui communiquent les unes avec les autres par
des canaux lefquels paroiflent abfolument faits de
main d'hommes : mais on ne fauroit dire que jamais
]qs Egyptiens ayent penfé à ce projet, dont ils ne
foupçonnoient peut- être pas même la polTibilité.
Les Prêtres ont lu à peu près tout ce qu'on peut
favoir fur les caufes du débordement du Nil; ils les
expliquèrent d'une manière a^cz fatisfaifante à Eu-
doxe; {a) mais quant à la fource de ce iieuve, ou
ils la reculoient trop vers le Sud , ou ils croyoient
que cette fource , proprement parlant , n'exifle point ;
ce qui efl: l'opinion la plus probable: cc:r il s'agit,
fuivant toutes les apparences , d'une infinité de pe-
tits ruiOéaux, qui fe raffemblent dans les vallées
quelques jours après que les pluies ont commencé à
tomber dans la Zone Torride; & la fource du Nil
peut fe trouver tantôt dans une vallée tantôt dans
une autre, fuivant que le vent chaflé les nu:ges,
ou fuivant qu'ils s'arrêtent au fommet des monta-
gnes: tellement que le Nil vient quelquefois de plus
près, & quelquefois de plus loin, mais il ne peut
en aucun cas venir des hauteurs qui font dans Thé-
niifphere auflral, comme les Prêtres paroiiTent l'a-
voir cru.
Ce que nous avons dit jufqu'à préfent du Gou-
ver-
{a) Plutarqiic in ?lacuis Fhihfofh, Lib, IF, Caf. x.
fur ks Egyptiens & les Chuwis» 287
vcrnement de l'ancienne Egypte, peut fuffire pour
en donner une idée allez précife ; mais il faudroic
s'engager dans beaucoup de difcuifions, fi l'on vou-
loit également indiquer quelle a été la politique de
ce Gouvernement à Tcgard des peuples dont il
avoit ou à craindre ou à efpérer. En général , les
Egyptiens ne paroiflent pas avoir entendu cette par-
tie: ce fut, par exemple, une faute énorme du Pha-
raon Ànmfes , de n'avoir pas fait fecrettement d'al-
liance avec les Arabes , lorfque la puiflance de Cy-
rus commença à faire trembler l'Afîe ; puifque les
Anciens eux-mêmes ont obfervé que, fi les Egyp-
tiens euffent été étroitement unis avec les Arabes,
jamais Cambyfe n'auroit pu pénétrer jufqu'à l'iQhme
de Suez. Une faute plus énorme du Pharaon
Pfammôtique fut de confier la défenfe de l'Egypte
à des troupes étrangères, & d'y introduire diffé-
rentes colonies formées de la lie des nations: on
pouvoit ouvrir ce pays fur la Méditerranée aux na-
vires de la Grèce: mais il ne falloit point admettre
les Grecs mêmes dans différents cantons du Delta.
Les Egyptiens avoient déjà chez eux trop de peu-
plades étrangères, qu'ils laifibient vivre en corps
à fuivant leurs loix nationales ; ce qu'il ne faut
jam.ais permettre. Une de ces peuplades formée
uniquement de Phéniciens occupoit un grand quar-
tier de Memphis: on trouvoit un corps d'Arabes
fédentaires ^ Coptos , fans parler ùts Bédouins ,
dont on ne put point toujours arrêter les cour fes ,
comme on le voit par le contrat qu'on avoit fait
avec eux , & par la grande muraille de Séfoihis , la-
quelle ne fervit jamais à rien. Les Arabes fédentai-
es de Coptos faifoient une efpece de trafic , à. en-
voyoient quelques denrées jufqu'à cette ville qu'en
appelloit V Arabie Ueureufe , qui n'a fùrement été
ou'une ville, & non une contrée, comme l'Auteur
du Périple de la Mer Erythrée le dit d'une façon
pou.
288 Recherches PhtlofophiqueS'
pofitive. Ainfi , quand les Ptolémces firent eux-
mêmes dire6tement le commerce des Indes, il n'y
eut plus d'Arabie Heureufe ; & Tendroit, qu'on
avoit défigné fous ce nom , fut rafé totalement p .r
les Romains.
D'un autre côté, les Ethiopiens avoîent un Eta-
bliffement dans la haute Egypte : les Africains Occi-
dentaux , que je crois avoir formé la Tribu déteïrée,
vivoient en troupes vers Racotis à. fur le terrain
qu'on prit pour bâtir Alexandrie: les Juifs avoient
été fixés aux environs de la petite cité d'Hercule ,
que nous avons pri(e pour Avaris , que quelques
Savants veulent chercher dans l'Arabie pétrée vers
l'endroit où l'on découvre beaucoup de Monuments
Egyptiens, ia) Je ne parlerai point de TEtablifle-
ment ô.ts Babyloniens, au-deffous de Memphis;
puifqu'il n€ fut, félon toutes les apparences, formé
qu'aprèc rinvafion de Cambyfe. Et ceux, qu'on a
pris pour des Babyloniens, étoient plutôt é^s Per-
fans, qui avoient dans cet endroit le feul Pyrée
qu'on ait jamais vu en Egypte. Les Anciens ont
encore fait mention d'une troupe de Iroyens fu-
gitifs, que les Egyptiens reçurent également chez
eux, & qu'ils fixèrent dans le voiiînage des gran-
des
(a) Ils prétendent c\\x Avaris foit la même ville , que
îtolemée, Etienne .& Je catalogue des Evêchez placent
eji Arabie fous le nom diAvara , & qui eft appellée
A-jatha dans la Notice de l'Empire de l'édition de Basle
de ijys , oii le texte eft plus coue(k qu'en aucune
autre. Mais ce fentimcnt ne peut être fondé que fur
«ne reïïemblance de nom. Il a été démontré par plus
de vingt exemples, que le Juif Jofephe a commis des
fautes énormes qui fo t relatives à la Géographie de
l'Egypte: or je crois qu'il a confondu le canal Eubas-
tique avec ia bouche Tanitique, & que cette confufion
i empêché de letïVVJYÇi: Avarii dsv î.Sithrm
fur les Egyptiefis ^ les Chimis. 289
(^s carrières à 1" Orient du Nil. Mais je n-e puis
m'empêcher de regarder comme une fable tout ce
qu'on dit de ces prétendus Troyens, & il s'agit ici
de quelque autre Nation, dont riîidoire efl fi con-
fufe que je n'entreprendrai point de réclaircir.
Outre ces étrangers dont on vient de faire men-
tion , on trouvoit en Egypte àts Cariens & des
Ioniens , qui poflederent d'abord vers le bras Pélu-
fiaque des terres abandonnées vrai-femblablement
pur les Caîafins & les Ikrmotybes; mais depuis
on les n.it en garniibn dans la Capitale même,
d'où ils ne fortirent plus que pour aller combattre
Cambyfe, qui drfperfa cette Milice, que les Pha-
raons avoient employée dans beaucoup d'expédi-
tions, & il eft croyable qu'ils employèrent égale-
ment les Phéniciens qui demeuroient à Memphis,
loriqu'ils voulurent avoir une Marine, dont l'éta-
blifiement ne remonte point au-delà du régne de
Pfanwiéiique , que quelques Chronologifies font
monter fur le trône en l'an 673 avant l'Ere vulgaire.
S E C T I O N X.
Confidéraùons fur le Gouvernement des
Chinois. ,
Comme les Scythes ont été de tout temps In-
quiets , ennemis de la paix ; les premiers chefs ,
que les vieillards avoient choiiis pour conduire les
peuplades, les entraînèrent d'une expédition en une
autre. On avoit toujours la guerre, & il fallut, pîr
conféquent, aulTi avoir toujours des Caciques ou
des Capitaines, qui -parvinrent bientôt à l'indépen-
Tom^ lu N 4ance:
fiço Recherches FhilofopFiques
.danœ: ils transmirent Tautorité à leurs enfants, ou
ie nommèrent des fuccefieurâ fans confuker la Hor-
de» Voila pourquoi on n'a jamais vu les Chinois
en corps élire un Empereur , lors même que la fa-
mille Impériale s'efl éteinte dans la branche mafculi-
-ne : voilà encore pourquoi aucun Législateur de la
Chine n'a eu allez de pouvoir pour régler Tordre de
ia fuccefîion dans la Iviaifon régnante. Et cepen*
dant c'eft par-là qu'il falloit commencer pour arrêter
les premiers progrès du Defpotirme, qui alla toujours
en augmentant jufqu'au régne de Schï- chuancli. Ce
Prince diifipa l'ombre de l'ancien Gouvernement
féodal , en réunifiant toutes les Provinces fous foa
autorité immédiate. Ce fut dans ces temps ou la
Chine étoit divifé en un grand nombre de petits
JEtats, qu'on fit dans quelques-uns des règlements
fort fages <à ^t^ loix qui ont été depuis altérées &
refondues dans la coRftitution générale de l'Em.pire.
Parmi les Souverains indépendants, on vit àt^ hom-
mes réellement refpedables , qui aimoient la vertu
h qui la pratiquoient: ils crurent que perfonne n'.é-
toit plus digne de leur proteclion que les gens de
lettres , & comme on ne pouvoit alors fe faire quel-
,que réputation dans les Sciences réelles , oi tâcha
de briller par àt^ Oiivrages de Morale , qui n'exii.
gent point tant de connollfances acquifes, & Con-
iuciuô brilla beaucoup dans le petit Royaume dç
Lou , où il fut même premier Minidre. S'il renais-
foit aujourd'hui, il ne feroit peut-être pas Manda-
îin du neuvième ordre: car plus le Gouvernement
d'un pays devient abfoiu , & plu$ l'élévation d'un
homme y dépend du hazard» Si la Chine n'avoit
point été partagée en tant d'Etats différents , elle
ne feroit jamais devenue ce qu'elle efi: car les Em-
pereurs Defpotiques , qui fuivirent Schi^chuandi •
confièrent prefque toujours les premières dignités à
le gouvernement des proviiices II de« Eunuques,
Jiir les Egyptiens & les Clmms, ^çy.
qui ne furent jamais des hommes capables de conce^
voir de grandes thofes , ni de les exécuter. Et ils
feroient encore aujourd'hui dans les premiers em-
plois, il les Tartares ne les euffent cnafles , après
avoir profité de leur trahifon & de leur crédit pour
envahir l'Empire que les châtrés leur livrèrent au-
tant qu'il fut en eux. Et cet Empire étoit alors
dans un fort mauvais état: de redoutables bandes de
voleurs pilloieht les Provinces, & une garnifon de
foixante mille hommes qu'on avoit jettée dans Pé-
i<in , ne put défendre cette Place contre les bri-
gands. Quoique le défordre fût prefque général,
les Mongols avoient trouvé la Chine encor-e biea
plus délabrée au treizième fiecle, lorfque Kauhlai^
Kan travailla avec une ardeur inconcevable à la réta-
blir: non -feulement il fit redrefTer les bourgades
•que les Chinois avoient fi mal défendues contre les
Généraux de Genêts- Kan '^ mais il en bâtit encore
de nouvelles, fsns parler de Pékin qui ^ft fbn ou-
vrage , & où il fixa le iiége de l'Empire par des mo-
tifs de politique que les événements ont juHifiés. Il
eft vrai que ce Frince avoit eu un Chinois pour
précepteur à^s fa plus tendre enfance ; mais quand iî
îut homme , il vit clairement que , far^ le fecours
des Savants & des Artiftes étrangers , il ne pourroic
exécuter aucun projet utile , ^ voilà ce que les
Tartares Mandhuis ont vu tout de même.
Il faut obferver que la Chine eft plus gouvernée
par la police que par les loix ; à. fans une autorité
abfolue de la part de ceux qui gouvernent , il ne fe-
Toit point polfible de contenir une fi immenfe
«tendue de pays fous le pouvoir d'un feul homm.e;
mais au moyen d'une autorité abfolue, cela «ft fî
facile que les Tartares, qui favorent à peine lire
& écrire lorfqu'iîs prirent la Chine, la gouvernenl
aujourd'hui beaucoup mieux qu'elle ne l'a jamais
été par les Chinois mêmes , qui n' avoient l main-
N a tenir
açi Recherches Phihfophiques
tenir que leur propre pays, tandis que les Mand-
huis doivent, outre la Chine, maintenir encore les
deux Tartaries.
Les principaux refforts de ce Gouvernenrient font
le fouet & le bâton: il n'y a pas de Chinois, il n'y
a point de Tartare , qui puilTes'y foullraire. L'Em-
pereur , dit le P. du Halde , fait quelquefois donner
une bafîonnade à des perfonnes de grande don fi dé-
ration^ 6? enfuit e les revoit (9 les traite comme à
Vordinaire. {a) Or on en agit ainii dans tous les
Etats Defpotiques de i'Afîe, fans en excepter un
feul. Des efclaves peuvent être à chaque inftanC
«utragés de îTiille manières différentes; mais ils ne
fauroient jamais être déshonorés , parce que cela ell:
contre la nature des chofes.
A la Chine tous les foldats fe mettent à genoux
^ans le camp , ou fur la place de parade , dès que le
Général paroît : à de tels hommes on peut tout
oter, hormis l'honneur*. Cependant les Chinois s'i-
maginent que la fbrm.e de leur Gouvernement a eu
pour modèle l'autorité paternelle ; mais ils fe trom-
pent, comme on voit, beaucoup; à. cette idée ne
leur feroit jamais venue , fi leurs Moralises ou leurs
Législateurs avoient pu déterminer jufqu'où Tautori.
té paternelle doit s'étendre. Mais ceux , qui ont
xi'abord trouvé le Defpotifme dans chaque famille,
ont été enfuite moins étonnés de le trouver dans
TEtat. Et les Princes ont profité de cette difpofi-
tion des chofes , & de cette fauffe Morale , pour in-
troduire une foumiiTion fervile, qu'on a confondue
très-m.ai à propos avec la fubordination politique.
Ainfi le fecret de ce Gouvernement confifte furtout
à ne jamais porter aucune atteinte , à ne mettre ja-
mais aucune borne au pouvoir que les pères s'y ar-
rogent
{iC) Defc, de la Ckine. Tom* IL j>, j;7»
fur les Egyptiens & les Chinois. 293
régent fur leurs enfants , qu'on n'oferoit vendre ni
en Perfe , ni en Turquie , ou de tels marchés fe-
raient déclarés nuls. Et iî Ton vouloit s'y préva-
loir du Code de Juftinien , dont on a une Traduc-
tion Arabe fort fidèle ', les Cadis jugeroient fuivant
k Droit religieux ou canonique: car ils ne fe fer-
vent du Droit Romain que dans les^ cas que le
texte ou le's glofes de l'Alkoran n'ont pas décidés.
A la Chine, au contraire, on r/a jamais débattu
la validité de ces contrats, parce qu'on fait bien
d'avance qu'ils font légitimes , & Je Magiftrat prc-f
teroit main -forte pour faire enlever l'enfant , qui
vendu par fon père fe feroit réfugié chez (on
oncle»
Ceux , qui ont voulu foutenir en Europe que
la Conditutlon politique de la Chine n'eft point
defpotique , étoient extrêmement mal indruits ;
& c'ell envain qu'ils difent qu'on y a des Tri-
bunaux pour décider les affaires ; puifqu'il y a des
Tribunaux ou Drvans dans tous les pays defpc-^
tiques de l'Afîe. Et voudroit-on qu'un feul
homme décidât toutes les conteliations qui s'ele-
vent dans une contrée fix fois plus grande que
l'Allemagne?
Les Gouverneurs dts moindres bourgades ont
droit àQ pent~fé ^ c'eft-à-dire, droit de battre,
fans que ceux qui ont été battus puiffent s'en
plaindre.
Tous les Tfong-tou 6c tous- les Vice -Rois ont
droit de vie & de mort, fans que leurs arrêts aient
befoin d'être fignés par l'Empersur ou vifés par
une Cour fupérieure; ce qui feroit même impofïi-
ble, puifqu'iiS procèdent quelquefois à des exécu-
Mons momentanées , fans' avoir obfervé aucune
formalité de Juftice. On fpécifîe, dans leurs iu-
iiiuclions , les cas où ils peuvent d'abord faire
N 3 met»
294 Kecherches PhUofophîques^
mettre 1 mort les. coupables ou ceux qui pafient
;pour tels» {a)
C'eft précirément parce qu'on a fpécifié de cer-
teins cas , qu'il n'y en a aucun d'excepté : car les
Tfong'tou & les Vice -Rois peuvent -alfément con-
vaincre les morts , de révolte, d'infurrcdion & de
crime de léze-Majefté, dont il y en a tant d'efpe-
CQs différentes à la Chine , où les Juges ne font
point le procès au coupable fuivant la méthode
adoptée dans les pays les mieux policés de l'Euro-
pe; car en ce cas ils devroient envoyer à Pékin les-
i^Ctfis de la procédure , mais ils n'y envoient que
\eur fentence , qui n'eft fouvent conçue qu'en
trois ou quatre lignes , comme on a dû l'obferver
en lifant l'arrêt prononcé contre les deux Mis-
lîonnaires qu'on étrangla dans la Province de
ïsJan-Kinf
Sous le Gouvernement Chinois les Empereurs ne
fcrtoient prefque jamais de leur palais, & lors mé-
îne qu'ils fortoient , perfonne n'ofoit , fousv peine
de mort , les voir palier , & on faifoit alors une-
efpece de courrouc comme en Perfe. Tous les-
Defpotes de l'Orient fe renferment de la forte , &
îl feroit impofllble de décrire les maux que ce funes-
te ufage a produits- dans tant de contrées, de l'Afie,.
où les Chinois font les feuls qui aient tâché d'y re-
médier en envoyant dans les Provinces des Vifi-
îèurs, qui peuvent examiner la conduite àt^ Tfong^
ton & celle des Vice -Rois; ce qui les tient plus
ou moins en refpeft. Mais îorfque les Vice -Rois-
à, les Tforig-tou étoient Eunuques , on fermoic
fou-
{a) "L'Empereur accorde au Tfong-toa ^ même au Vi-
ce- Roi r autorité de pnùir , fur le chMv.p , de mort les eut-
fables.. Defcription. dû Tilmpirc de la Chine. Tom. I.
fur les Egyptiens S' les Chinois. 2^9 <?
foulent les yeux fur leurs exa<nions , parce que
l'Empereur héritoit d'eux. C'eft furtout cette in-
famie qui a révolté les ïartares: ils n'ont pas vou-
\i être héritiers d'un châtré aux dépens du peuple,
oc ils font gouverner les Provinces par des hom-
^ mes.
D'un autre côté les Empereurs de la Dynaflie
précédente avoient confifqué beaucoup de terres ;
qu'on réunilîbit au Domaine , & dont on négligeoit
enfuite la culture, de façon qu'elles rertoient entié*
rement en friche. Le nombre de ces fonds s'étoit
teUcment accru, que les ïartares ne voulurent point
(Ker un pouce de terre aux Chinois , lors de la con-
quête; c;3r ils trouvèrent que les Domaines , les
appanages & les fonds incuites étoient plus que
futîiûnts pour faire un établifiTement honnête à ci"ia»
eun de leurs foldats, rangésalors fous huit banniè-
res, dont h force eiFeclive peut avoir coniîfté en 1^
à 80 mille hommes , fans compter les femmes , les
enfants, à, les Mandhuis qui vinrent de la TartariQ
îi:>rrque la conquête fut achevée , <& qui prirent éga-
lement àts terres.
On parle quelquefois fort improprement dans les
Relations , lorsqu'on y donne le nom de Tribunal à
àt certaines Intendances de Pékin, qui veillent aux'
aiTaires particulières du Prince. Le prétendu Tri-
bunal des bâtiments ert. comme on le voit, un bu-
reau qui a Tinfpeclion fur les meubles du palais , fur
les manufactures pofledées immédiatement par l'Em-
pereur, & fur les condruâions qu'il ordonne. Or
il y a de tels bureaux dans tous les Etats abfoius de
rAfïe, & c'efl: ce qu'on nomme les Chambres ou
les Defters à ConQantinopIe à. à Ifpahan.
Le Tribunal à^s Mathém.atiques n'a jamais porté
ce nom que dans les Relations des Jéûiites Fran-
çois :c'étoit fous le Gouvernem.ent Chinois un Col-
leg«, qui- indépendamment de la compolition du
N 4. Ca.
2,g6 Recherches FhUofophîques
Calendrier, devoit déterminer, fuivant les principes
de l'AHrologie Judiciaire, les jours où le Souve-
rain pouvoic vaquer à de certaines affaires: on fî.\o:t
même fuperftitieufement , & on le fait encore , le
jour auquel ce Prince devoit labourer fuivant Tin-
îlitution de Ven-ti. Par- là on voit que la Cour
de h Chine a prefque les mêmes étiquettes que la
Cour de Perfe , ou des AQrologues g-:;gés ont de
tout temps réglé les avions de TEmpereur, avec
cette diilérence , que le jour où il devoit manger
avec les laboureurs en habit de payfan, a\^oi: écé
fixé par la Reliyon des Mages, & non par l'A lire ^
logie.
Lqs anciens Chinois avoîent donné le nom da
Ciel, celui de la Terre, & celui à^s quatre faifons
aux fix grands collèges de la Cour ; & c'eft le collège
de l'Automne, aaquel on adreJe maintenant les af-
faires criminelles; de forte qu'il faut bien dillinguer
ce Divan , qui eft un véritable Tribunal , d'avec les
bureaux d'Intendance.
Il n'y a rien de plus révoltant dans la Jurifpruden-
ce criminelle à^i Chinois , que l'ufage emprunté des
Scythes , & par lequel on punit les parents du cou-
pable jufque dans le neuvième degré: quoique leur
innocence foit avérée, quoiqu'elle foit au-deilùs de
tout foupçon.
Le mari eft d'abord refpon fable des aclions de fa
femme, oc des aftions de (ts enfants. A la mort du
père le fils amé doit répondre de la conduite de Ps
cadets: on les trame tous également au fupplice,
ou on les. enveloppe dans la même disgrâce; tandis
que leurs fœurs font réduites ^ns miféricorde en
clclavage.
Au commencement que j'étois à Pékin , dit le
P. Amiot , cette rigueur me parut extrême : mrtis
depuis que j'ai obfervé , a]oute-t- il , qu'il n'y a
que la crainte à^ l'intérêt qui. faffent rgir- les Clri-
nois.,-
fur ks Egyptiens ^ ks Chmms. 297
nois , cette rigueur m'a paru raifonnable & né-
ceflaire. {a)
Mais autre chofe eft de parler fuivant les princiw
p;?s d'un Gouvernement defpotique, à. autre chofe
eft de parler fuivant les principes de réquîté & du
Droit Naturel , dont le P. Amiot ne s'elt point du
tout fnucié , parce qu'il avoit vécu dans une Société
où l'obeiffance n'étoit que trop dégénérée en une
foumiilîon aveugM.
On ne peut en aucun cas, ni par aucun motif,
punir l'innocence. Et alléguer la néceffité au défaut
de la Jullice , c'elt renouveller une ancienne maxime
de Tyrannie, qui a fait frémir les hommes dans tous
k-s Etats de l'Europe.
Ce qui-eft necefïaire-au Defpote, ne l'eft pas au
peuple.
La crainte fervile qui dirige les adîons des Chii
nois, eft une conféquence de leurs inftitutions. Et
en effet, qui ne craindroit point, là où l'innocence
elle-même n'ell point en fureté?
L'Empereur Ven - ti voulut abroîer la loi Chinoî-
fe, qui punit toute une famille à caufe du délit par-
ticulier de l'un àçs membres. La-deflus on dit à ce
Piince, fi vous voulez régner fur des hommes , abro-
gez la loi; mais fi vois voulez régner fur des efcla-
ves, confervez la loi : (^ elle a été fi bien confervee
qu'elle fubfifte encore dans i'inftant que j'écris , fans'
aroir rien perdu de fa force.
Les Philofôphes de l'Antiquité or.t prétendu que,;
fuivant le droit rigide, le fupplice ne peut mêmC
déshonorer les defcendants du coupable juRemenr
puni. Et Platon n'admet qu'un feu! cas où cela doit"
être: quand le blfayeui jl'ayeul & le père d'un hom*
(A Art Mtit-aire def Chhwis ., pr.^. 27.
2.-93 Keclzerches Ph'ilofopli'iqtiei
me , dit- il, ont été raccefTivement canvaincus d'un- .
grand crime & mis à mort; alors , ajoute -t- il, cet
homme- là doit «^tre infâme & incapable d'exercer
un emploi dans la République: car il s'agit d'une
race perverfe, que trois lïipplices & quatre généra-
tions n'ont pu corriger.
Jeparleroiâ plus iërieufemcnt de ce cas imaginé -
p5r Phaton, s'il n'étoit extraordinaire, & il n'y en a.
peut - être pdnt d'exemple depuis l'origine des focié»
tés politiques.
Si c'étoit, fuivant les Phiîofophes de l'Antiqui-
té , une injuftice très -grande de noter d'infamie ceu5M
qui ne font point coupables-; on peut concevoir
que c'eit unCi barbarie & ime atrocité de les punir
de mort.
Quand toute une famille Chinoife a été extirpée-
ou éteinte par la main du bourreau , l'Empereur en
confiique les podéflions, & c'efl: à fon profit par-
ticulier qu^ôn vend les perfonnes du fexe , qui-
éroient apparentées au coupable ou à celui qui a
été déclare tdv Or, on a vu que cela et oit à peu-
près de même chez les- Scythes , dont parle Héro-
do:e: mais je n'ai pu découvrir ft cet ufage avoit
été également adopté- par les Souverains indépen-
dants de la Chine, qui fuccéderent à tous ces petits ;
Xans , qu'on-fait avoir fait entre eux des guerres
continuelles, pendant lefquelles on ne put penfer à
perfêclionner les loix; mais les Souverains indépen-
dants réglèrent beaucoup mieux leurs Etats refp'ec-
tifs, à. Confucius, ii tout ce qu'on dit de lui eft.
vrai> n'eût probablement pas permis qu'une famille
du Royaume dé Lou eût éie condamnée à mort pour-
la faute d'un feul hom.me.
Aucun peuple de l'Aiie n'a une Torture extraor-
dinaire, qu'on puiiTe comparer à celle dts Chinois,'
oui enlèvent la peau at^ec la. chair par aiguillette» ^^
fur le corpo de i'accufé, jufqu'à ce qu'il avoue ce
que
fur les Égypilem & les Ckhiois, 299
oUe fouvent il n'a pas fait. Comrtie on fe ferv^oic
jadis dans ce pays de diiFérentes efpeces de mutila-
tiOxns , quelques juges repréfenterent à TEmpereur
Vt^n - fi , que ceux auxquels on coupoit les jambes
jufqu'à l'inilexion du genou , en guériflbient rare-
ment; & que quarid même ils guériffoient» leur état
étoit plus cruel que la mort: là-deflus ce Prince,
dont je ierois ici l'éloge, s'il n'avoit eu la foibleiïe
de prendre le breuvage de l'immortalité , abolit tou-
tes les mutilations par un édit , qui fut en vigueur ,
comme la«plupart des édits le font à la Chine, c'eft-
à- dire du vivant de ceux qui les ont publiés. Mais
depuis on recomm.ença à imprimer des marques noi-
res fur le vifage, à à couper le nez. Et il faut dire
ici que c'eiT: de ce fupplice que provient cette admi-
rable induftrie des Chinois , qui favent faire des-nez
artificiels , & les appliquer avec tant de fubtillte
qu'on y a été trompé. Quant aux liigmates ou aux
îBarques noires, rien ne leur colite moins que de les
effacer au point qu'il n'en refte pas de trace; quoi-
qu'on les imprime avec un fer ardent ou par la
ponctuation de i'épiderme. Ce n'eft point, que les^
brigands fe mettent beaucoup en peine de leur hon-
neur, lorsqu'ils font difparoicre ces caractères ; mais
^Sns cela il leur feroit plus difficile de f^ire de nou-
veaux vo's. Aillfjurs , dit le P. Trigault , on mec
dès garnirons dans les villes pour les défendre contre
l'ennemi: à la Chine les garnilbns doivent défendre
h Place centre les voleurs. Et il y a , de l'aveu de
tous les voyageurs , plus de fureté pendant la nuit
que pendant le jour : les Tartares- obfervent tant
qu'ils peuvent une difcipline féyere, & un feul foi>
dat Mandhuis conduit mille Chinois avec fon fouet,
comme un janiflaire gouverne mille Grecs avec fon
bûcon.
M* Porter, qui a unt loué la police ûqs Turcs ,
3CO KecJierches Philofopliiquer
& peut- être beaucoup trop , {a) auroit du s'appeiv
ceyok que cet ordre apparent s'obferve dans toutca-
ko villes ÙQS Etats "defpotiques , & qu'il diminue
toujours à mefure qu'on s'éloigne des villes, lors-
qu'on n'eit pas accompagné par quelque membre de
la police , qui dans les Gouvernements arbitraires
ne peut être confié qu'aux foldats : le Prince n'y a
qu'une force.
M> Salmon aflure que, fuivantles Rela^.ions dons
il s"e(t fervi pour compofer fon HIfloire, il y a pref^
que toujours dans les feuls cachots de la ville de Car»-
tua quinze mille prifonniers. ^h) Mais il peut y
avoir en cela de l'exagération , & il faut bien d'flin-
guer les criminels qui fe trouvent dans les prifons ds
la Chine, d'avec ceux qu'on y renferme feulement
pour quelques jours»
Lorfque l'Empereur Schi-chuandi réunît toutes
les Provinces fous fon autorité immédiate , il dé^
fendit non • feulement aux Chinois le port àt^ ar-
mes, mais il ne voulut pas même leur permettra
d'avoir à la ma-ifon un arc ou une flèche:, ce régie-
jnent encouragea beaucoup les brigands , qui étoient
ElTurés de trouver partout les gens de la campagne
fans aucun moyen de défenfe; de forte qu'il fallut
faire de nouveaux règlements par rapport à tous les
cas où il y. a da^ng verfé: car le Législateur fup*
pofe qu'on y a' fait ufage de quelque arme offeniîve;.
Quand les Chinois fe battent , ils prennent de gran-
des précautions pour qu'il ne furvienne aucune dé-
chirure à leurs vêtements , ai pour que l'un ou l'au-
tre ne foit enfanglanté Le meurtre eft puni de
Eîort : mais le meurtrier languit toujours fort long-
*emp&en prifon: car fi. l'on en excepte les circon-
flan-
ffl) Obfervatiotts fur la Religion £<^ les Icipc (ks Turçj,
{■b'j Etat présent de U^Cline. Tom I,
fur les Egypîleiu & les C/ihois. 3or
fiances particulières, où \qs Tfong-îoti & les Vice*-
Kois procèdent, comme on l'a dit , irrégulièrement ,
toutes les fenrences de mort doivent être lignées par
l'Empereur; & on s'eft groliiéremement trompé,
lorfqu'on a foutenu que cette coutume ne s'ob/'erve
qu'a la Chine; puifqu'elle elt établie dans difFérer.9
."Ktats defpotiques de l' Aiie , & principalement en
V'ZïÇq , ainli que M. Chardin l'atteRe. {a) Lors-
qu'on y réfléchit, il elt facile de concevoir que cet-
te coutume tient à la conftitution d'un Gouverne-
ment ablb'u , où les loix n'ont point de force fans b
volonté du Prince, qui fuppofe d'ailleurs qu'un hom-
me lui appartient comme un efclave appartient à Ton
maître. Et il Q^t contre reiTence de la fervitude
qu'un maître puifie être privé de la pofrellïon de fej
eiclaves fans en être inltruit.
Les Ries & la. Religion ont eu , com.me on peut
bien le penfer, une très -grande iniluence fur le
Droit Civil àts Chinois. Les facrifïces qu'on y faic
aux Mânes des ancérres , font caufe qu'un père ne-
peut inflitujer fa lille. unique, héritière univeriêlie.
Une te'ie difpofltion feroit par fa nature nulle : car
c'el't un axiome que la femme ne facrifie point: aimX'
h fille ne pouvant offrir les viandes aux Mânes, ii
fjut que le teftateur confie ce foin à un autre. Lorf-
qu'il y a des enfants mâles , les filles ne peuvent-
abfoîument rien hériter : car les frères partagent
entre eux à portions égales ; & la loi ne \qs oblige à.
autre
(^} ,, Il n'y a en Perfc que le Roi feul , qui puifîe
a, donner fcntencc de mort , & lorsque le Divan- béqiti
„ trouve à la Cour, ou que la Jufiice trouv'è dans Jej
,, Provinces un homme digne de mort, on préfente.
,, l'information au Roi, qui décide de Ja vie de ce Cri-
,, minel. C'eft - là urie coutume onftante. " Defcrip-
zion du Gouveiiiemenf di Fer Ce, Chap, XTII»
N 7
3b2 Kecfierchcs FhÏÏofopMqmr
autre chofe, finon à nourrir leurs fœurs jufqu'à es
qu'elles fe marient, & elles fe marient toujours fans
dot. Ce font principalement les femmes qui ont
été maltraitées dans ce pays, où le Législateur a
plus cherché à afiurer leur efclavage qu'à allurer
leur vie.
11 y a parmi les Chinois différentes efpeces de fer-
vitudes , fans parler de celle qui réfulte de la polyga«
mie à de la clôture.
Comme les Tartares étoient ef Javes imm.édiats de
leur Kan avant que d'avoir conquis la Chine , ils font
reliés ce qu'ils étoient, après la conquête, & leur
fervitude n'eft point fondée, comme on pourroit le
croire, fur l'obligation que kur impofent les terres
qu'ils tiennent de la libéralité du Prince: car ils peu-
vent les vendre entre eux , <5t n'ont plus aucun
droit aux fonds aliénés , hormis qu'ils n'aient été ac-
quis par des Chinois, auxquels on les reprend quand
on veut, lorsqu'on refiitue le prix de l'aehat; fans
quoi le peuple conquis eût i nfenfi blême nt retiré tous'^
lès fonds d'entre les m.ains du peuple conquérant.
Enfin la conduite que les Tartares ont tenue à la
Chine , efl quelque chofe de réellement furprenant :
ils ont fait par une efpece de prudence ce que les
plus grands politiques auroient à peine ofé entrepren-
dre par artifice. Quand Alexandre obligea les Ma-
cédoniens à prendre l'habillement des Perfans, il
n'y entendoit rien: quand les Mongols confervérent
leur habillement & lai0erent celui des Chinois teJ
qu'il étoit, ils y entendoient encore moins. On re-
connoinoit un Mongol parmi mille Chinois. Les
Tartares Mandhuis font les feuls qui aient fait ce
qu'il falloit faire.
Il y a dans ce pays des efclaves nés ,& il y en a
d'autres , qui , quoique libres par la nailTance , ont
été vendus de gré ou de force, <Sc dont la poflérité
reiie dans la condition fcrvile. On s'y jcue telle-
ment
fur ks Egyptiens & les Œhoîs, 303:
ment de la liberté, qu'un homme peut s'y vendre
encore. Les Chinois ne connoifient pas comme les
Grecs & les Egyptiens cette efpece d'efclavage, que
je nomnierois volontiers Hilotisme , & où toute une
nation en corps fert une autre nation. Cependant le
cr.s eût pu exiller à la Chine par rapport aux Mon-
gols, fi au lieu de les chaffer on eut eu la force de
ks réduire en fervitude; mais il efl: arrivé par des
caufes difficiles à concevoir, que les Mongols font
redevenus puiflants à la Chine, quoiqu'ils n'y do-
minent point: & leur nombre s'accroît de jour en
jour de même que celui àts Mahométans, qui on"
parmi eux desefclaves d'une efpece particulière,
laquelle choque moins le Droit naturel que toutes
les autres: ils élèvent pi uiteurs enfants que les Chi-
nois jettent à ia voirie , & ces enfants fervent ea-
fiiite les Mahométans, dont le joug eft fort doux.
La propriété àt^ Chinois feroit à l'abri de beau-
coup d'inconvénients , fi elle étoit à l'ab i dQs con-
fifcations, lefquelles tombent néanmoins rarement'
fur les-gens de la. campagne, qui ont autant de ver-
tus que la populace des villes en a peu: on ne peur,
^leur reprocher ni la mauvaife foi , ni la fourberie ,ni
le meurtre des enfants , ni la débauche la plus gros-
âere: car rien n'égale leur retenue, leur fobriété,
<à leur ardeur pour le travail. Mais s'ils font moins
expofés aux confîfcations , ils le font en revan-
che davantage aux, corvées , qu'on exige avec beau-
coup de rigueur- comme dans les autres parties de
l'Afie.
J'ai lu un Edit de l'Empereur Suen-ti, par lequel
il dtfpenfe àf:s corvées ceux d'entre les payfans qui
viennent de perdre leur -père ou leur mère : car il
fautlaifîer à ces malheureux, dit -il, quelque temps
four qu'ils regagnent ce que leur a coûté l'enterre-
me-rt. Et voilà un bien petit remède pour un fi-
gr^.id mal. La plupart des culUvateurs Chinois n'ont,
co.n-
304 Recherches' Fhuofopïïiqiies
comme on fait, ni chevaux, ni bxufs ; & ils trs^
vaillent à force de bras les terres qu'ils ont louées des
grands propriétaires, {a) Or les corvées font pour
de telles gens accablani.es par deux raiibns: on y perd
d'abord , comme le dit l'Empereur ^S"^/*?;/-// , un temps
précieux: enfuite on excède les travailleurs, qui ns
peuvent fe faire aider par ^iQs bètts. J'oblêrvai, dit
Nieuhof, dans le trajet de Canton à Pékin , qu'on
forçoit fou vent à coups de bâton les payfans Chi-
nois de tirer la barque qui portoit l'Ambaffadeur
Hollandois; quoique ce Seigneur fuppliât fans ces-
fe ces conducteurs d'en agir avec plus- de modéra-
tion envers les laboureurs , qui forment, fans con--
tredit , le corps le plus refpeclable de l'Empire ; &.
il eft trifte qu'on ne puille mettre leurs habita-
tions , lorsqu'elles font fort éloignées des grofTes
villes, plus en fureté contre les voleurs & les va-
gabonds.
A mefure qu'on avance dans le centre des Pro-*
vinces, les terres deviennent toujours plus incultes
à. les villages plus rares; de forte qu'il n'y a pas la-
moitié du terrain mife en valeur à beaucoup près,
lorsqu'on y comprend les prodigieux cantons qu'oc
cupent les Sauvages , tels que les Mia-oJ/e, Ce-
pendant pour qu'un pays, puifie fe glorifier d'avoir
une culture fiorifTante , il faut que les terres , qui
rapportent , foient aux terres qui ne rapportent
rien , comme 50 font à 3» Et ii l'on en croit les
Anglois , ils font parvenus à établir cette propor-
tion chez eux.
Il ne faut point juger de toutes les Provinces de
la Chine par celle de Che-Kiang & de Nan-Kin,-
qu'on regarde ordinairement commiC un terrain aban-
do3«
(a) Eckerhcrg . Bcricht von dtr Chinejîfcken Laiid:juin/M
Jslàp,
Jur les Egyptiens ^ les Chinois» 30^
donné par la Mer ou une alluvion du Fieu^e Jaune.,
qui svoit jadis, -i ce qu'on prétend, fa principale
embouchure dans le Golle de Pet-chdi à cinq degre2
plus au Nord qu'il ne fe décharge de nos jours. Le
P. Gaubil a parie affez au long de ce changement
dans Ton Hidoire d<^s Mongols, fans vou'oir conve-
nir que l'Empereur ^u n'a pu conduire le Fleuve
Jaune comme on conduit un rLiiiléau , & cela plus
de 22CO ans avant notre Ere; de forte que je re-
garde comme une fable grofliere tout ce qu'on en dit
dans le Chou - Kii:g. Quand on jette un coup d'œii
fur la Carte, alors il femble eiTeéliveraent que l'ex-
trême irrégularité dans le cours de ce fleuve , pro-
vient à'^z digues qu'on lui a oppofées, <^ qu'il aura
rompues pendant une inondation. Si les Chinois ne
prer.rent àts m^efures plus enlcaces que celles dont
i!s fe font fervis jufqu'à préfent, le Fleuve Jaune
leur o:caiIonnera encore bien des embarras : les cour-
bes, qu'il décrit , font trop confidérables , & s'il
eft vrai qu'il fe foit déchargé originairement dans le
Golfe de Pet-chdi ^W fera de continuels efforts pour
y revenir.
Comme les Chinois ont un penchant ou plutôt
une paliîon ardente pour le commerce , l'Empereur
Ver.-îi voulut attacher quelque confldération à la
qualité des cultivateurs pour les retenir dans les cam.-
pagnes & les préferver de cet efprit de trafic & de
fourberie, qui, comme un mal contagieux, Infecla
de plus en plus la nation depuis que le Gouverne-
ment devint vraiment defpotique fous Schï-cbuandi.
Mais cette confldération, que l'Empereur Ven-ti
imagina alors en labourant lui -même la terre , com-
me l'avoient fait avant lui d'autres Monarques aux
Indes , ne pouvoit en aucun cas contrebalancer un
fléau tel que celui des impoiitions arbitraires & àç%
corvées. Qu'on ôte à l'Agriculture les entraves
que la Tyrannie lui a données , à, alors elle n'exi-
ger*
3o6 Recherches PhiïoJcpMques
géra point àts récompenfes ni àts honneurs: elle-.
ira par fa propre force & Te récompenfera elie-
méme.
Au refle, ce qui a le plus retenu les payfans de là
Chine dans leurs campagnes, c'efl qu'ils favent bien
que les vexations qu'ils efTuyent n'égalent fouvent
.point celles qu'on réferve aux marchands : mais
ceux-ci vont toujours contre le torrent, & les ob-
jftacles les encouragent. Il en eft d'eux comme des-
juifs, qui vivent dans les Etats de TAfie : les ava-
nies continuelles font un aiguillon de plus qui les
pouiie dans le négoce: il femble à chaque inltant
qu'ils devroient y renoncer , & ils n'y renoncent ja-
mais , parce qu'ils achètent à ia Gour des protec^
tions; <& \qs grandes injuflices qu'ils éprouvent,
font réparées par les occailons qu'on leur fournit
de faire à&s gains illicites. Pour expliquer tout
ceci , il faut que je cite un paflage du Journal de
IVî. de Lange, Agent de la Cour de Fétersbourg-
à Pékin^.
Les Seigneurs de ïa CBne ^à\X.-\\, chicanent tnp
les marchands ^ GP ktir prennent leurs marchant
difes fous toutes fortes de prétextes , fans qu'ils en
puijfent jamais efpérer le payment» Qtfl pour^
quoi tous les marchands G? autres gens de quelque
profe/Jîon -lucrative à Pc'kin , font accoutumés de fe
choifirdes Protecîeurs parmiles Princes du fang^'^
les autres Grands -Seigneur s ou Minijîres de la
Cour ; 6? par cet expédient , moyennant une bonne
fomme d'argent qu'il leur en coûte annuellement à
proportion de ce qu'ils peuvent gagner , ils trouvent
mojen de fe niettre à l'abri des, extor fions des Man-
darins c? quelquefois même des femples foîdats : car
à moins de quelque protccîion puifante un mar~
chand ed un homme perdu à la Chine,, (j? fur tout
à Pékin , oit chacun croit avoir un droit incontefa-
bk de former des prétentions fur un homme qui vif
di-
fur hs E^pîietis & les Chinois, 307
'^ie trafic. Si quelqu'un etoit ajffeznial avifé pour vou^
loir tenter d'en obtenir une jujîe réparation par la
voie de la Jujiice , // tomber oit de mal en pif*
€ar^ les Manclarins , après en avoir tiré tout ce
qu'ils aur oient pu ^ ne manqueroient point à la vé-
rité d'ordonner que les effets qu'on auroit pris in-
jujîement f croient rapportés au Collège ; mais il
faudroii qu'il jûi bien habite pour les faire enfuitc
revenir de -là, (a)
Pnï la combinaifon de toutes ces caufes & de beau-
coup d'autres . il eft arrivé que les négociants riches
ou médiocrement à leur aife font en fort petit nom-
bre, eu égard à cette foule de boutiquiers du der-
nier ordre & de colporteurs , qui s'entaiTent dans
les principales villes de l'Empire , ou qui courent
les tbires. Quant au commerce extérieur , on ne
croit pas qu'il monte annuellement à cinq millions
d'onces d'argent, &. dans le cours acluel de Pékin ,»
l'once de ce métal s'évalue à 7 livfes 10 fols de
France.
Plufîeurs Ecrivaîris ont parlé des revenus de l'Em-
pereur de la Chine , mais d'une manière û vague
qu'on ne doit y faire aucun fonds. M- Salmon ne
croit point que tous les revenus de ce Prince foient
de vingt -deux millions de livres Sterling ; mais on
peut douter quMl entre dans le Tréfor Impérial quin-
ze millions de livres Sterling en argent réel: car il"
ne s'agit point ici des denrées qu'on fournit en
nature, & qui Ce laidénf encore évaluer jufqu'à un
certain point: mais perfonne n'eft en état d'évaluer
ks confiscations, qui foiment un objet de la der-
nière importance pour les i'rinces avares.
Il faut obiérver que dans tous- les Etats defpotU
ques les revenus des Souverains font beaucoup
moindres qu'on feroit porté à le croire , lorfqu'ori'
COÎl-
(a). Pa^, z-i6(^.zïj.
goS Kechenhes PkUofophiques
confidére l'immenfe étendue des contrées. Ile Suf-
tan ne tiroit pas à beaucoup près vingt millions d'é-
cus d'Allemagne de tous les pays de l'Europe , de
r Afie & de l'Afrique , qui lui obéidoient avant la
dernière guerre. Et les revenus du Grand-Mogol,
il prodigieufement exagérés dans quelques Rela-
tions, n'ont pu monter au-delà de 185 millions
<îe roupies Sicca , & la Sicca roupie ne vaut poinc
encore précifément trois livres de France.
Sous le Gouvernement Chinois , les Eunuques^
SToient introduit tant de défordre dans les finance?
de TEmpire , qu'on n'a pu j'ufqu'à préfent débrouil-
ler cet affreux cahos. Les Tartares trouvèrent la
plupart dts Provinces obérées & redevables au
Tréfor de fommes fi fortes qu'elles ne font point
encore payées, & les Tartares ne penfent plus à les-
exiger. Les Eunuques ne revoient qu'aux impôts:
enfuite ils manquoient de moyens pour les lever:
quand le peuple fe plaignoit de la fernie du fel , on
abollffoit Timpôt fur le fel, à. on en mettoit un fjr
le fer. Voici le tableau de toutes ces déprédations
inconcevables, tel qu'on le trouve dans un Auteur
Chinois , nommé Che - Kiai , dont nous emprunterons
les termes pour en conferver l'énergie.
,, Sous la Dyn a file préfente, dit- il, ce ne font
„ qu'impôts, douanes & défenfes. Cela eft exces-
„ fif. Jl y en a fur les montagnes à. dans les val-
„ lées: fur les rivières & fur les m.ers: fur le fel &*
„- fur le fer: fur le vin & fur le the: fur les toiles-
,, & fur les foieries- fur les paffages & fur les mar-
„ chez • fur les ruiffeaux & fur les ponts. Sur tout
„ cela & fur bien d'autres chofes je vois partout
„ défenfes faites, {a)
L'Em<
(a) Voyez Recueil Impérial contenant les Editf & Ee*
msmrartçes (ie^ traduit du Q.incis par le F. Hervieu,
J
fur les Egyptiens & les Chinois. 309
L'Empereur ne reeevoit pas la millième partie
de ces impôts, que les Eunuques donnoient à fer-
me; enfuite ils partageoient avec les fermiers, &
pour pallier le défaut de la recette Us déclaroient les
Provinces redevables de grolfes fommes , qu'on avoit
exigées au-ddà du Tribut ordinaire» Ce manège
parut horrible aux Tartaics , qui n'avoient point
encore perdu , comme le dit le P. Amiot , leur
hom\t foi naturelle; & i's mirent en régie les fuli-
Jies & les douanes, hormis celle de Canton, qui e(t
.auffi décriée en Aiie que le font les douanes Portu»
. gaifes & Efpagnoles en Europe.
Il s'étoit glille, outre tout cela, un abus dans la
.perception d&s taxes aiTedées fur les terres, <& cet
abus étcit il feniîble que l'Empereur Cang-hi ne
manqua point d'y remédier.
.Dans les Républiques & les Gouvernements mo-
.dérés, ceux qui louent des fonds pour les faire
valoir, peuvent fans inconvénients être chargés de
payer la taille ; mais dans les Etats defpotiques le
propriétaire doit abfoîument payer lui-même, fans
quoi les cultivateurs font vexés de deux manières ,
A par le propriétaire & par le Souverain. Or cela
étoit établi ainfi à la Chine lors de l'arrivée d,ts Tar-
tares , qui ordonnèrent que dorénavant les fermiers
ne payeroient plus les tailles , qu'on exigea du pos-
feffeur.
Comme la plupart des revenus des Empereurs de
Ja Chine confiftent en livraifons de riz , de blé , de,
foie crue ou œuvrée, de foin, de paille, de tabac,
.de thé, d'eau -de -vie, il faut bien qu'ils payent à
leur tour leurs Officiers en denrées , qu'ils ne peu-
vent revendre qu'en perdant ; & c'eft de -là que
proviennent ces continuelles malverfations dont on
les accufe. L'argent eft toujours fort rare partout
où les Souverains ne reçoivent pas leurs revenus en
argent; tellement que la difette y irrite l'avarice;
tandis
31 o Hacher clîvs Philo fofhiques
tandis que d'un autre côté l'efclavage fomerfte (c
luxe: les hommes veulent y paroître grands à mefu-
re qu'on les a rendus petits , & ils font prefque '
anéantis fous le pouvoir arbitraire ; de forte qu'il "^
leur faut des habits biodés.
La Capitation eft un impôt fi naturel dans les
^ays de la fervitude, que .les Chinois , qui ont mur-
muré fur tous les autres, ont fupportë celui-là as-
fez patiemment; mais les extraits de leurs regiftres
de û Capitation , tels qu*ils ont paru en Europe,
font ftux & controuvés; ce que nous avons .prouvé
jufqua l'évidence dan^ le fécond article de cet Oti-
vrage, & on ne répétera pas ici tout ce qui a été
dit touchant l'état de la population de ce pays ;
puifquMl eft certain qu'on ne peut fans exagération .
ia porter à quatre- vingt millions d'ames. Les Ter-
tares ne trouvèrent dans tout l'Empire que onze
millions cinquante -deux mille huit cents foixante»
douze familles. Ainfi , pour trouver à peu près le
total des habitants , il fuffit de quintupler le total
des familles , qui ne donne point à beaucoup près cin-
quante-fix miUions d'ames. Eu égard à la prodî-.^
gieufe étendue de la Chine, cette population eft*
fans comparaifon plus foible que celle de l'Allema-
gne, & elle k feroit encore bien davantage iâns le
climat favorable des Provinces du Sud , qui de l'a-
veu des MifTionnaires renferment bien plus de mon-
de que les Provinces du Nord.
Comme les inftitutions politiques de cet Empire
■n'ont point la moindre analogie avec le Gouverne-
jnent de l'ancienne Egypte, on n'y a jamais vu ni
^milles facerdotales ni familles militaires. Les fol-
dats Chinois , au contraire des Calafires & des Her-^
motybes , font le commerce , exercent dts métiers ,
■ou cultivent des terres , ainfi que cela s'eft pratiqué
de tout temps, c'elt-à-dire bien des fieçles avant
fur les Egypiens S" J^^ Chinois. 3 1 ï
que les Tartares euflent afïïgné das fonds aux huit
bannières des Mandhuis. Si l'on en croit le P-
Amioc , la folde de chaque fantaffin coûte mainte-
nant i l'Empereur Kien-iong trente livres de France
par mois, dont il paye une moitié en argent, 61:
l'autre moitié en riz : la Tolde du cavalier eft de qua-
rante-cinq livres par mois , dont il en reçoit 22§ en
argent, {a)
Généralement parlant , l'entretien des Troupes
coûte toujours plus dans les Etats defpotiques que
dans les Etats modérés : cependant on peut douter
que l'on p :ye fur ce pied - là toute la Milice Chi-
noife , que r.ous pouvons divifer en cinq clafies dif^
férentes: la prerniere comprend la Cavalerie, qui ne
fe fert d'aucune arrac à feu: car les Tartares, qui
.entendent peut-être mieux cette partie de la Tadi-
que que toutes les au:res , ont jugé qtie les arcs
font beaucoup meilleurs que les moufquetons, que
ieurs efcadrons ne peuvent employer dans les atta-
.xjues; tandis qu'ils tirent au galop avec l'arc, com-
me les Parthes & toutes les peuplades Scythiques;
Ja féconde divifion comprend les Canonnlers à. les
Arquebufiers : la troifiéme efl: formée par les Pi-
<quiers : la quatrième par les Fantaffins qui fe fervent
de l'arc : enfin viennent ceux qui ne font armés que
.du bouclier ôc du fabre.
Les exercices de toutes ces Troupes fi différen-
tes par l'armure , reiTemblent à un jeu théâtral ou
.à un bal'.et figuré dans les eftampes enluminées
qu'on trouve à la fuite de \'Art: Militaire des Chi-
tîois. Le plus plaifant de ces jeux eft, fans con-
tredit, celui que font les Fantaffins armés de fa-
bres & de boucliers, fous lesquels ils fe cachent
de façon que les boucliers imitent par leur polîtîon
la
i^') Art Militaire d€{ Chimu Fa^^ 30%
3 II Recherches Philo/ophiquss
h forme d'une fleur appelée en Chinois Mei-Hoa;
à. pour exécuter cette niarœuvre, il faut que cinq
hommes fe couchent les uns fur les autres à terre.
Enfuite ces bouffons contrefont les Lu ou les "
Loung ^ c'ell-à-dire les Dr.igons Scythiques, dont
toutes les enfeignes font chargées: après qu'ils ont
été Dragons, ils deviennent Tigres, & for tent cinq
à cinq de dclTous leurs boucliers , comme des Ti-
gres fortent d'une forêt pour faifir leur proie. Mais
ce qui furpafle tout , c'eft une manœuvre beau-
coup plus fone que celles dont j'ai parlé , & où il
s'agit d'imiter la projection de la Lune qui fert de
bouclier aux montagnes , ou comme on parle en
Chinois , ^en jue pai-chan tchen. {a) Dans une
évolution générale , où les cinq Corps de la Milice
font employés, on contrefait les quatre coins de la
Terre , qu'on fuppofe carrée , & la rondeur du Ciel ,
en mêlant tellement la Cavalerie avec les gens à
pied qu'on n'y conçoit abfolument rien , & je crois
que le P. Amiot n'y a rien compris lui-même:
car il y a bien de l'appar-ence que les eflsmpes
qu'il a envoy-ées de Pékin à Paris, & qui ne mé-
ritolent point d'être gravées, ne repréfentent pour
la plupart que des mianœuvres idéales ou à^s diver-
ti fiements Militaires.
On n'a pu favoir quel ed le nombre à^s Trou-
pes que les Tartares entretiennent depuis l'époque
de leurs conquêtes : mais ce nombre ne feroit poinC .^
fort copfidérable , lî on en croyoit l'Empereur A'>>/7-
lotîg, qui a prétendu qu'un feui Tartare Mandhuis
peut
(a) Liv. cit. p. 3 4^.
je crois que les Dragons des enfeignes Scythiques
ont donné occafion d'appeller Dragons ceux qui fer-
vent à pied & à cheval, & on dit qu'Alexandie «m»
j>iunta ce nom des Peifans.
i
far les Égypilem ^ les Chmois, jCi 3 ;
ptMt commodément défaire dix hommes , bien en-
tendu que ce foient dix Chinois, & furtout lors-
qu'ils fe cachent fous leurs boucliers pour imiter la-
iîeur de Mei - Hca ou la projection de la Lune.
L'Empereur Kien - long ne peut ignorer que la h^
cllicé avec laquelle (ts ancêtres s'emparèrent de la
Chine, provenoit du défcrdre presqu' in croyable oii
les Eunuques du Palais avoient plongé ce'ite con-
trée ; & enfuite du triOe état ou les Chinois avoient
iaidé réduire leur Milice nationale: le P. Trigault,-
qui la vit avant l'entrée des Tartares à Pékin, dic-
que cette Milice comprenoit le plus vil ramas d'hom-
mes, dont en eût ouï parler de longtemps en Afie :
les uns étoient efclaves de l'Empereur ; ' les autres -
étoient efclaves à^s, particuliers, de ils s'acquktoient-
tous àti fonclions les plus infâmes : eux ou leurs'
pères avoient été vendus & réduits en fervitude à-
caufe de quelque crime : on lesappelloit des ibldats;
niais c'étoient des brigands. C^)
Tous les Magiflrats de la Chine font divifés en'
neuf ordres, fubordonnés les uns sux autres; mais'
on ne peut alléguer aucun motif raifonnable de cet-
fe inilituticn, qui n'eft fondée que fur rentêtemenc-
fuperilitieux des Chinois en faveur du nombre neuf.
On a quelquefois parlé en Europe avec admiration"'
de tous ces prodigieux examens, qu'on fait elfuytr
aux Candidats avant que de les admettre à îa char---
ge de Mandarin ; mais il fuifit de réfléchir à la natu-
re des caractères Chinois pour concevoir quelle a été-
i'ori-j
(a) NHlId ^eny ^que Z'Ui r' atqvs ifiets efî quant milharis'
afrid Srnas Maxima pars regia funt mimicipia vd fro.
priis vel majorim [uorimi fceleriùus perpétuant Jerviémes fer.
xitntem.' Jidem quo tempcre à tieUics' exercitaticHilnis'va,
cant , in'lmA quxquë o^cia , bajulorum , mulioniiin ,£3 inho,
si^Jtioraetiam j'ervitia exercent» EXP. apud Sinas. pagi loo^
Tom Ili a
314 KechrcTies ffiïïofopJiiqnef
l'origine de cet ufage. En Europe on peut en moms^
d'une demi - heure fe convaincre {\ un homme fait
lire & écrire. Mais à la Chine, au contraire , cela exige --^
de longues perquifitions : car un Lettré , qui ds-
vroii connohre dix mille caractères , n'en connoîtra
fouvent que trois mille. I-l faut donc le foumettne
â bien éit^ épreuves pour favoir jufqu'à quel point
il fait lire, jufqu^à quel point il fait écrire, & juf-
qu'à quel point il peut compofer en écrivant: ce
qui eft très- difficile , îorfqu'on veut compofer avec
GÎarté, ceque peu de Lettrés favent, de l'aveu à^
MtiTionnaires. Les moindres Négociants de Cantorè^'
ont ordinairement une petite provifion de carsderes-
qu*iÎ3 connoîiTent par cosiir, à. qui leur fuffifent
pour ks afFaires n^ercsntilles ; îrais au-delà ces Né-
gociants ne favent nî lire ni écrire. On a donc du-
îiécefTairement inflituer à la Chine les -examens dont:
on a tant parlé ^n Europe, & qu'on fait efTuyer
«ians tous les autres Etats defpotiques de l'Afie-,
comme en Turquie, où les Cadis àb les Imans ne*
font point acknrs, comme on fe l'imagine, fans avoir
paffé par que'ques épreuves; mais l'argent peut ren-
dre Ifes Turcs k. les Chinois- i-nfiniment plus favants-
qu'ils ne le font & qu'ils- ne- le deviendront jamais/
On publie jufque (ur les -Théâtres de la Chine, dit:
M^ Torren , que les charges y font vénales & mê-
me lea places de Mandarins, ia) D'un autre côté,fe'
défaut d'écoles publiques eli un grand obdacle à l'é-
îévation de ceux qui font nés lâns une fortune hon-
nê!:e. & dont les parents n'ont pas le moyen d'ea--
tretenir un précepteur à la maifon..
Cette efpece d'hommes , qui auroient befoin d'ê-
tre examinés fovt féverement à la Chine, ne le font'
iamafe. Je parle des Médecins, dont la. profeiîîon
efl;
{à) Âéife nach Oim , fiehcnter Brief,
fût hs Egyptiens & les Chhiars* .^ r 5
<?fl: abandonnée à tous ceux qui veulent l'embrader ,_
fans qu'on fe mette en peine de favoir s'ils onD
étudié leur Art, dont on s'étoit formé une haut«5
idée, dit MorholF, fur les premières Relations que
les Miifionnaires répandirent en Europe ; mais de-
puis que rOuvrage de Qeyer a paru, ajoute- 1- il,
l'entlioufîafme s-efl: dilfipe 6c les enthoufiaftes ont
été couverts de ridicule, (a) Vi ii\ a pas un feul de
ees Médecins de la Chine qm connoidé les parties
internes du corps humain & qui ait la moindre no-
t-ion de TAnatomie. L'Ouvrage de Dionis n'a été
traduit qu'en langijre Tartare; car tous les Miifion-
naires enfemble ne purent le traduire en Chinois ; ai
ce livre très - médiocre , très - peu ettimé en Europe ,
ne fulRt point. pour former un Ahatomifle. Enfia
les Chinois ont négligé k> Sciences réelles au-delà
de ce qu'on peut le croiie, & leur police par rap.i
port aux Médecins eft diamétralement oppofée à
celle des Egyptiens ^ qui ont été accufés d'un excèi
contraire: car, fuivant q'jelques Grecs, ils puni.*-
fcient de mort ceux qui s'écartoient, dans le traice-
ment des m.aladies de la regleprefcrite par les livres"
Hermétiques. J'ai dit que , dans les épidémies qui
proviennent d'une caufe qui eft toujours- la mémev.
à. qui produifent des fymptômes toujours fembla-
bles, les Egyptiens ont eu raifon de prefcrire des
règles aux Médecins. 11 n'y a point de malade qui
ne préférât d'être traité arbitrairement par un Doc-
teur habile, plutôt que d'écre traité fuivant le for-
iHulaire Egyptien : mais quand un Médecin efl igno-
rant.,-
(a) Cleyerus r.itper nohis revelavit medica CNneiiftum w>.
îen'a , qtice ubt in htceni protr'acta funt , rifunr potius , quant
applaniUm mereiiiur ; ac meyito pudorem il lis incutiunt , qui
Europe^ Mrdicittje objicere non funt vend perfecfionem Me*
iîiciftte Cl.iitctiju. Moih. Polihilh Lib. I. Cap. z.Tom. IT»
O 2
5i6 RecîïercJies PMofopïïiqties-
rant, alors il n'y a point de malade qui ne préféra
le formulaire Egyptien , dont nous parlons d'allleur;>
en aveugles : car il faudroit l'avoir vu pour en iu-
ger: on croit feulement favoir par un partage d'I-
focrate & de quelques autres A-uteurs de l'Anti-
quitvé, que les Médecins de l'Egypte n'ofoient em-
ployer des remèdes plus violents que ceux qu'ils
trouvoient indiqués dans leur Pharmacopée. Quanr
à la. peine de mort, dont parlent les Grecs , elle peut
réellement avoir concerné les Ocuiiftes & les Den-
îifles ou les Chirurgiens qui donnoient, à l'infu du
Médecin, des drogues ^àoutre-paSbient mal à pro-
pos les bornes de leur Art : car les Egyptiens-
avoient àts loix féveres contre le meurtre ; & qu'un
malheureux foit afiaffiné fur fon lit, ou fur un grand
€hemin , cela revenoit , félon eux , à peu près au
îfiême, .
Parmi ces hommes , que les. Relations- appellenf
\qs Lettrés de la Chine, il n'y a point de Juriscon-
sultes qui fe chargent de la conduite d'un procès,,
car les Parties doivent paroitre elles-mêmes devar.:
le ^uge, comme en Turquie & dans tout l'Orient.
On a'eft fîUlTement imaginé en Europe que les-
Chinois entendoient bien la pratique du Droit CiviL.
Kon- feulement ils ne l'entendent point du tout^
mais ils n'en ont aucune notion , comme on peu"
le démontrer évidemment par le témoignage m.êrri.
•iès Miiîionnaires, qui ont le plus exalté ces Alla-
tiques.
D'abord il n*y a pas d'appel d'une fentence quc;'-
conque; ce qui choque, comme on le voit, la plu3
faine pratique eu Droit Civil ; mais cela efi en re-
vanche conforme aux inlhtutions d'un Etat defpo-
tique. .
„ Si le pouvoir du Magiflrat Chinois , dit le
,, P. du Haldé , eft reftraint parles Loix dans les affsi-
3, . res crijninelies 5 il eft comme abfolu dans des raa^
„ tieres
fnr les Egyptiens ^'les CJiinoîs. ;:ci f
„ tîères civiles; puifque toutes les conteQations,-
„ qui regardent purement les biens (^ts particu*-
„ liers , font jugées par les Grands OiHciers des
„ Provinces, fans appel aux Cours fouveraines de
„ Pékin, auxquelles cependant les particuliers, dana-
„ les grandes, affaires , peuvent porter leurs plain-
„ tes. {a)
Autre chofe eft de fe pi indre: autre chofe efl
d'appeller. On peut fe plaindre partout, & même
à Tunis & -a Maroc; mais on n'y fauroit faire
d'appel non plus qu'à, la Chine dans les matières ci-
viles, où il fe commet fans comparaifon plus d'in-
juftices que dans les matières criminelles: le juge
eft rarement corrompu , îorfqu'il s'agit d'un forfaic
éclatant qui tend à troubler la tranquillité publique:
mais il peut écre corrompu de mille manières dana-
les allions d'intérêt. L'ufage d'interdire la voie
d'appel aux plaideurs, eft d'autant plus mauvais à la
fihlne, que la procédure y pèche contre toutes les
règles de la Jurisprudence. Et pour le prouver W
fufîit de rapporter encore un paflage extrait deTOa—
vrage du P. du Halde.
,, Quoique le Gouverneur de la Province, dit-iî,
„ ait fous lui quatre Grands Officiers ; &• que les
*, Mandarins des Juftices fubalcernes aient toujoura^
„ un & quelquefois deux AflefTeurs , les affaires
„ toutefois ne font point ordinairement jugées à la
„ pluralité des voix. Chaque Magiflrat , f^rand ou
„ petit, afon Tribunal ou fon Yamen ,& dès qu'Iî
. ,5 s'eft ûit introduire par les Parties, après quel-
j, ques procédure': en petit nombre , dreflees par les
^ Greffiers , les Huiffiers & autres gens. de Pratique,.
„ il prononce tel arrêt qu'il lui plait. Quelquefois
,, aprèâ-
^,7^ Defc. d& la Chine, Totn. I. /r^. 7,
O, 3
^'i2r ^eclierchs P hUofcpMque's
„ apr(':*3 avoir jugé les deux Parties, il fait eiic'oî"e^
s, donner la bailonnade à celui qui a perdu fon pro-
,, ces. (a)
Or voilà précifément la méthode des Turcs , fans
qu'on puifTe y découvrir la moindre différence. Un
feul homme y juge & y décide en une heure plus
de Caufes que le Tribunal des Trente n'eut pu en-
décider à Thebes en un mois. Quant à la détefta-
ble coutume de ne point recueillir les Hifîrages, & dé-
battre enfuite les plaideurs , elle n'a pu être imagi-
aée que dans des Etats defpotiques , & elle ne peut-
fubfiUer que dans les Etats defpotiques. On gou-
verne les efclaves par le bâton, & les hommes par^
h loi.
L'orgueil des Chinois provient de l^r rgnorance!-
à. de leur fervitude: car on atrouvéen Afiedes peu»
pies aufîi orgueilleux qu'eux , quoiqu'ils ne fuflenET-
pas plus libres qu'eux.
Leur attachement peur leurs Rlts provient de Té-
duca:ion qu'ils reçoivent.
Leur attachem.ent pour le- pays où ils font nés ,•
rëfulte du culte Aqs Ancêtres, dont ils vifitent fou-
vent les tombeaux: ils ne croient donc pas qu'il
feille beaucoup s'éloigner dti tombeaux de fes An-
cêtres. L'amour de la Patrie ne peutexifier dans un
Empire fi étendu : on n'aime pas ce qu'on ne con-
noit point. Lorfque de certains peuples de l'Anti-
quité n'eurent pour tout dom.aine qu'une ville, ai
quelques campagnes autour àts remparts , l'amour de
îa patrie fut parmi eux extrême : ils aimoient cç
qu'ils connoiffoient & ce qu'ils polTédaient. Un
Chinois, né à PéLin, ne comprend point la langue
que parle un Chinois, né à Canton; & comment
des
f«; Dejcn ds U Chmc, Tome. L jig^ 7.
fur h s Eg^ptieîis ^ les C/mohi 3 1 9
des hommes , qui ne fauroient Ce comprendre entrA
eux, pourroient-ils fe croire corapatriotes ? Cette
du'erfite de dialedes peut être utile au Defpot^
feu!: car elle empêche quelquefois les Provinces ds
confpirer en tr' elles fubitement. Il n'y a d'ailleurs à
la Chine, non plus que dans les autres Etats abfc
lus de l'Alie, aucune efpece de Pofle à l'ufage des
particuliers: cette continuelle correfpondance allar- <
meroit trop la Gouvernement; & il paroît par leâ^
Relations que l'Empereur doit fouvent faire efcorta?'
fès propres couriers par des foldats.
Après cela an ne voit rien de plus merveilleux
dans la législation de la Chine que dans celle des au*
ères Empires de l'Orient: ils' fubfiftent, parce qu'S
fcoit bien furprenant qu'il manquât un Ufurpateur ,.
îôrfqu'il y manque un Souverain. Depuis Cyrus-
jufqu'a Kerim-Kan la Perfe a été un Empire, à lé-
fera encore long-temps, hormis qu'il ne furvienne'
quelque révolution phylîque à laquelle on ne doit
]X)int s'attend'e.
Une Dynariie Chinoise efl-elle précipitée dît
Trône , anlTitôt il fe préfente un homme pour y-
monter* on ne donne pas au peuple le temps de fe-
reconnoître: les Provinces ne font point encore in'-
K)rmées, à. cet homm.e eft déjà fur le Trône: fou^
vent on ne fait point d'où il eft venu: fouvent on
rre fait pas qui il efl; on n'apprend- tout cela que
quand fa puifiance s'efl affermie. Un cordonnia:
s'ett fait Empereur à la Chine: un cuilinier de
Moines s'y eft fait Empereur ; & nulte part , fi nous
en exceptons la Dynailie des Mogols- aux Indes,
il n'y a eu rant de Souverains détrônés , égorgés ai
empoifonnés , qu'à la Chine, fans parler de. celui qui^
lé pendit à l'arrivée des' Tartare jv
Si Ton avoit pu dans ce pays régler l'ordre de îa
-fscceffion parmi les defcendants de l'Empereur, on
y auroit prévenu ^ts malheurs épouvantables ; m?Jfl
œla ell moralement iropoiTiUe. Le Souverain ne
Jlo Kecherclies Phihfophiques ^^ ©'<'.
^eut y louffrir aucun frein, & pour régler l'ûrdre-
de la fuccelllon il faudroic lui en donner un. Les
Mandhuis n'ont point à cet égard de nneilleures in-
ftitutions politiques que les Chinois mênies. L'Em-
pereur Ctzng - hï fe joua du fort de Tes enfants : quand
on les avoit empoilbnnés , la Gazette Chinoife an--
nonçoit qu'ils etoient morts d'apoplexie; & par des
intrigues du Serrait, qui ne font pas bien dévoilées,
^^ong-Tcheng parvint au Trône , quoique tous les^
A Urologues "de l'Empire euilent parié le contraire.
On ne peut jamais écrire l'Hiftoire des Empires des.
potiques d'une manière fatisfaifante & inftruflive:-
car c'eft dans un lieu aulfi impénétrable que le Ser«
rail , que les grandes affaires fe décident par à^z cau-
itz qu'on auroit honte de conter, quand m.ème on'
en feroit bien informé. Les Chinois font aiTez fous-
pour croire qu'il y avcit jadis dans le Serrail de leurs--
Empereurs une femme , qu'on chargeoit d'écrire
l'Hilloire de ce qui s'y pafloit pour en faire part aux-
AnnaUiles de TEmpire: mais jamais perfonne n'a vu^
une feule feuille de ces Mém^oires auxquels on ne
prêteroit d'ailleurs aucune foi,& ils n'en mériteroient
sucune, non plus que la Gazette de la Cour., qui a-'
fouvent annoncé des viftoires, à Toccaiion defquei-
ies les Empereurs , dit le Père Am,iot,ç>nt bien voujr'
lu recevoir les compliments des grands Collèges ; tan-
dis que ces Princes favoient à n'en pas douter cjue:-
léur Armée avoit été défaite: ce que le peuple &--
les grands Colie^es ignoroient , car il eft i^.éfenda foU3-
peine de mort à tous les Soldats 6c a tous les O/fî-
ciers d'écrire. Le Général y ment, & l'Armée s'y
îâît.
J'avois entrepris cet Ouvrage pour faire voir que
jamais deux peuples n'ont eu moins de conformité .
entre eux que les Egyptiens & les Chinois, '& je"
crois l'avoir démontré juiqu'à l'évidence; de fort€'
:Que je termine ici mes Recherchesr
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